14/07/2013

Un touriste vaudois au Pays de Genève

 Se dépayse-t-on vraiment en allant se faire rosir le nez sous deux cocotiers jamaïcains? L’exotisme se trouve parfois à votre porte: il suffit de la pousser et cligner ses cils pour que l’or pâle de notre froment et nos blés poudroie comme du sable saharien. Que les passeroses de Perroy atteignent des hauteurs tropicales. Les hibiscus de Coppet répandent une lumière sri-lankaise trempée d’ocres et de mauves. Une tirée plus loin, on salue - dans le conservatoire à ciel ouvert du Jardin botanique de Genève – Son Eminence le trachycarpus wagnerianus, une étrange bestiole végétale dont le stipe s’élève du sol jusqu’à 10 mètres. Il a aussi un nom chinois: le palmier de Chusan. Ses plumets drus et plats défient nos vents du nord et ne se fanent pas au soleil du Léman.

Un lac qui s’est entre-temps étréci et a changé de nom; adoptant celui d’une florissante cité caudale où il se débonde et redevient fleuve. Il y prend une pigmentation émeraude, ou plutôt vert rhodanien, qui se vérifie jusqu’à Lyon. Pour le touriste vaudois au petit pied qui signe ce billet, la capitale des Gaules, c’est trop loin… Il s’arrêtera à Genève; réexplorerant la ville de ses études universitaires avec l’œil d’un métèque du Gros-de-Vaud qui n’y aurait pas encore traîné ses semelles bouseuses. En y cherchant l’insolite qui crée le véritable exotisme, et qui peut commencer par le jet d’eau. Mais cette fois hors carte postale, quand il n’est pas encore réveillé: à l’heure où son obèse infrastructure, immergée il y a 123 ans, évoque une espèce de crabe pétrifié, sans regard ni grâce animale.

On lui préférera, aux Eaux-Vives, la roue aérienne que font des paons sculptés au fronton d’une maison Belle-Epoque. Ou, au cœur de l’île, la silhouette espiègle d’une énigmatique belette, elle aussi en ronde-bosse, sur le socle de la statue géante de Philibert Berthelier, 1465-1519, le plus antisavoyard des Genevois.

Sachez enfin que les lions terrifiants des Rues-Basses perpétuent le blason d’anciens diplomates du XVIe siècle tombés dans l’oubli. Plus petits mais mobiles, inoffensifs et câlins, d’autres félins errent dans les luxuriants jardins secrets de Carouge: ils ne rugissent pas, ils miaulent.

08/07/2013

La Villa romaine de Pully

Approximativement vers l’an 53, il y a près de 2000 ans, s’entament d’importants travaux de terrassement sur une éminence située à cinq kilomètres à l’est de la cité gallo-romaine de Lousonna. Le site, qui surplombe de Léman, est entouré de terrains agricoles appartenant à un fermier autochtone fortuné qui entend y sertir une résidence somptueuse, inspirée des villas de plaisance que nos colonisateurs d’alors édifiaient dans la banlieue de Rome. Est-ce du nom hypothétique de ce Paulius que dérive celui de la commune vaudoise qui un jour s’implantera dans son domaine: celle de Pully? Rien ne le vérifie. Mais le toponyme latino-celtique de Pulliacum est attesté dans des chartes du premier millénaire. L’histoire ne retiendra rien de cet Helvète lambda, sinon qu’il avait un goût prononcé pour le luxe et le confort: sa villa rustica comportera d’abord un péristyle à colonnade étoilé de plusieurs chambres privées et d’annexes, dont un imposant pavillon en hémicycle. Ses héritiers l’agrandiront considérablement au cours des décennies, avec l’adjonction d’un second étage, d’un bassin de 36 m de long, de plusieurs fontaines, d’une canalisation pour l’eau potable, d’une autre pour les eaux souillées, et un réagencement en enfilade des salles de séjour…

Thermalisme

Il faudra attendre neuf siècles pour que cette incroyable demeure, tout en même temps rurale et patricienne, soit exhumée de l’érosion des âges, du développement urbain ordinaire et de l’oubli. C’est par hasard qu’en août 1953, des ouvriers affouillant les alentours de l’esplanade du Prieuré de Pully, tombèrent sur des vestiges «d’apparence» ancienne, et en avertirent leur maître d’état – après en avoir détruit plusieurs malencontreusement, et de façon irréparable. Le chantier de ce qui allait devenir l’actuelle Salle Pulliérane en fut du coup retardé. Et c’est à partir de 1971 que des fouilles régulières (qui s’affirmeront  plus méthodiquement et de manière plus scientifique sous la direction de l’architecte cantonal Denis Weidmann) révéleront une à une les merveilles historiques et artistiques que le tertre du Prieuré conservait presque intactes dans l’humus frais de sa moraine. Parmi lesquels, des plans retrouvés précisant des installations thermales sophistiquées – avec carrelage et tomettes chauffées - dédiées à l’agrément ou à la convalescence; ainsi qu’une superposition de terrasses dévalant harmonieusement vers le lac, «pour profiter au mieux de l’emplacement, proposer un jeu entre le plateau, les flancs en pente douce et les jardins». Autant de relevés qui prouvent que cette villa ressuscitée était un ensemble tentaculaire au cœur d’un modeste vicus agricole. Mais aussi une construction gallo-romaine unique en Suisse. Désormais, la voici monument cantonal sous protection de la Confédération.

