05/07/2014

Zoologie joratoise et condition humaine

Ce samedi 5 juillet, au 40anniversaire du jardin joratois de Servion, on a vu affluer de nombreux visiteurs enthousiastes - dans le sillage de quelque 5 millions d’autres depuis juin 1974! Mais je doute qu’une de ses pensionnaires les plus médiatisées, Cléa la lionne, y ait trouvé de la consolation. Les gardiens ont endormi son père le 2 juin passé, un doux papy auquel elle s’était durablement attachée, d’un «mode fusionnel», comme disent les psys.

A 21 ans, le vieux Léo souffrait de cette dysplasie des hanches qui, chez les humains, affecte généralement les nonagénaires, les empêchant de se déplacer sans un tintebin - le youpala du 3âge -. Et les décharnant jusqu’aux os. Pour l’avoir observé journellement à travers les grilles, les trois sœurs Vuichon, de Gournens-le-Riau, ont comparé son déclin à celui de leur propre papa, décédé le même lundi, mais sans s’être fait piquer: «La crinière du nôtre était nettement moins fournie et plus chenue. Il était un tantinet plus causant, et ça lui arrivait de parcourir tous les corridors de son EMS».

C’est dire si les jardins d’acclimatation (où les fauves cacochymes disposent rarement de déambulateurs) restent des lieux privilégiés pour l’étude des ressemblances entre les animaux exotiques et l’homo sapiens. On y reconnaît son ancien prof de grec dans le profil hautain du dromadaire yéménite. Chez l’épervier accipiter, le bec nasal en forme de décapsuleur de bouteilles de bière qu’avait cette infirmière préposée aux ultimes soins à domicile de votre maman, qui semblait méchante, mais dont l’incapacité de sourire cachait en fait la plus généreuse des âmes.

Je n’oublie pas le regard bleu cobalt et strabique de la panthère des neiges – celle de Servion est une vedette particulièrement adulée. A moi, hélas, il évoque l’œil fielleux d’une aïeule qui confisquait mes jouets par sadisme et ratait ses confitures.

Dans un zoo européen, tout écologiquement espacé qu’il soit, et «respectueux de la vie sauvage», règne bon gré mal gré des fragrances piquantes qui conviendraient mieux à la savane. Ou aux lichens, d’autant plus rares que sacrés, de la toundra sibérienne. On y renifle surtout une odeur de tristesse animale: celle, nostalgique, d’une liberté perdue. Celle d’être devenu un objet «visitable», comme dans un musée.

Mais j’ai l’impression que tous hôtes de Servion, du singe capucin au loup arctique, en passant les perroquets bavards, s’amusent en retour, et en miroir, de nos singulières silhouettes humaines quand elles défilent sans grâce devant leurs enclos. «Ecce homo!» (voici l’homme!) serait leur cri de ralliement.

Ou plutôt un rire de solidarité.