12/08/2011

La houlette du berger et sa rutze à fromage

On n’entendait plus parler d’eux jusqu’au retour du loup, or les bergers nous font rêver depuis nos premiers Noëls. Leur solitude nous impressionne, tout comme leurs relations ancestrales avec l’animal dans l’espace montagnard. A l’exemple de tous les lecteurs d’un livre d’Imsand et Galland sur Luigi Cominelli, paru il en 1990, j’ai eu du chagrin la semaine dernière en apprenant son décès à 51 ans. Ce beau barbu de Bergame, aux yeux bleu flamme, transhumait avec un millier d’ovins par préalpes, pénéplaines, et par toutes saisons. Sa vie nomade nous renvoyait une image déplorable de nous-mêmes, citadins infatués d’une sédentarité routinière, caboches enfumées de «culture» télévisuelle et «mondialisée». Luigi s’instruisait de l’état du monde en faisant grésiller un simple transistor à piles dans les vallons herbus de l’Urschweiz. Sans perturber la méditation ruminante de ses moutons, qui étaient bien moins moutonniers que nous.

 

Le berger peut se passer d’ipod, d’ipad, de smartphones, voire de natels rudimentaires. Pour rappeler ses chiens ou regrouper son bétail, il se contente de siffler – mais dans son métier, siffler est une pratique qui se travaille: une affaire de stridence et de modulation. Jadis, il avait recours à des instruments traditionnels; sans celluloïd ni lithium. Déjà cette canne emblématique, au pommeau recourbé en point d’interrogation, qui se profile dans les tableaux de la Nativité ou les péplums hollywoodiens. Elle conférait au bon pasteur une élégante contenance. En France et en pays romand, c’était la houlette, soit un bâton «muni à son extrémité d’une plaque de fer en forme de gouttière servant à jeter des mottes de terre ou des pierres aux moutons qui s’écartent du troupeau» (cf. Le Petit Robert). Un spécimen en ronce de cet objet qu’on croyait fictif se trouve au Musée du Bois, à Aubonne. Long de 130 cm, il se termine par une cuillère en métal à crochet noir. A l’Arboretum, on s’ébahira aussi devant une éclisse à double système de tension, à l’aide de laquelle le berger sanglait le fromage de ses mignonnettes. Cette lanière en vieux sapin, il l’appelait sa «rutze». Et au bout de la chaîne d’attache de sa chèvre, il y avait une barrette de sûreté au surnom  biquet de «pinguillon».

 

 

 

 

 

 

06/08/2011

La Suisse à la croisée de 500 pèlerinages

Par un jour d’intempérie de l’an 1500, une Dame Barbara von Breitenlangenberg, propriétaire d’un manoir soleurois aujourd’hui en ruines (celui de Gilgenberg) vit son châle emporté par un coup de vent. Elle le retrouva un an après à Meltingen, au pied d’un sureau dont les branches chargées de baies camouflaient une figurine de la Vierge. Par reconnaissance, la châtelaine dota l’église du village de beaux vitraux. Quant à l’arbre miraculeux, il fut longtemps protégé et vénéré, mais il ne survécut pas aux déprédations perpétrées par des partisans de la Révolution française. Il fut depuis remplacé et, aujourd’hui encore, un sureau fleurit près de l’édifice restauré, du côté du chevet. «J’ignore si les pèlerins emportent encore ses feuilles, comme c’était le cas autrefois», écrit l’abbé Jacques Rime, dans un livre récent * qui propose près de 500 autres lieux de pèlerinage en Suisse, avec la description de leurs richesses, des itinéraires qui y mènent et leur histoire, souvent blasonnée d’une légende dorée et populaire. Ainsi, dans le même canton, la somptueuse abbatiale bénédictine de Mariastein conserve en son vaste complexe un sanctuaire très visité: la «grotte de Marie», où une statue de celle-ci portant l’Enfant Jésus est éclairée en permanence par des cierges. Un autre miracle, attesté déjà au XVe siècle, est à l’origine de la fréquentation grandissante du site (même par des Tamouls non catholiques!). La mère du Christ aurait sauvé un enfant tombé accidentellement d’un rocher abrupt en lui enjoignant d’installer plus tard un oratoire dans une excavation. Celle-là même qui fait l’objet de tant de dévotions.

