06/04/2014

Alexandre Ier, libérateur des Vaudois

Deux siècles avant Poutine, ce grand tsar de Russie fit entériner définitivement l’indépendance de notre canton.

Le 21 mars de l’an 1814, la Diète helvétique siège à Lucerne. La légation du canton de Berne s’y voit contrainte de prononcer devant les 18 autres la renonciation de Leurs Excellences à leur ancien fief du Pays de Vaud, qu’elles avaient colonisé durant plus de deux siècles et demi – de 1536 à 1798. Après avoir été «libérée» par les troupes révolutionnaires françaises, cette possession était devenue en 1803 un canton à part entière par la grâce de Napoléon Ier et son acte de Médiation. L’empereur, qui l’avait l’affranchie - en même temps que l’Argovie – de l’autorité bernoise, dont il avait naguère raflé le trésor, déclara un jour à un landammann alémanique: «Le soleil retournera plutôt de l'Occident à l'Orient que le Pays de Vaud à Berne. Sachez bien cela et tenez-vous pour averti (…) Dès la première fois que je passai par la Suisse, j'ai voulu séparer le canton de Vaud de Berne pour en faire un canton à part. Cela convenait à la France pour toutes sortes de raisons.»

 

Rappelons que nous sommes au printemps 1814, soit onze ans après, une longue et zigzagante période de conflits sanglants à l’échelle continentale, dont le microcosme économique vaudois a a subi durement les retombées. Les trop longtemps victorieuses aigles napoléoniennes commencent à battre de l’aile. Et l’entrée en Suisse, le 21 décembre 1813, des troupes alliées (une coalition anglo-austro-russe) qui les en ont chassées a changé la donne. Dans un texte éclairant, paru en 1973 dans l’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, de Bertil Galland, le professeur d’histoire lausannois Jean-Charles Biaudet rappelle que cette incursion, elle aussi «libératrice» a posé «brutalement la question même du canton de Vaud. Les vainqueurs de Napoléon, écrit-il, n’entendaient pas seulement rejeter la France dans ses limites d’avant la Révolution; ils voulaient encore assurer dans toute l’Europe le retour de l’ancien et respectable ordre des choses.» Donc peut-être celui de la Confédération des XIX cantons à une Suisse, plus patricienne et farouchement antirévolutionnaire qui n’en contenait que treize. Appuyé en sous-main depuis Vienne par le très intrigant prince-chancelier Metternich, le gouvernement du canton de Berne en profite pour enjoindre ses anciens sujets vaudois et argoviens de revenir naturellement sous sa séculaire tutelle. A Aarau comme à Lausanne, les réactions sont vives. Dans le canton de Vaud surtout, où durant une pleine décennie, des esprits libéraux de toute caste se sont attachés au régime issu de l’acte de Médiation qui vient d’être aboli. A ces insurgés audacieux finissent par se rallier même des représentants de la noblesse locale, puis des propriétaires fonciers, qui, de guerre lasse, ont abandonné tout espoir de recouvrer leurs anciennes prérogatives. Et lorsque le général autrichien Ferdinand Bubna von Littitz, chargé de rassujettir les brebis égarées vaudoises à leur bon vieux berger bernois, passe le 27 décembre 1813 par Lausanne, il est impressionné par la paix et l’ordre qui y règne. Et par la volonté ferme de ses habitants de rejeter les revendications de leurs anciens maîtres.

 

Quelques jours auparavant, un des pères incontestés de l’indépendance vaudoise, Frédéric-César de la Harpe, s’est souvenu qu’il avait eu pour élèves à la cour de l’impératrice Catherine II, à Saint-Pétersbourg, deux de ses petits-fils: les grands-ducs Alexandre et Constantin*. Au premier, son préféré, qui allait devenir Alexandre Ier, l’ennemi numéro un de Napoléon, son vainqueur le plus flamboyant, il adresse une requête par les bons soins d’Henri Monod, qui siège au Petit Conseil (l’ancêtre de notre Conseil d’Etat) et se rendra à Fribourg-en-Brisgau pour la soumettre au tsar: «Si mon ami Monod se présente, veuillez l'accueillir avec la bienveillance que vous eûtes toujours pour moi. Tendez à ma pauvre patrie une main secourable; elle mérite d'intéresser votre grand cœur; protégez auprès de vos amis un peuple qui durant 250 ans fut en paix avec tous ses voisins, qui ne veut que conserver ses limites, être indépendant et libre». Dans une missive datée du 3 janvier 1814, l’empereur de toutes les Russies répond (en français) à son cher La Harpe, son précepteur inoublié: «On ne souffrira pas que l'existence des cantons de Vaud et d'Argovie soit compromise ou inquiétée par celui de Berne.» Et fidèle à sa parole, il fera entériner par les autres souverains de sa Sainte Alliance, le 2 mars de la même année, à Chaumont, en France, la renaissance de la Suisse à XIX cantons. Parmi lesquels celui de Vaud, libéré définitivement de ses lisières d’outre-Sarine.

