05/06/2011

Un troufion suisse dans la Grande Armée

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En avril de 1811, la République de Genève était encore intégrée au territoire de l’Empire français, et les armées de Napoléon I ratissaient large pour renforcer les troupes du front russe. A l’instar de nombreux de ses concitoyens, et de centaines de jeunes Helvètes, le fils d’un boucher genevois fut recruté comme fantassin du 35e de ligne. Il remplaçait un certain Salomon Chapuis dont ne sait rien. En revanche, on apprend beaucoup de choses de son suppléant: Pierre-Louis Mayer a laissé des souvenirs de guerre - qui seront retrouvés au début du XXe siècle. La parution toute récente, à Paris, d’une nouvelle anthologie de récits napoléoniens inédits (lire encadré), nous a donné l’idée de revenir sur un témoignage que ce florilège a oublié.

Il n’y a plus modeste, et plus sincère, que la confession de ce «pioupiou» du bout du lac. Mayer est d’autant plus crédible qu’il est conscient de son insignifiance; ses faits de guerre ne sont pas de haute stratégie. Il ne raconte que ce qu’il a vu, de 1811 à 1813, en petit biffin d’un bataillon, parmi cent autres, souvent trop éloignés du front pour entendre le son du canon. La seule bataille historique où put pendre part fut celle d’Ostrovno. Elle se déroula les 25 et 26 juillet 1812 aux environs de Vitebsk. Les lignes françaises étaient commandées par le prince Eugène, le maréchal Ney et le roi de Naples Murat. Du côté russe, il y avait surtout le comte Ostermann-Tolstoï. L’armée tsariste fut repoussée, en perdant 3 800 hommes. La française en perdit autant, avec un sentiment amer de la victoire. Or Pierre-Louis Mayer ignore tout de ces tactiques au sommet, et la moindre secousse l’épouvante: «Nous étions couchés pour nous reposer, attendant des ordres. J’entends siffler sur ma tête un bruit comme celui que ferait un serpent. Je demande à mon lieutenant s’il y a des serpents volants dans le pays. Il me répond que c’est un éclat d’obus.»

Plus tard, notre Genevois doit enjamber une jonchée de cadavres, tous en uniforme russe. Il n’y a pas eu de morts français? «Si, mais on les camoufle aussitôt sous de la terre remuée, pour ne point décourager les jeunes soldats.» Mayer vibre au passage de l’empereur devant ses troupes. Un spectacle éclair: «Nous vîmes arriver tout le quartier impérial, au nombre au moins de 80. Tous à cheval, et tous couverts d’or.» Napoléon était magnifique sur sa monture blanche. «Il avait son habit vert de chasseur de la garde, un petit crachat et sa croix d’honneur. Voilà comment cet homme extraordinaire se distinguait par sa simplicité.»

Mayer n’a rien perçu des grandes mobilisations militaires, mais il a vu, éprouvé ce que jamais son cher empereur n’aurait imaginé: des mourants qui respiraient encore, mais qui lui était interdit de sauver. Une terreur générale du froid, «qui faisait éclater les sapins.» La terreur de la faim surtout. Chargé de sustenter tout son bataillon, il doit surmonter un interdit sacré de sa foi protestante: «C’est un triste présage d’être obligé de voler pour survivre.» Du coup, Mayer brave l’adage qui dit «qui vole un œuf vole un bœuf»: il maraude un panier d’œufs, puis un veau, puis un troupeau de moutons destiné au mess de ses supérieurs. Pour piller des magasins de farine, il passe une rivière à la nage.

Mais le voilà prisonnier de cosaques, à la solde du tsar Alexandre I. Ses geôliers le privant de nourriture, il apprend à mâcher cru de restes de chevaux morts. Finalement, un châtelain russe le prend en pitié, lui offre un lit de paille dans une étable à cochons. Pour Pierre-Louis Mayer, cette bauge répugnante est un havre inespéré. Il sauvera sa peau en divertissant ses hôtes par des grimaces, et des aboiements, des bêlements de chèvre.

