16/10/2012

Cuénod, rossignol veveysan

 

 

 

Le 22 décembre 1952, l’auteur de l’Oiseau de feu fait enregistrer une nouvelle mouture de sa Cantata, créée un mois auparavant à Los Angeles. Une pièce vocale conjuguant un contrepoint très moderne, d’inspiration sérielle, à de la poésie anglaise médiévale, et que l’incandescent compositeur russe tient à diriger derechef. Cette fois avec d’autres solistes, dont un ténor quinquagénaire de vive allure, haut sur pattes et costaud. A front, chevelure et regard nacrés. Et au timbre déconcertant: ce Hugues Adhémar Cuénod a un filet de voix minçolet, comme on dit en sa patrie vaudoise. Lui-même ne l’apprécie guère: «Je n’ai pas pu perdre ma voix, car je n’en ai jamais eu.» Mais elle est souple à souhait, capable de puissance inattendue et d’effets de contraste. Elle avait déjà séduit Stravinski à Venise, en 1951, à la création de son opéra The Rake’s Progress. Cuénod y accompagnait une soprano allemande mythique: Elisabeth Schwarzkopf, sa puînée de 13 ans. Il est presque aussi célèbre qu’elle, ayant déjà chanté en Europe et aux Etats-Unis pour Vincent d’Indy, Ernest Ansermet, Benjamin Britten ou Karajan. En cette même année 1952, paraît une compilation de ses plus prestigieuses prestations depuis trois lustres - où prédominent des œuvres de François Couperin. Ses cordes vocales aiguës y ensoleillent un clavecin élégiaque souvent hanté par la leçon des ténèbres.

 

Une mue décisive

 

Fils de banquier, Hugues Adhémar Cuénod naît le 26 juin 1902 à Corseaux, dans la maison de son grand-père maternel. Après une formation initiale à l’Institut Ribaupierre de Lausanne, il étudie aux conservatoires de Genève, Bâle et Vienne où, de baryton-basse, il apprend à devenir ténor à 25 ans. Une mue intentionnelle et judicieuse. Eclectique en diable, curieux de toute expérience vocale, il lui arrive de chanter des cantates de Bach en français (!). Il se frotte en figurant au théâtre. Il fouine du bout rond de son nez les coulisses du 7e Art. «J’ai mené plusieurs carrières parallèles, plutôt qu’une grande.»

C’est à partir des années 40 qu’il se découvre une passion pour la musique ancienne, grâce à la pianiste, compositrice et pédagogue Nadia Boulanger, son égérie. Ce qui ne le retiendra pas de faire florès dans le répertoire contemporain: Debussy, Satie. Ou des compatriotes Jaques-Dalcroze, Jean Binet. Car ce ténor rossignol, que les critiques musicaux internationaux adulent, n’aura pas l’intention de s’expatrier à Paris, Londres ou New York. Des cités lumière où l’on se forge un destin en lettres d’or et une entrée durable dans les encyclopédies. Refusant d’orienter son travail de musicien sur la voie de la «réussite», il ignorera avec candeur cette obsession d’une carrière artistique qui tourmente bien de gens de sa profession. Il ne quittera pas sa terre natale. Il y mourra à 108 ans le lundi 6 décembre 2010, dans un bâtiment de Vevey qui avait appartenu à son grand-père paternel, au nord-ouest de la place du Marché. Une ex-Banque Cuénod rachetée depuis par UBS.

 

Jeunesse éternelle

 

Son extraordinaire longévité l’enchantera, l’étonnera et l’amusera tout autant: Hugues Cuénod a l’élégance de rire de lui-même. Il résumera sa trajectoire par ces mots conviviaux, qui sentent bon le chasselas argileux de son arrière-pays, les odeurs bleues du Haut-Lac et une malice vaudoise atavique: «Elle est une trinité toute profane, car elle unit le don de la musique, celui de la paresse et le don d’être gentil et agréable avec ses amis.» Accessible à ses admirateurs, il les accueillera sans chichi à sa table, pour leur débiter ses mille et une aventures passées avec une tchatche irrésistible, qui émerveillera même de jeunes gens qui croyaient détester l’opéra.

 

13/10/2012

Un mutisme vaudois qui en dit long

Un homme public qui bredouille, ou ne parvient pas à faire éclater sa sincérité devant un micro, n’a plus d’avenir. Il a «raté sa com» (en meilleur français, il est incapable de galvaniser un auditoire, encore moins des milliers de téléspectateurs). En terre romande, cela peut arriver au meilleur des citoyens: pour avoir commis une gaffe anodine en Turquie, il sera puni politiquement chez lui pour des tergiversations encore plus insignifiantes. Télégéniquement, le voilà enfoncé par un Jean-Luc Mélenchon qui braille mieux qu’il ne respire, et qui s’était spectaculairement débrouillé aux dernières présidentielles françaises, en ne bredouillant pas. Nous vivons sous une tyrannie médiascopique où bien s’exprimer devient une gageure impérative. L’éloquence, qu’un prêtre filiforme à voix haut perchée m’enseigna au collège (dans le sillage d’un Démosthène, d’un Jean Chrysostome d’Antioche - alias «Bouche d’or», ou d’un Cicéron) revient à la mode. Comme la séance de fitness qui suit le repas expéditif, sans lipides de midi. Le vendredi 19 octobre, elle sera popularisée lors d’une conférence-spectacle à l’Université de Genève, animée par Gabriel Aubert, prof à la Faculté de droit, et le non moins excellent comédien Pierre-Alain Clerc*. Cela sous l’égide de Victor Hugo et sa rutilante «Plaidoirie contre la peine de mort».

Le choix de Genève est idoine, car son barreau est un marigot, pardon un maelström de plaideurs à magnifiques effets de manches, à crinières soyeusement peignées. Et qui parlent si bien…

«Un peu trop bien et un peu beaucoup», commente un Vaudois d’en deçà de la Versoix, qui, par tradition ancestrale, se méfie des batoilleurs, des barjaqueuses et, de toute parlote prolongée. Il se réfère à deux dictons, au phrasé certes peu élaboré, mais qui condensent éloquemment toute une vieille mentalité cantonale: «Plus on se tait, plus on en dit.» Ou «quand on sait pas, on dit pas.»

Et à ce dialogue anecdotique:

-     Toi, Franky, t’es le seul du village qui a écouté le sermon du nouveau pasteur. C’était bien?

 

-     J’en ai déjà trop dit.

 

(*) Les 16 et 19 octobre, Uni-Bastions, 18h.30, entrée libre.