02/07/2018

Pianos de gare, Mozart et le chat

Ce printemps, des pianos furent en accès libre dans quelques gares de Suisse, afin de reproduire des expériences qui firent florès en France, notamment à Nantes, Grenoble, Toulouse, ou dans les gares parisiennes de Saint-Lazare, Montparnasse et Austerlitz.  A Lausanne, on en avait installé un droit, noir et luisant comme un scarabée, timidement en retrait du hall central du joyau architectural réalisé en 1916 par Alphonse Laverrière, pour convier néophytes ou virtuoses à se faire un peu applaudir en public. Et surtout pour tester jusqu’à ses moulures les plus élevées la sonorité de cet ample amphithéâtre ferroviaire. Le premier qui s’y lança, fut, au petit matin, un courageux contrôleur CFF:  en pianotant gaiment des chansons d’Edith Piaf, il intrigua des voyageurs en transit qui le prirent en photo comme une curiosité locale. Lui succéda une dame chinoise, aux ongles dorés, chapeautée d’un galurin à plumes, qui joua l’onzième étude de Debussy, dont les trop subtils arpèges ne furent hélas écoutés jusqu’au bout que par un auditoire clairsemé. Après elle, un ado dégingandé fit revenir la foule en entamant  le fameux menuet en fa majeur, KV. 2, de Mozart, que le prodige salzbourgeois composa à 6 ans: en 1762, il ne savait ni lire, ni écrire ni compter, mais il déchiffrait déjà mieux qu’un adulte, et a prima vista (soit d’une lecture à vue, sans réflexions préalables) les partitions musicales les plus savantes.
A l’heure où le ministre français de l’Education, Jean-Michel Blanquer, veut rendre obligatoire l’enseignement de la musique à l’école primaire car elle y modèle déjà les plus jeunes cerveaux, ses détracteurs redoutent que leurs chéris y perdent de leur candeur.
Pour les rassurer, cette petite anecdote: en juin 1765, Mozart fut accueilli à Londres par un club de musicologues dubitatifs qui lui soumirent des partitions de leur cru, jamais sorties d’Angleterre, afin de mettre à l’épreuve sa science infuse. Il déjoua leurs pronostics en décryptant illico leurs grimoires avec une virtuosité et une maturité époustouflantes. Puis, soudain, il interrompit son récital et descendit de son tabouret pour se mettre à jouer avec un petit chat qui venait d’apparaître sur les tapis chinois du salon de musique. Avec stupeur et émotion, les vieux londoniens constatèrent que le vertigineux maestro n’avait pas perdu son âme enfantine.