15/08/2012

L'homme et le cheval, suite

Pour déromantiser la moindre ma dernière chronique sur "la plus belle conquête de l'homme", voici de mon cher Vialatte une méditation sur le même sujet:

"Tout le monde a la notion du cheval. Si on ne l’a pas, il suffit à l’esprit de se représenter un âne, mais un grand âne avec la queue moins étriquée. Ou alors un boeuf, en moins gros, sans cornes, et avec une crinière. Ou à la rigueur un homard, mais sans pinces et sans carapace, monumental, avec le poil luisant et des sabots qui sonnent sur une route asphaltée.

"Ou alors un très grand lapin, un gros lapin de cinq cents kilos qu’on pourrait atteler à une voiture et qui ressemblerait à un cheval. Ou encore un paquet de lapins, de cinq cents lapins d’un kilo pièce, agglomérés pour faire un lapin synthétique qui aurait une crinière abondante, avec une selle et un jockey. Bref, tous les animaux sont propres à donner une idée du cheval à condition de les faire déformer par l’esprit dans le sens qui les rapproche réellement du modèle."




13/08/2012

Le cheval glorifie l’homme et le guérit

A la mi-Août, ce n’est point le chat qu’il convient de célébrer: les actualités sportives portent au pinacle un autre mammifère domestique qui ne miaule pas mais hennit; ne feule ni ronronne, mais s’ébroue en secouant la tête. On parle bien sûr du cheval. Pas de n’importe lequel: il porte le nom aristocratique de Nino des Buissonnets, il a onze ans, une étoile blanche au front et «un vrai caractère», si l’on en croit son jockey Steve Guerdat. Et c’est parce que sa monture adore sauter «d’une manière fantastique» que le champion jurassien a pu décrocher pour la Suisse une 3e médaille d’or aux J0 de Londres. Voilà le Nino entré dans la grande Histoire équestre, galopant dans le sillage d’un Pégase, le cheval ailé de Persée, ou de Bucéphale, celui d’Alexandre de Macédoine… Leur procession se profile en nuages derrière le balcon des Mémises, et jusque sur la butte du Chalet-à-Gobet où, à partir de ce jeudi 19 août, se dérouleront les joutes d’Equissima: attelage, dressage, sauts d’obstacle, voltige, etc.*

Qu’on me pardonne, il m’est impossible de rendre hommage au cheval sans revenir sur sa définition sempiternelle par le naturaliste Buffon: «La plus noble conquête que l’homme ait faite.» Mais c’est pour souligner que le verbe conquérir ne signifie pas que soumettre, assujettir, dominer. Il a des synonymes moins cruels, plus chevaleresques (tiens…), presque idylliques. Ne parle-t-on pas de la conquête d’un cœur? Quand un alpiniste conquiert l’Everest, il n’en fera pas son esclave, mais son semblable. En fait, c’est l’Everest qui l’a hissé vers lui, qui l’a conquis en retour pour le glorifier. Ainsi opère le cheval: il agit passivement. Il y a dix ans, j’ai visité le Pied à l’Etrier, une belle ferme de Thierrens où l’on favorise la réinsertion sociale de jeunes aliénés par l’élevage chevalin. L’un d’eux me fit caresser le chanfrein d’un hongre géant et anthracite: «Il était impétueux et violent; il a cessé de l’être dès le jour où je me suis mis à le laver, le fourrager, puis le monter. Il m’a transmis sa force quand j’étais faible. Il m’a guéri.»

 

www.equissima.ch

02/08/2012

L'enfance d'un grand poète

En 1909, les gens du petit village de Carrouge, entre Mézières et Vucherens, avisent un garçon fluet et timide qui musarde dans leurs champs de blés et tréflières. C’est le fils Roud, il a douze ans et un sourire triste. Ses parents paysans ont quitté l’adret lémanique de Saint-Légier, où il est né, pour s’installer dans la ferme du vieux Coigny, son grand-père maternel. En ce Haut-Jorat, les gamins de son âge savent déjà manier la houe et retourner la terre. Pas lui. Le jeune Gustave en serait physiquement incapable, mais ces travaux agricoles le passionnent: il écarquille ses yeux devant ces musculatures masculines puissantes et lumineuses, qui fauchent les blés, font tournoyer la cognée pour abattre des arbres géants et domptent un cheval rétif avec la force des conducteurs de char antiques. Il les hume d’un peu trop près, mais il est affable, pas du tout encombrant, le petit Gustave: une espèce de «rêveur» inoffensif. En fait un futur écrivain, un des plus importants de la terre romande. Mais aussi un maître autodidacte en photographie qui éprouve une vraie passion pour cette «écriture de la lumière», et son évolution technique depuis Nicéphore Niépce.