Si l’on vous recommande de visiter, ou revisiter, ces trésors mystiques soleurois du Schwarzbubenland (le pays des «Garçons noirs»; soit un refuge d’anciens contrebandiers), plusieurs autres destinations décrites par l’abbé Jacques Rime sont tout aussi édifiantes. Instructives surtout pour qui aime l’histoire de son pays.

Gruérien de La Tour-de-Trême, l’écrivain est, à quarante ans, curé de Courtion dans le district du Lac, et de Grolley, en Sarine. Un de ses chapitres les plus pittoresques (foi de Dzodzet!) retrace le chemin de saint Jacques de Compostelle de Fribourg à Romont: c’est son jardin intime, le sentier secret de sa spiritualité personnelle. Pourtant, il a parcouru durant deux longues années, par monts, par vaux, et par villes et forêts, tous les cantons, et leurs recoins les moins connus. Il en résulte une mosaïque heureuse, un labyrinthe vertigineux où c’est le culte marial qui a servi de fil d’Ariane, de viatique aussi.

A Genève, il a humé l’esprit troublant d’une campagne résolument calviniste, mais qui n’a pas tout à fait oublié le charisme apostolique d’un François de Sales. De son exploration du Valais Jacques Rime est revenu un peu groggy, tant le «Vieux-Canton» se nourrit d’histoires vraies ou fausses qui remontent à l’antiquité romaine, aux saints les plus anciens du christianisme, et au Moyen Age le mieux conservé de Suisse, sinon d’Europe. Bien sûr qu’il rend hommage à saint Théodule, et il va sans dire que l’abbatiale de Saint-Maurice, dans la ville éponyme, est étudiée d’une manière circonstanciée pour invoquer son atypique saint patron d’Agaune, ses vestiges antérieurs et son prestige intellectuel qui perdure. Il en va de même pour le vieil hospice du Grand-Saint-Bernard et ses traditions d’accueil. Une hospitalité indéfectible qu’illustre l’émouvante devise des chanoines: «Ici, le Christ est adoré et nourri.» Elle aurait été dictée au IXe siècle par le fondateur du havre alpin en personne, Bernard de Menthon. Or, saviez-vous qu’à Port-Valais, en zone lémanique, on priait une sainte Apolline contre les douleurs dentaires? Qu’à Monthey, une relique de saint Blaise – qui avait été prélat en Arménie en l’an 316 – guérissait les maux de gorge? Des anecdotes pareillement charmantes, frappées du «mystère chrétien», mais qui longtemps furent courantes dans toute l’Europe (comme les reliques), n’abusent bien sûr jamais Jacques Rime. Ce ne sont que superstitions éculées, savoureusement naïves, que la Réforme s’efforça de condamner dès le XVIe siècle dans la plus grande partie de la Suisse, en les ridiculisant. Rime, lui, les réégrène en son chapelet de prêtre qui, avec une foi imitant celle du charbonnier, continue de vénérer sa belle Madone, à lui. Celle de sa petite enfance. Ce qui n’enraye aucunement son scepticisme d’intellectuel – et qui pourrait passer comme une élégante politesse envers ses «adversaires» protestants:

«La pratique du pèlerinage a considérablement changé aujourd’hui. (…) Il me semble que le culte de la Vierge Marie est toujours présent, culte d’autant plus populaire qu’il montre le côté doux et maternel de la religion.»

Et pourquoi le pèlerinage chrétien, en Suisse, comme ailleurs, connaît-il un succès si vif et universel? «Il s’explique aussi par un lien avec la nature et peut-être par la nostalgie d’une atmosphère perdue. Une atmosphère où la vie allait avec les travaux des champs.»

Jacques Rime: Lieux et pèlerinages de Suisse, Ed. Cabédita, 270 p.

