05/09/2015

La ménagerie de La Fontaine

On a connu, dans le Quartier latin de Paris, une concierge qui craignait tant les rats de la rue Dauphine qu’elle en avait hérité le regard apeuré, luisant comme des escarboucles. Puis, vers Chavornay, un brave chien au poil clairsemé, si fidèle à son maître solitaire qu’il avait appris à marcher à son pas – avec, si j’ose dire, la même voussure d’épaules. Bref, les hommes finissent par ressembler à des animaux, et les bêtes par se prendre pour des humains.

Cette loi universelle remonte au conteur phrygien Esope, qui serait né en 620 av. J.-C., et dont les historiettes animalières, 22 siècles plus tard, ont été mieux poétisées par Jean de La Fontaine. Un poète que Louis XIV exécrait de toute son âme, pour son esprit ambigu, imité par plusieurs générations d’écoliers que des enseignants bégueules obligeront à apprendre par cœur ses fables les plus belles. «La Fontaine, on le déteste, foi d’ados! Y en avons marre de cette cigale et de cette fourmi, de ce corbeau et de ce renard…»

 

A de ces jeunes insurgés, nous avons rappelé qu’en retour, le fabuliste détestait les enfants: «Qui que tu sois, ô père de famille – et je ne t’ai jamais envié cet honneur – t’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est une erreur». (Epilogue du Fermier, le chien et le renard.) La révélation de ce désamour partagé fut pour ces jeunots un déclic paradoxal: depuis, ils ne jurent que par ces strophes, naguère trop classiques à leur goût, et que désormais ils scandent en rap!

 

Ces fables avaient été publiées en trois recueils entre 1668 et 1694. La plupart se résolvent par «une morale de l’histoire», qui prendra force de dicton jusque dans des discours de politiciens qui ne les ont point lues. Alors que le monde entier admire le ciselé de leurs dialogues, entre loups et chiens, lièvres et tortues, ânes et lions. Leur langage direct, érudit, mais jamais savantasse, que cet immense poète mit à la portée de nos sœurs et frères les bêtes. La Fontaine maîtrisait les entrées en matière: «Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où, le héron au long bec emmanché d'un long cou. Il côtoyait une rivière… ». Son art de l’ellipse faisait basculer les temps grammaticaux de l’imparfait au passé simple: «Deux coqs vivaient en paix, une poule survint.»