Quand, en 1915, il vient d’achever ses écoles au Collège classique de Lausanne puis au Gymnase de la Cité, Gustave Roud installe un laboratoire sophistiqué dans la ferme familiale carrougeoise. Il collectionnera des appareils, dont un Rolleicord et un Contax. Très tôt, il se familiarise avec l’autochrome des frères Lumière qui consiste à appliquer sur la plaque de verre de fines particules de pomme de terre, vertes, mauves ou et orange. Un amalgame qui permet de diaprer la lumière et la rendre vibrante, comme dans une toile pointilliste de Seurat. Il développe lui-même ses clichés: scènes rituelles de la vie rurale, concours hippiques. Nombreux portraits de laboureurs, moissonneurs ou bûcherons. Ce sont bien les enfants et neveux de ceux-là qu’il avait tant admirés en son enfance, et qui acceptent de poser à moitié nus devant ses étranges instruments optiques. Cela tout en pudeur réciproque: Gustave Roud les magnifie à l’argentique en héros virgiliens jaillis des Géorgiques ou des Bucoliques. Une belle symphonie pastorale en noir-blanc qui ne choque personne, quand bien même elle nourrit une homosexualité douloureuse, rejetée avec culpabilité et qui ne sera jamais dévoilée. Sinon très élégamment, dans un journal posthume publié par Bertil Galland.

Cette irisation qui flamboie dans les photographies de Roud n’est, il va sans dire, qu’un corollaire visuel sur papier en gélatinobromure de celle de la poésie, autrement plus ardente qui bout en lui. Et se dévide en graphie menue et penchée sur des feuillets de vélin jaune pâle. De ce plus discret et plus lent griffonnage, naissent d’abord des écrits épars parus dans Les Cahiers vaudois. Au tournant des années vingt, il obtient une licence en lettres à Lausanne, se lie au peintre Steven-Paul Robert grâce aux relations duquel il publie son premier grand poème «Adieu», à l’enseigne du Verseau. De constitution faible depuis sa jeunesse, Gustave Roud est frappé gravement d’une affection pulmonaire qui le confine durant une année au sanatorium Beau-Site, de Leysin. Depuis, il sait qu’il consacrera sa vie à l’écriture personnelle, et à la traduction – notamment de grands poètes allemands: Hölderlin, Novalis, Rilke.

Au début des années 30, avec Ramuz, dont il devient le secrétaire de rédaction durant l’aventure de la revue Aujourd’hui. De leur éditeur commun, l’illustre mécène de Sainte-Croix Henry-Louis Mermod (1891-1962), qui éditera les recueils poétiques roudiens les plus essentiels: Petit traité de la marche en plaine, Pour un moissonneur, Air de la solitude. D’autres textes de haute volée paraîtront à la Bibliothèque des Arts (Le repos du cavalier), ou chez Payot (Requiem).

Vingt-sept ans avant sa mort à l’Hôpital de Moudon, le 10 novembre 1976, Gustave Roud révélera toute l’acuité de sa vision cézannienne des paysages dans un album hors commerce dédié à son cher Haut-Jorat:

 

«Parmi les prés nus, les villages, les vergers, on voit s’étager par longs rectangles inégaux les moissons futures. C’est toute une gamme sourde et précieuse de verts où chaque nuance annonce une autre céréale. Ce vert bleuâtre et sombre, c’est le froment d’automne; ce vert glauque moiré de brun sous la bise – on dirait la robe d’un cheval nu frissonnante sous les taons – c’est le seigle qui a fini de fleurir. L’avoine est un lac de savon; le blé, l’orge de printemps ont le vert gai des jeunes prairies, et l’orge d’automne, la première à mûrir, est déjà touchée de sourdes taches d’or au-dessus de quoi s’avive et s’alourdit le bleu du ciel.»

 

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