01/07/2015

Tout l’univers dans une piscine

Dans une récente chronique, on a voulu dépeindre les habitudes de l’estivalier vaudois ordinaire, amateur du camping sur les plages de son canton. Aujourd’hui, on rappelle qu’il devient de plus en plus citadin (en 2050, prédisent les démographes, 75% des Terriens le seront), et que c’est à la piscine municipale qu’il va patauger. Y exhiber son profil sinusoïdal de sexagénaire à bedaine, avec des hanches trop gélatineuses à son goût; aussi plissées que son front et son cou «reptilien». Sa tortue de jardin s’est mise à lui ressembler, et c’est vice versa.

Pourquoi s’y rend-il plutôt qu’au lac? A cause de puces de canard qui infesteraient les baignades de Préverenges, et même dans la crique familiale de Rivaz, où aucune brise ne circule plus en raison de la canicule qu’il fait ces jours-ci. A la piscine de son quartier, l’eau est, artificiellement, plus fraîche. On peut s’y convaincre qu’elle est un ersatz de Léman. En beaucoup plus petit, moins graphiquement réussi, trop rectangulaire, sans Alpes autour. Sans couchers de soleils époustouflants sur les filaments vert et or de l’embouchure de la Dranse. Mais l’imagination peut y suppléer.

En ce bassin de béton peint en bleu et remplie d’eau chlorée, on nage en sécurité. Aucun tsunami asiatique ne nous menace. Il n’y affleure jamais, comme en Méditerranée, des cadavres de cachalots ou d’oiseaux, voire d’humanoïdes miséreux fuyant un Proche-Orient en guerre, une Afrique misérable. Et dont l’embarcation de fortune avait la coque trouée.

Autant de misères mondiales que l’habitué masculin des bains de Bellerive, parcourt d’un air distrait dans les journaux. Il n’aime pas trop l’eau, s’étant contenté d’en évaluer la température en n’y trempant qu’un orteil. Et il s’est lourdement rencogné dans un siège en plastique. Il ne lève plus souvent les yeux que pour mater un défilé de silhouettes féminines presque nues. Il est frappé par leur ressemblance, leur stéréotypie. Dans les années 50 Alexandre Vialatte faisait de même, mais avec poésie, à la piscine parisienne flottante de Deligny qui coula dans la Seine en 1993. Il les compara à des clefs de sol, à «plusieurs en forme de presqu’île, de poire William ou de bahut breton, de Danemark et même de Bretagne.»