14/10/2011

Le fantôme de Napoléon nous revient

Le 5 mai 1821, il y a 190 ans, Napoléon I expire à Longwood House, dans l’île britannique de Sainte-Hélène. Quand la nouvelle parvient aux antipodes, c’est-à-dire en Europe, elle rassure ses vainqueurs anglais et les courtisans du roi Louis XVIII, mais afflige beaucoup de monde. Et pas que des Français républicains nostalgiques de l’Empire ou d’anciens grognards de la Grande Armée. Dans le Pays de Vaud, auquel le Bonaparte avait accordé une autonomie officielle 18 ans auparavant par l’Acte de Médiation, le deuil est de mise – ou plutôt un demi-deuil, car l’Etat fédéral tient à conserver de bonnes relations avec le royaume restauré de France, en raison de 573 km de frontière commune… Mais qui, dans notre jeune canton, peut alors verser des larmes sur la disparition de celui qui fut surnommé partout l’Ogre de Corse, pour sa passion guerrière et pour les milliers de soldats qui périrent sous sa bannière? Des soldats justement, de jeunes gens de chez nous qui lui avaient fait serment et resteront dans l’Histoire comme les «Vaudois de Napoléon». Au même titre que la soldatesque française, ils ont souffert du froid, de la faim. La mort a emporté certains, beaucoup l’ont côtoyée pour en conserver toujours des séquelles irrémédiables. Or au trébuchet de leurs souvenirs de vaillance et de combats titanesques à l’échelle continentale, ces stigmates ne pèsent plus rien.

Selon l’historien Alain-Jacques Tornare - auteur, il y a huit ans d’un ouvrage exhaustif* sur les quelque 4600 officiers ou fantassins vaudois enrôlés dans les campagnes impériales – «tout Vaudois de souche possède un ancêtre ayant combattu sous Napoléon». De grands généraux ont joué un rôle décisif au sein des quatre régiments helvétiques et ont contribué à l’aspect «glorieux» des épopées de Bonaparte, de sa campagne d’Egypte en 1798 jusqu’à sa défaite à Waterloo en 1815. Parmi eux le Lausannois Jean-Louis-Ebénézer Reynier (1771-1814), nommé comte d’Empire; le colonel Real de Chapelle (1754-1837), lui aussi né à Lausanne – il fit florès en Corse et dans les campagnes d’Italie. Et, bien sûr l’illustre Payernois Antoine-Henri de Jomini (1770-1869), technicien et tacticien militaire, mais aussi historien de guerre. L’empereur, qu’il servit de 1803 à 1813, l’éleva au rang de général de brigade parce ce Vaudois le conseilla si souvent et si bien qu’il fut surnommé «le devin de Napoléon».

Revenons à l’épisode de la mort de ce dernier à Sainte-Hélène. Parmi les fidèles qui assistèrent à l’agonie, il y avait un valet de chambre vaudois qui lui servait accessoirement de grand veneur - pour ne chasser que de rares lièvres subtropicaux en cet îlot peu giboyeux. L’empereur déchu appréciait beaucoup ce Jean-Abram Noverraz dont l’origine lui rappelait l’accueil chaleureux qui lui fut réservé par les Lausannois, les Veveysans et les villages de la Broye les deux fois qu’il traversa la Suisse avec ses troupes: la première en novembre 1797, quand il se rendit à 28 ans au Congrès de Rastatt, la seconde en mai 1800, avant son fameux passage du col du Grand-Saint-Bernard suivi de 40 000 hommes. Souhaitant que sa famille impériale s’installât dans ce canton de Vaud dont il avait été le créateur, il chargea Noverraz de remettre à son fils le duc de Reichstadt quelques objets personnels, dont une selle en velours rouge chamarrée d’or et deux fusils de chasse ouvragés par l’arquebusier parisien Le Page. Or Napoléon II, alias l’Aiglon mourut prématurément à Vienne. Jean-Abram Noverraz confia aussitôt son «dépôt sacré» aux autorités vaudoises afin qu’elles le restituent un jour à des réclamants légitimes. Ces reliques se trouvent encore au Musée d’histoire et d’archéologie de Rumine. Parmi elles, une vielle clé oxydée: celle de la villa carcérale de Longwood House…

 

Alain-Jacques Tornare: Les Vaudois de Napoléon. Ed. Cabédita, 580 p.

