10/01/2016

Flocons tziganes pour Yves Leresche

On l’attendait la neige, elle arrive enfin, faisant enfin scintiller son «or blanc» sur nos stations d’hiver, nos préalpes et campagnes et bientôt, qui sait? les toits de nos villes. Hélas, elle frangera vite les trottoirs d’un or gris: des congères poisseuses et gluantes. Un peu ragoûtant sorbet que les Vaudois appellent les «gonfles» ou la «peuf». Chez les Inuits du Canada, cette terminologie nivale est plus variée, car elle leur est une sorte de pain quotidien: qanik désigne la neige qui tombe, pukak celle qui se cristallise, aniu celle qui donne de l’eau potable… Autant d’expressions qui traduisent une lutte atavique et acharnée contre les méchancetés imprévisibles de mère Nature.

En Europe, la neige est devenue plus sporadique, pour des raisons de climat perturbé. Quand elle blanchira mon paisible quartier lausannois de Florimont, je décrasserai méthodiquement mes semelles à l’aide d’un chiffon, avant de fouler en socquettes propres la moquette de mon studio. Un toilettage ordinaire de gens qui ont un abri, alors qu’au centre-ville, des dizaines de Gitans et Gitanes se gèlent les fesses par terre pour implorer l’aumône. Ils s’emmitouflent dans des lainages compliqués qui les préservent de la grippe. Par la force d’un cruel destin, ils ont appris à mieux mendier avec des modulations vocales qui culpabilisent le badaud vaudois. Il reste suspicieux: «Comment font-ils pour résister au froid? Il doit y avoir un truc. Ils sont manipulés par une mafia de Slaves ou de Géorgiens bien organisés. »

Or en leur langage rom, mendier se dit mangel, l’équivalent de «demander». Et plutôt du travail que des centimes, nous explique Yves Leresche, mon confrère photographe, dans un bel album qu’il leur a dédié l’an passé*. Il a eu l’élégance non seulement de s’initier à leurs sabirs compliqués, mais de se rendre lui-même en leur Roumanie natale pour y constater leurs conditions de vie affligeantes. Et il les a observés, avec charisme et objectivité, dans leurs tristes nuits lausannoises. Couchés sur des matelas de fortune, ils se font parfois contrôler dans leur sommeil par des policiers qui leur confisquent leurs rares sous récoltés. «En prévision d’amendes à payer.»

Un récit douloureux, un très beau livre.

Roms, la quête infatigable du paradis, Ed. Infolio