15/05/2012

La collectionnite est-elle curable?

A cinq ans, sur une plage de Biarritz ou d’Ostende, on ramassa un bigorneau au coquillage gracieusement spiralé. A ce minuscule joyau noir s’ajoutèrent, au fil de vacances balnéaires, une colombelle rosée de Rimini, une littorine des rochers des Baléares, un actéon enroulé, etc. Sans oublier la limnée de nos eaux douces romandes: sa coquille d’escargot, trapue et brune, gronde elle aussi de rumeurs marines quand t’y colles une oreille. Adolescent, on s’entichait encore de ces jolies concrétions calcaires rapportées par les vagues, sans penser à mal. Jusqu’au jour où l’on se fit taxer de conchyophilie! Une insulte, que ne désavouerait pas le capitaine Haddock, et qui a une consonance de maladie rare. Tout comme la capillabélophilie, qui affecte ceux qui collectionnent les étiquettes de fond de chapeau; la microtyrosémiophilie qui, plus gravement, obsède ceux qui préfèrent les capsulettes de crème de gruyère. Le moins rassurant de ces brindezingues serait le copocléphile, le zozo des porte-clés. Il irait jusqu’à affamer sa femme et ses enfants pour posséder une insignifiante breloque qui aurait appartenu à quelque vedette télévisuelle…

Cette grappe de pathologies modernes a été analysée par un certain Herr Doktor Muensterberger, dans un livre paru en 1996*: «Les collectionneurs, écrit-il, ont tous le sentiment d’être à part, de ne pas avoir reçu assez d’amour et d’attention durant leur enfance. A travers leurs objets, ils se sentent rassurés, enrichis, dignes d’intérêt (…) Leur possession a une fonction réparatrice, palliative, protectrice face à l’anxiété et l’incertitude.»

Pour faire mentir ce nouveau Diafoirius (c’est son discours qui est anxiogène) je recommande à nos lecteurs qui aiment les beaux cabinets de curiosités et les imprévisibles marottes du cœur humain, de visiter l’actuelle expo de l’Alimentarium de Vevey* dédiée justement aux collectionneurs de toute fantaisie. Plus de 20 000 objets hétéroclites de notre quotidien y sont réunis, et commentés avec intelligence. Non, la collectionnite n’est pas une maladie.

 

Collectionneur, anatomie d’une passion. Payot, 1996.

 

Collectionnez-moi, expo, Alimentarium, Vevey, jusqu’au 24 février 2013.

 

 

05/05/2012

Les biotopes de Dorigny

A l’Université de Lausanne vivent en symbiose deux catégories de faunes. Il y a d’abord l’estudiantine, composée de grands échalas masculins à pull en maille et qu’une barbe négligée fait ressembler au chamois du chalet de la Dôle (oui, un chamois avec des oreillettes d’iPad…). Sinon de jolies «pépées» qui viennent de troquer leur jean élimé contre une jupette en néoprène tilleul pour cingler à bicyclette contre les brises de la rive de Saint-Sulpice. Un ordi portable sous un bras nu, elles font flotter derrière elles de longues écharpes couleur de jade. Ce camaïeu verdâtre, que la magie cinétique du vélo rend poreux, les apparente à une variété de libellules que les savants classent dans l’ordre des «odonates», mais que des esprits plus poétiques (Victor Hugo) ont appelé demoiselles. Depuis qu’une loi française récente interdit d’appliquer ce mot délicieux à une jeune fille, il ne désigne plus que des outils de gantier, ou de paveur de trottoirs… Ou, justement, notre libellule hugolienne, dont le vol stationnaire, presque hélicoptérien, peut s’observer ces jours par-dessus les étangs, ou les berges de quelques rivières. Parmi elles, la Sorge méandreuse qui arrose Dorigny.

L’évocation de cet insecte majestueux me permet d’ébaucher une nomenclature de la seconde faune citée plus haut, et qui est sensiblement plus naturelle que l’universitaire. Notre archiptère (c’est son autre nom scientifique) s’y distingue par le filigrane gracieux de ses ailes en vitraux de boudoir modern style. Moins coquets sont ses prédateurs le crapaud bufo bufo et la rainette ravélienne – dont les têtards auraient paraît-il une sexualité chromosomiquement compliquée. La tiédeur de ce biotope est aussi très prisée par les mouches drosophiles, les chauves-souris du crépuscule. Ou par la chouette hulotte aux mirettes noires, dont le chant nocturne fait tantôt des ouh-ouh prolongés, tantôt des kouitt-kouitt saccadés. Autant de vies secrètes qui vous seront expliquées sur place, par nos étudiantes et étudiants eux-mêmes; dans le contexte général de la Fête de la nature, qui se déroulera les samedi 12 et dimanche 13 mai prochains.

 

www.fetedelanature.ch

01/05/2012

Pas si mauvaise, la mauvaise herbe

Selon un proverbe végétalien, l’homme se porterait mieux s’il était exclusivement herbivore. Je le tiens d’une dame d’Yvonand infiniment maigre, chaussée de baskets et qui se nourrit d’algues, de graines germées, de jus verts crus. Ou, pour rompre la monotonie, d’une laitue de son jardin – débarrassée de limaçons! Ce régime restrictif se complique si l’on observe, en sus, une nouvelle recommandation de physiciens internationaux: «N’ingérez jamais une plante sans en avoir auparavant évalué les valeurs nutritives.» Quel taux de principes actifs contient une feuille de rampon? Combien de vitamines B1, B3 ou C dans le topinambour? De protides dans une tige de pissenlit, de glucides dans le petit pois, de phytostérol dans la fragile arnica des Alpes? Un cauchemar de comptable! Aucun grassouillet, amateur de viande rouge, ne s’en embarrasserait, mais il hanterait l’homme herbivore moderne… Au risque qu’il soit désobligeamment comparé à nos vaches qui broutent inconsidérément ce qu’elles trouvent dans le pré: la meilleure luzerne, du fourrage céréalier médiocre, mais encore ce que les Ecritures appellent la mauvaise herbe. Pour l’évangéliste Matthieu (13 h 24-30), ça correspondrait à l’ivraie, une semence diabolique symbolisant l’amertume des incroyants, la pitance des désespérés. Pour Firmin Prenleloup, sarcleur en chef du potager communal de Bottoflens-Dessous, elle désigne plus poliment «de saloperies de racines qui foutent le petchi dans le sol et vous ébriquent tous les semis». Pour les repérer et mieux les extirper, il les a inventoriés dans un petit guide-âne conservé dans une poche arrière de son jean fangeux, mais il l’a perdu par mégarde. Le carnet fut recueilli dans un chemin vicinal par des herboristes éclairés: ils y ont reconnu des plantes sauvages «maudites», mais aux vertus médicinales insoupçonnées. Voire savoureuses: la cardamine aux ailes d’insecte mauves a un goût prononcé de cresson. Le pourpier aux fleurettes jaunes vous recolore un triste potage vespéral, et sa succulence croquée crue vous allume une salade printanière. Et vous trouverez du tanin vasoconstricteur (bon pour le palpitant) jusque dans les feuilles rebiquantes du lierre des villes.

 

14:52 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (1)