 

En 1981, les Editions Armand Colin ont publié dans les annales la Correspondance de Frédéric-César de La Harpe et Alexandre Ier, suivie de la correspondance du Vaudois avec les membres de la famille impériale de Russie.

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L’ultime insolence d’un ex-suzerain

 

Quarante-cinq ans après la renonciation définitive de LL.EE de Berne à leur fief vaudois, l’historien neuchâtelois Eusèbe Gaullieur (1808-1959) décrypte avec indignation les conditions qu’elles avaient tenté d’exiger en retour:

 

«Par des articles secrets, Berne se réservait 1) les districts d’Aigle et de Rougemont, qui lui appartenaient antérieurement à la conquête; 2) ses droits sur les bailliages de Grandson, d’Echallens et d’Orbe, qu’il possédait avant la révolution de 1798 de moitié avec le canton de Fribourg; 3) l’assurance d’une indemnité équitable pour les propriétaires de lods (droits de mutation perçus par le seigneur, ndlr.) Outre cela, le canton de Vaud aurait encore eu à payer à Berne près de cinq millions de francs pour l’indemniser des dépenses faites pendant trois siècles dans le Pays de Vaud, comme si Berne, durant ces trois siècles, n’avait pas sucé la moelle de ce pays et engraissé toutes ses familles régnantes du produit de ses opulents bailliages; comme si le trésor de Berne, enlevé par les Français en 1798, n’avait pas été formé écus par écus, millions par millions, avec les impôts levés sur les Vaudois! C’était une trop insolente prétention!»

 

 

Histoire du canton de Vaud 1803-1830, Librairie D Martignier, 1857.

 

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05/04/2014

Gilles et le chapeau de Zéphirine

En sortant l’autre midi de l’envoûtante caverne de Rétro-Magazine, au 5 bis de la Riponne (où l’on peut désormais acheter le journal du jour de sa naissance en même temps qu’un bon vin du même millésime*), j’ai dégoté un joyau littéraire sur l’étal d’un marchand d’occasions de la place. Il s’agit d’un petit bouquin de 220 pages suavement décaties par 70 ans d’âge, et dont l’écriture dégage un bouquet de miel d’acacia et d’amande flétrie, tel un noble Dézaley authentifié de 1943.

Cette année-là, Jean Villard-Gilles animait avec Edith Burger son cabaret lausannois du Coup de Soleil, en y soufflant l’esprit de la résistance française, et très courageusement de l’ironie antinazie. Notre chansonnier à œil de merle avait 48 ans. Et dans son sulfureux caf’conc’ de la rue de la Paix, il fit perler aussi tout l’humour que les Vaudois ont d’eux-mêmes. Les Editions Nouvelles, de Lausanne, en tirèrent alors ce florilège d’anecdotes et d’historiettes, dont voici une qui respire les belles candeurs de nos campagnes d’antan:

«Le ciel sur la vallée se gonfle lentement et va accoucher bientôt d’un orage. La nature est tendue à l’extrême et les hirondelles volent bas. Au village les montagnards regardent le ciel et s’apprêtent à se garer sous l’auvent des chalets. La vieille Zéphirine descend le raidillon. Elle se hâte pour aller jusque chez le cordonnier. Mais en plein raidillon, voilà l’orage qui pète! Un coup de cymbale, un feu roulant de batteries célestes qui vous éventrent le ciel de plomb, et voilà les cataractes d’eau sur la vallée. Le vent s’engouffre avec la pluie dans le raidillon, des feuilles mortes sont jetées en gerbes vers les toits déjà ruisselants.

»La vieille Zéphirine ne fait ni une ni deux, elle attrape ses jupes à pleins bras, les rejette par-derrière par-dessus sa tête pour se protéger et se met à courir de toutes ses vieilles jambes qu’on voit maintenant jusqu’aux cuisses. Sur le pas de la porte il y a le petit Théodule, un sale gamin effronté, mal embouché qui, devant le tableau, se met à crier:

-         Hé! la vieille, on voit ton cul!

Et la vieille de répondre sans se laisser démonter:

-         Mon cul, je m’en f…, il a 67 ans, mais mon chapeau est tout neuf!

 

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