 

La fresque à Mercure

Un trésor particulièrement flamboyant y fut déniché: une fresque murale géante. Soit la mosaïque romaine la plus vaste de Suisse, haute de 6 m et large de 15. On a pu la reconstituer partiellement en identifiant un à un plusieurs milliers de ses fragments qui étaient éparpillés sous sa paroi semi-circulaire. Si les coloris d’origine ont été altérés – notamment par des incendies – elle n’en reste pas moins éblouissante. Et surtout représentative du décorum mythologique et religieux dont les patriciens romains aimaient s’entourer à l’aube de l’ère chrétienne: une course de char préfigurant, en trompe-l’œil, quelque péplum hollywoodien, où l’on reconnaîtrait une espèce de Ben-Hur en aurige victorieux, tenant d’une main la palme et de la droite les rênes de ses chevaux, plus le fouet. Un autre personnage central y brandit un grand voile pour donner le signal du départ. On y distingue enfin un diablotin matois, dont la posture aérienne scintillante et vermillon désignerait le divin Mercure en personne: c’est le messager des dieux, le météore de tous les cieux. Y compris celui de notre Léman qu’il honora il y a deux millénaires.

 

Apprentis archéologues

Depuis qu’elle a été homologuée comme un lieu muséal, la Villa romaine de Pully n’est ouverte que durant la belle saison, soit d’avril à octobre. Cette année, elle organise depuis le 5 mai* des manifestations à la fois ludiques et instructives à l’intention des enfants de 9 à 13 ans, en les encourageant à plonger leurs petites menottes dans la poussière et le limon des siècles. On leur apprend à gratter de vieux murs, à les repeindre, à en récolter des restes précieux. Cela virtuellement, bien sûr – les vestiges pulliérans sont intangibles. On leur enseigne l’art de la fresque antique, et l’usage de pigments naturels, végétaux ou autres. On les initie à celui des jardins aromatiques, voire à l’art culinaire des vieux Romains où une saveur très mystérieuse, pas forcément ragoûtante, prédominait: celle du garum. Il s’agissait d’un condiment courant dans leur Péninsule – mais aussi dans la plupart de leurs territoires conquis, dont la Suisse, l’Arc lémanique et Pully. Une mixture de poissons divers saumurés et lacto-fermentés… Beurk! feraient nos enfants d’aujourd’hui. Miam! disaient ceux de nos aïeux.

 

 

 

 

 

Villa Romaine de Pully, av. Reymondin 2, 1009. Réservation et inscription: tel 021 721 38 00. www.villaromainedepully.ch

 

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06/07/2013

Sion, efflorescence d’une cité solaire

 

 

Un chef-lieu? Non, une capitale, et cela depuis la nuit des temps. Contrairement aux cités de Zurich, Bâle et Genève, qui sont six ou dix fois plus peuplées qu’elle mais n’ont qu’un statut de centre administratif de cantons éponymes, Sion s’est toujours vu déférer par les Valaisans une dignité de métropole. En tout cas depuis le Ve siècle, lorsque l’évêque d’Octodure (Martigny) y déménagea le siège épiscopal. Donc une cité une fois et demie millénaire – plus ancienne encore puisque des fouilles archéologiques au Petit-Chasseur lui garantissent des racines celtes, voire des radicelles néolithiques… Attachés à ce passé vénérable, qui mériterait d’être prospecté davantage, les Sédunois sont surtout fiers du Prix Wakker, qui a été attribué à leur ville au début de 2013. Créée il y a quarante ans, cette distinction gratifie une commune qui s’est vouée à la modernité, tout en respectant un équilibre harmonieux entre urbanisme et espaces arborisés; entre efficience des transports publics, circulation automobile, et le respect du patrimoine bâti. Parmi les lauréats précédents: Yverdon-les-Bains en 2009, et l’Ouest lausannois il y a deux ans. L’actuel président de Sion, Marcel Maurer, a la sagesse de se féliciter avec modération de ce prix décerné en janvier: «Avec ses 31’600 habitants, Sion n’est pas qu’un centre-ville, c’est un ensemble de quartiers. Le remodelage de la ville est soumis à de nombreuses contraintes comme les cinq cours d’eau qui la traversent ou la présence de l’aéroport (aux nuisances sonores souvent récriées, ndlr). Nous sommes conscient d’avoir fait un bout de chemin, mais il y a encore beaucoup de travail. Ce prix donne l’occasion de montrer que l’on est capable de faire quelque chose de bien».

