06/03/2016

La myopie, un fléau qui rend artiste

Maman savait tout, voyait tout et surtout voyait mieux. Au mitan des années 60, nous attendions le bus pour Saint-François à la station de la Perraudettaz, limitrophe de Pully.

 

-      Comment sais-tu que c’est le trolleybus No 9?

 

-      Le chiffre est visible au sommet du véhicule, je croyais que tu savais déjà compter…

 

-      Je le devine maintenant qu’il s’approche. Il devient moins flou.

 

Du coup, nous dûmes renoncer à une séance de dessins animés au Cinéac, qui se trouvait à l’angle du Grand-Pont et du Grand-Chêne, pour descendre quelques pavés du Petit-Chêne jusqu’à l’échoppe, au décor moins disneylandais, d’un opticien patenté en blouse blanche. De ses prunelles extralucides il examina les miennes qui ne l’étaient pas, me fit subir le test optométrique des «échelles Monoyer»: une épreuve moins douloureuse qu’une extraction de molaire, mais intellectuellement humiliante. Il fallait identifier des lettres de l’alphabet, en dimensions variées, sur une série de planches projetées sur un écran blafard. Pour mon malheur, je n’y lus que des formes vagues, des nuages, des taches de marc de café, des chinoiseries…

 

On en décréta que j’étais myope et serais pour toujours chaussé de lunettes aussi épaisses que des fonds de bouteille, des hublots de sous-marin. A travers lesquels on ne perçoit de l’univers qu’une image «corrigée». Déplorable expression! Mais bon, on a connu de pires souffrances que celle-ci, et je ne suis pas le seul à l’endurer. Selon une étude récente de l’Université des Nouvelles Galles du Sud, en Australie, une large moitié de la population mondiale sera atteinte de myopie en 2050. L’hérédité pathologique n’en serait pas la seule cause. Ces experts des antipodes pointent du doigt l’usage abusif, chez nos enfants, de l’ordinateur, et des heures trop longues qu’ils gaspillent à l’ombre, et qui les privent de la lumière du jour. Auront-ils vraiment la vue troublée? Consolation: à l’œil nu ils n’en saisiront que mieux la beauté fluide des choses et des paysages aux contours indistincts, comme dans ceux des peintres Turner et Whistler. Et notre Léman se cuivrera en imitant leur Tamise, où une brume surnaturelle peut confusément marier des eaux vives à un ciel pictural.