En 1816, il retourne enfin à Genève. Ses tribulations n’ont aucunement affaibli sa robuste santé. Il se marie, engendre huit enfants, ouvre un troquet à l’enseigne de La Lampe éternelle, où l’absinthe coule à flots. Mayer meurt paisiblement en 1852.

 

 

Les hommes de l’empereur

 

Ils l’ont suivi jusqu’à Austerlitz, Iena, Moscou ou Madrid mais aussi à Waterloo. Ordonnance, officiers, vieux grognards, fantassins ou jeunes conscrits de 16 ans, ils ont vécu les guerres napoléoniennes à des échelles différentes et les racontent qui dans une correspondance intime, qui dans des récits de captivité ou dans des mémoires publiés une première fois entre 1840 et 1890. Christophe Bourachot a retrouvé et commenté ces textes de 17 mémorialistes qui pour leur grande majorité n’ont pas été réédités. Parmi eux, aucun témoignage de général: «Le parti pris est la simplicité, la spontanéité, l’émotion.» Ces hommes viennent du Nord, de Provence, du Jura, de toute la France, mais aussi d’Helvétie, tel Amédée de Muralt. Capitaine au 3e régiment suisse, cet enfant de famille patricienne est fait prisonnier à Baylen, envoyé sur un ponton au large de Cadix, transféré sur l’île de Majorque puis sur celle de Cabrera où il subit, avec ses compagnons d’infortune, un traitement infernal: humidité, soif, privations entraînant le typhus. Beaucoup de ses camarades ne pouvant supporter ces conditions se jettent à la mer. Amédée de Muralt sera libéré en juillet 1810.

 

Les hommes de Napoléon, témoignages 1805-1815, Ed. Omnibus, 950 p.

 

01/06/2011

Un enseignant parle de ses chers ados

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En ses chroniques de La Montagne de Clermont-Ferrand, Alexandre Vialatte assure que les instituteurs auvergnats avaient coutume, une fois l’an, de rôtir l’écolier le plus gras pour le manger. Cela donnait créance à leur réputation d’ogres, non pas naturels comme sont parfois papa et maman – façon Petit Poucet - mais institutionnels. Cette barbarie pédagogique se serait-elle déplacée jusque dans notre «honnête» Pays de Vaud? Notre méfiance envers tout fonctionnaire est, dit-on, légendaire: «Non seulement qu’ils ont bouffé notre petit Lucien à l’œil, mais c’est avec nos impôts qu’ils ont payé le charbon du gril et même les allumettes!» Des maîtres anthropophages, il en existe partout, or j’en connais un, qui enseigne aujourd’hui au collège de Bussigny à 75 ados de 8e, 9e et 10e années. Des filles, des garçons de treize et dix-huit ans. Jean-Blaise Rochat a la sagesse de ne pas les avaler tout crus, mais avec une dégustation mesurée de gastronome; en philosophe stoïcien doué d’empathie.

 

Le nouveau rédacteur responsable de La Nation y écrit tous les 15 jours un billet «pris sur le vif», plus sentimental que d’humeur, et qui a fini par charmer même les détracteurs de ce périodique de la Ligue vaudoise, qui se veut garante de l’identité cantonale. Par un long prologue à ses Juvenilia, dont un florilège vient de paraître aux Cahiers de la Renaissance*, Rochat adresse aux familles de ses 75 élèves une confession au style clair et aérien, sans polémique, assaisonné d’humour de soi, De méditations graves aussi. D’une tendresse pudique qui va prioritairement à ses ouailles, même si leur âge hybride est taxée par les temps qui courent de délinquance, parfois hélas confirmée… Or Jean-Blaise Rochat narre les turbulences qu’il a appris à résorber comme des épisodes exceptionnels, dont il serait nécessaire de tirer des leçons d’humanité. Aux géniteurs de ses sauvageons bien-aimés, il tend une main franche, tout en avouant son rejet d’un fumeux concept Partenariat école-parents dont se gargarisent des néo-pédadogues qui ne savent pas ce qu’est l’adolescence: «Je ne suis pas le papa de mes élèves, vous n’êtes que partiellement le prof de vos enfants.»

 

Lettre aux parents de mes élèves, Cahiers de la Renaissance Vaudoise, 146 p.