 

 

La numismatique d’un règne éclair

Dans le même palais-paquebot de Rumine, au style nouvelle Renaissance, où le Musée d’archéologie conserve les fusils cynégétiques de l’exilé de Sainte-Hélène, le Musée monétaire cantonal vaudois (ex-Cabinet des Médailles), présente pour la première fois ses propres reliques napoléoniennes. Des monnaies et insignes honorifiques qui racontent une épopée fulgurante qui bouleversa toute l’Europe en 19 ans seulement. Dès 1796, où le jeune libérateur de Toulon triomphe en Italie, il comprend que sa frénétique ambition doit être étayée par une propagande relatant la succession de ses victoires, et par le contrôle de sa propre image: dans l’œuvre de peintres adoubés ou domptés, mais aussi sur des médailles ou au recto de pièces d’or, d’argent ou de divers métaux à son effigie, souvent laurée à la manière de César. Le Musée monétaire expose, en une dizaine de vitrines, deux collections privées passionnantes que l’Etat de Vaud avait acquises au mitan du XIXe siècle.

Napoléon, un destin gravé dans le métal. Jusqu’au 2 septembre 2012. www.musees.vd/musee-monetaire

 

 

12/10/2011

Du Léman au lac Ladoga...

Par certains matins d’octobre, les brumes lémaniques crèment et blanchissent jusqu’à faire disparaître les Alpes d’en face. Volatilisées la Dent-d’Oche et les Mémises! Aux enrochements de Vidy, on se croirait sur les rives frissonnantes d’un lac russe. Je pense à celui qui s’évase au nord-est de Saint-Pétersbourg: le Ladoga est une mer d’eau douce étale, couleur d’étain sous un ciel surbaissé. Son émissaire principal est la Neva, le fleuve de Pierre le Grand. Il est gelé six mois par an tout comme notre illustre patinoire de Malley, mais en plus vaste: sa superficie englobe 30 fois celle du Léman; et les forêts de bouleaux qui l’entourent sont hantées par des loups. Attention, rien à voir avec nos rares loups du Chablais – que des écolos débraillés, au volant de vieilles deux-chevaux, auraient introduits en Suisse exprès pour égorger nos moutons. Leurs cousins de la taïga dédaignent la chair ovine. Le froid sibérien qui les affame les rend hippophages, voire anthropophages, au point qu’il leur arrive de dévorer en moins d’une nuit une troïka entière, avec ses trois chevaux, son cocher et ses passagers…

Un scénario d’épouvante qui ne se produirait jamais entre Villeneuve et Genève. Car tout y est si bien domestiqué depuis des siècles. Le climat est plus clément; quand bien même j’ai rencontré deux élégantes immigrées au cœur tsariste, qui s’enrhument au moindre courant d’air sur les terrasses de Vevey et Montreux. Tout en restant prolixement nostalgiques de la «chaleur humaine» qu’exhalait leur hiver russe chéri, elles abominent la gamme tempérée et variable de notre climat.

 

 

-     Chez nous, le froid était plus franc. Nous l’affrontions les yeux dans les yeux. Ici, il vient par-derrière; il attaque perfidement notre épine dorsale.

 

-     Pourquoi vous êtes vous installées sur la Riviera vaudoise plutôt qu’en France, sur la Riviera tout court?

 

-     Le tsar Alexandre III envoyait régulièrement en cure sa famille dans les salines de Bex. Nos plus grands créateurs ont séjourné à Montreux: le musicien, Stravinski, les écrivains Dostoïevski, Nabokov, etc. Et dans l’église russe Sainte-Barbara de Vevey, il y a une icône de l’ange Gabriel qui nous protège, avec son épée étincelante.

 

 

10/10/2011

Quand Dumas réinventait la Suisse

Le 21 juillet 1832, un fringant colosse à peau mate et yeux couleur de mer quitte Paris pour entamer son premier long voyage, qui fournira la matière de son premier long récit. Dans trois jours, Alexandre Dumas aura juste trente ans; il n’a pas encore publié Les trois mousquetaires (1844) ni Le comte de Monte-Cristo (1846). Or il est déjà reconnu en France comme un grand dramaturge: ses pièces Antony et La Tour de Nesle ont eu un immense succès. La tête lui tourne, mais cela ne lui vient pas de ces triomphes successifs: comme tant d’autres Parisiens insouciants, il a contracté le choléra. En se réveillant d’une fièvre qu’il avait crue fatale il se vit prescrire par son médecin le meilleur des remèdes: un voyage de santé en Suisse.