 

Les points noirs

 

L’euphorie sédunoise est atténuée par quelques trouble-fêtes qui déplorent l’absence de parcs publics. Si dans les alentours de ce qu’on appelle la «place du village» (rue du Grand-Pont, celle des Châteaux, de Conthey, de la Cathédrale), des propriétaires nantis ou des locataires chanceux jouissent de jardins privés luxuriants, des familles modestes regrettent de ne pouvoir oxygéner leur marmaille au cœur de la ville. Certes, il y a le lac de Montorge au pied d’une riante colline, et puis les préaux bien conservés de la périphérie. Mais pour s’y rendre en poussant la poussette, c’en fait de la trotte…

Culturellement, Sion s’est revitalisée en dix ans, tant au plan théâtral que musical. Elle s’enorgueillit de deux festivals musicaux de haute renommée: celui de Tibor Varga, et un autre où c’est le violon qui est roi. Les musiques actuelles y prospèrent itou. Manquent hélas des salles pour les accueillir. Celle de la Matze est en réfection, et l’espace culturel du Carnotset des Artistes, rue du Grand-Pont, disparaîtra en septembre. Luit un espoir: la création d’un lieu vaste à souhait pour des concerts éclectiques dans le cadre d’une halle désaffectée, située au sud de la gare. Un quartier en friche mais prometteur: il accueillera prochainement une antenne importante de l’Ecole polytechnique de Lausanne, ainsi que toutes les HES implantées au nord de l’agglomération.

Un ultime point noir: Sion n’a que trois salles de cinéma…

 

La dolce vita

 

Or il n’y a point de capitale aussi solaire que celle du Valais. Sa place du Midi, réaménagée en 2004, est à la belle saison un archipel de terrasses ombragées de jeunes frênes répandant une fraîcheur couleur de menthe. Un destin de havre piétonnier, qui lui fut conféré un an plus tôt par l’AHVV (l’Association des habitants de la vieille ville de Sion), afin qu’elle devienne un «coude» entre les rues du Grand-Pont et celle de Lausanne. Un coude, en fait une porte lumineuse et abondamment feuillue qui s’ouvre sur un Marché du vendredi matin unique en Suisse. Qu’il fasse beau, qu’il pleuvote, cette longue et sinueuse agora urbaine se borde d’étals multicolores à l’italienne, qui embaumeront tout bientôt l’abricot et la poire, ainsi que l’abricotine et la williamine. On n’oublie pas la petite arvine, ni le fendant, ni les croustilles de seigle, ni la raclette traditionnelle qu’on déguste au passage, et en plein air, telle une friandise passagère. La plus goûteuse, à notre goût, est servie sous les arcades rafraîchissantes de la Grenette. De beaux chats y rôdent autour de vos pieds.

 

 

Les bons plans de Frédéric Recrosio

 

 

L’humoriste et chanteur romand est né à Sion en 1975. Son père, d’origine italienne, y tint un magasin de vêtements. Devenu célèbre sur scène, puis sur RTS, France Inter et Canal +, il ne cesse d’y revenir.

 

«D'abord, il y a les bars. Dont il ne faut garder qu'un, "chez Sam", à la rue de Conthey, où on fait la fête comme d'autres la guerre. Sam, c'est le patron, mais parfois on sait plus très bien. C'est un patron très indulgent qui punit avec modération, sûrement parce que c'est un grand vétéran de la fête.

 

Le vendredi, c'est jour de marché. "A bon entendeur" dit que c'est le meilleur marché de Suisse, et je vais vous dire pourquoi: c'est mon papa qui l'a lancé (avec d'autres personnes bien sûr mais comme ils ne sont pas mon papa, je dis pas).

 

Le château de Valère: en fin d'année scolaire, on y organisait des fêtes invraisemblables dans la nuit la plus noire. Alors quand t'y retournes, tu peux te rappeler chaque roulage de pelle que t'as eu, mais aussi ce sentiment étrange de pas savoir qui t'embrasses.

 

La piscine de la Blancherie: on peut aussi aller de jour, mais c'est moins drôle.

 

Ne ratez pas le Supersaxo et son carpaccio de foie gras sur un lit d'aubergine (en plus, la patronne est atomique, mais patouche, c'est mon cousin qui l'embrasse). Enfin à la Sitterie, manges superbien sans manger superpeu.»

 

16:58 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0)