 

 

Liturgie mariale près de Lausanne

Subdivisé en autant de chapitres que la Suisse compte de cantons, le guide de l’abbé Jacques Martin consacre six pages au Pays de Vaud où la Réforme, depuis son implantation en 1536, s’est efforcée de bannir le culte de la Vierge, ses symboles et ses lieux de prière. Un texte substantiel y narre l’histoire du monument gothique le plus prestigieux de Suisse, la cathédrale de Lausanne, bénie en 1275 par le pape Grégoire X. Avant sa conversion au protestantisme, elle portait la désignation sacramentale de Notre-Dame. Un gros paragraphe nous éclaire sur le souvenir d’une église de Nyon dévolue jadis à Jean le Baptiste, mais où l’on vénéra aussi, au Moyen Age, des martyrs chrétiens occis dans la même ville, et qui portaient les noms d’Héraclius, Paulinus, Aquilinus, Minérius…

Plus près de la capitale vaudoise, Jacques Rime nous invite à une promenade sur l’adret lémanique, en amont des parchets de Lavaux. Plus exactement au-dessus de Chexbres, au lieu-dit le Rocher de la Dame, que surplombe aujourd’hui une croix géante. «On rapporte, écrit-il, que dans le passé, jusqu’au XVIIIe siècle, les personnes empêchées de se rendre à Lausanne pour l’Annonciation y venaient contempler les tours de la cathédrale.» Puis notre érudit mentor de nous conduire vers l’ubac plus terrien de notre canton, et jusqu’à la commune d’Etagnières, dans le Gros-de-Vaud, qui fut un ancien bailliage catholique. Dans la chapelle de pèlerinage Saint-Laurent, il nous avise une statuaire dont se détache une pietà de l’époque baroque, pleurant son fils mort en croix. On croit y entendre le Stabat Mater de Pergolèse, ou celui de Dvorák, ou de Vivaldi, ou de Poulenc…

 

02/08/2011

Communes vaudoises protégées par un saint

De tous les cantons, c’est le nôtre qui reste somatiquement le plus protestant. Même si les statistiques disent que catholiques - j’en suis- y deviennent majoritaires. Or nos champs d’avoine, nos colzas que l’été brunit, les soies drues du sanglier de la Broye et les marronniers de l’avenue de Rumine; tous ces fragments du kaléidoscope vaudois exsudent une senteurs âcre et austère. La toque étagée («troconique») du fulgurant prédicateur Pierre Viret, dont on célèbre le 500e anniversaire de la naissance, devait avoir cette sainte odeur-là. Or le mot «saint» est officiellement proscrit du vocabulaire de la Réforme: le seul culte qui y est toléré ne va qu’à Dieu (Soli Deo gloria). Et tant les disciples de Jésus que les premiers chrétiens, martyrs compris, ne sont guère vénérés dans l’arc lémanique. Foi de Luther, Calvin et Zwingli. Une foi sèche comme du pain rassis. Mais à saveurs et vitamines plus durables, car elle nourrit directement l’esprit.

Toutefois, les consistoires les plus antipapistes n’ont guère réussi à convaincre plusieurs bourgs vaudois de se débaptiser: on pense à Saint-Georges, Saint-Barthélemy, Saint-Romain (alias Romainmôtier). Dans le Pays de Vaud, à l’instar d’autres bastions protestants, la toponymie rend encore hommage aux canonisés qui avaient joué un rôle décisif dans l’évangélisation et l’abandon du paganisme: les Suédois fêtent le 23 juillet leur sainte Brigitte, et dans le blason des Norvégiens figure la hache de guerre de saint Olav, qui fut leur roi de 1016 à 1028.

C’est à Fribourg et en Valais, soit en terres de «catholiques vieilles bourriques» (un slogan de potaches peu méchant), que des communes ont gardé le nom de leur protecteur en sa graphie originelle: Saint-Martin dans le district de la Veveyse et, en Singine, Saint-Antoine, Saint-Sylvestre... En Valais, il y a Saint-Nicolas, Saint-Luc et bien sûr Saint-Maurice.

Chez les opiniâtres parpaillots vaudois, le prénom du grand Maurice d’Agaune perdure, mais il se dissimule dans le toponyme du village de Démoret. Celui de Dompierre camoufle le sobriquet christique de l’apôtre Simon. Et Dommartin invoque un fameux prélat tourangeau qui trancha en deux sa cape pour réchauffer l’échine d’un vagabond.