Au lieu de s’y reposer, il la parcourt de long en large en berline, en barque, en vapeur et surtout à pied. Ce ne sont que randonnées acharnées et périlleuses, découvertes biscornues, rencontres avec des individus singuliers, tableaux de chasse spectaculaires où il se campe en Nemrod intrépide et courageux. Autant d’anecdotes épiques, certainement enjolivées et qui flattent au passage sa déjà légendaire (et plutôt attendrissante) vanité. Il les consigne méthodiquement dans des carnets qui paraîtront en un seul volume en 1840.

Passé le fort de l’Ecluse, Dumas découvre Genève et son Salève: «C’est la ville du luxe. Elle compte 95 millionnaires parmi ses 120 000 enfants.» Puis il cingle vers Lausanne dans un vapeur «rapide, fumant et couvert d’écume comme un cheval marin», et s’émerveille de notre lac: «Le Léman, c’est la mer de Naples; c’est son ciel bleu, ses eaux bleues, et, plus encore, ses montagnes sombres qui semblent superposées les unes aux autres, comme les marches d’un escalier du ciel. Seulement, chaque marche a trois mille pieds de haut.» Dans la capitale vaudoise, il s’arrête devant des sépultures insolites de l’intérieur de la cathédrale – dont celles d’Othon de Grandson et de la princesse Orloff. Il visite des maisons pénitentiaires, admire le système carcéral vaudois qui «instruit» les coupables durant leur détention pour les réinsérer dans la société. Et notre éminent gastronome de recommander à ses lecteurs parisiens l’Hostellerie du Lion-d’Or, rue de Bourg, où il a savouré la ferra (sic) du lac Léman, bu du vin blanc de Vevay (resic) et d’inoubliables «glaces à la neige». Mettant le cap sur Villeneuve, il songe à Rousseau en passant par Clarens et profite de son escale à Chillon pour retisser en dialogues, à sa façon perso, tout enjouée et vibrionnante, l’histoire de Bonivard racontée par Byron.

Mais loin de se confiner au littoral, Dumas découvre le Valais (avec une étape surréaliste dans une auberge de Martigny; lire encadré). Il sillonne la Suisse allemande jusqu’au château d’Arenberg, en Thurgovie, pour y évoquer Louis-Napoléon, sa mère Hortense et Chateaubriand. Sans malveillance, il contrefait l’accent rocailleux de ses guides alémaniques: «Ah! foui, ché comprends, fous êtes mouillé, c’est l’orache!» Et il profite de traverser le canton d’Uri, pour nous raconter la «véritable» histoire de Guillaume Tell.

Alexandre Dumas, conteur de génie. A un quidam qui lui reprochait de fabuler la moindre, il rétorqua gravement:

-     Monsieur, je vous laisse à vos tristes réalités. Moi je viole l’Histoire en lui faisant de beaux enfants.

 

Réédition: Impressions de voyage en Suisse, L'Age d'Homme, Poche Suisse. 1985.

 

 

 

 

 

 

 

On lui sert de l’ours et du chasseur…

 

 

La saison est encore belle quand, un après midi, Alexandre Dumas débarque à l’Auberge de la Poste de Martigny. Avec un bâton ferré et un chapeau de paille sur la tête, il vient de marcher neuf lieues depuis Bex… Il a faim, mais doit attendre plus d’une heure avant de pouvoir s’attabler. «C’est qu’elle était merveilleusement servie, ma petite table. Quatre plats formaient le premier service, et au milieu était beefsteak d’une mine à faire honte à un beefsteak anglais!» Avec fierté, l’aubergiste octodurien lui apprend qu’il s’agit du filet d’ours. «J’aurais autant aimé qu’il me laissât croire que c’était du filet de bœuf» écrit le voyageur qui, bon an mal an, s’en accommode non sans précaution, en ajoutant beaucoup de beurre aux tranches, pour en atténuer la saveur trop corsée.

Il ne reste bientôt plus qu’un quart d’ours dans son assiette quand l’hôtelier revient, très obséquieux mais de plus en plus énigmatique:

«C’est que l’animal auquel vous avez affaire était une fameuse bête. Elle pesait trois cent vingt. On ne l’a pas eue sans peine. Ce gaillard-là a mangé la moitié du chasseur qui l’a tué…»

L’écrivain-voyageur sent son estomac se retourner. Alexandre Dumas a alors la certitude d’avoir ingurgité et du fauve et du chasseur.