06/10/2018

Un panorama chinois au Grand-Chêne

 

Au seuil de la galerie, on est accueilli par un fringant trentenaire soucieux autant de sa mise que du choix de ses mots. La première relève-t-elle d’un dandysme vestimentaire issu de la high class londonienne, voire de Lord Brummell lui-même, l’arbitre historique de toutes les élégances? On a tout faux: Sir Vernon doit probablement s’habiller à Milan plutôt qu’à Savile Row, et dans l’esprit italien de la sprezzatura qui affiche une nonchalance roublarde avec l’air de dire: «Ah bon, je suis chic? Tiens, je n’y avais pas pensé.» 

Or le propriétaire de la Galerie Dubner Moderne, rue du Grand-Chêne 6, ne parle pas comme ça. Après vingt ans d’études en Suisse, il a adopté le discours poli, tout en atténuations, des Lausannois. D’ailleurs il n’est pas Anglais mais New-Yorkais… ce qui brouille encore les cartes, et confère une fourmillante sensation de cosmopolitisme à ses rafraîchissantes cimaises. 

Depuis 2009, elles honorent des créateurs émergents et confirmés du monde entier. Plus régulièrement une douzaine qu’il a repérés au flair dans les quartiers les moins standardisés de sa ville natale - donc en retrait de Manhattan. S’y distingue un Matt Mignanelli, dont la peinture abstraite en camaïeu blanc et bleu se travaillait à main levée sur des monochromes lisses. Mais l’Américain s’est reconverti au grenu et aux anfractuosités du support, en toile ou de bois, où se jouent mieux les reflets du jour. Actuellement*, la galerie présente d’autres talents imprévus, dont celui très parisien de Thomas Dudan (un neveu du chanteur Pierre Dudan qui vécut à Epalinges), avec d’étonnantes Mobilographies: des images à bordure effrangée, capturées par un téléphone mobile antédiluvien…

Enfant de collectionneurs, Vernon Dubner cultive à leur instar non seulement le goût des beaux tableaux mais celui aussi des meilleurs endroits pour les exposer. Pour preuve le choix de cet espace de 80 m2 qu’il gère depuis bientôt dix ans en une maison où le grand peintre vaudois René Auberjonois eut son domicile et son atelier de 1918 à 1957. On y tourne le dos au lac, mais c’est pour s’offrir, par trois baies vitrées, une vision inhabituelle de la Cité: de haut en bas, voilà Sauvabelin et le CHUV, puis la Cathédrale, l’Ecole de Médecine, le palais de Rumine, l’Hôtel de Ville, et jusqu’aux immeubles sans cachet de la place Centrale. Des sites qui ne déferlent pas en cascade, mais se superposent au défi des lois picturales, un peu comme sur les rouleaux verticaux de l’art traditionnel chinois, où personnages et bâtiments ont la même taille quel que soit leur emplacement; la brume qui s'élève entre eux suffisant à suggérer la perspective et à différencier les plans.

D’ailleurs, un des peintres actuels préférés de Vernon Dubner est un Chinois qu’il a décelé à Pékin et qui perpétue cet art ancestral à sa façon: Li Jing, dont on peut admirer chez lui un Bouddha aux nourritures. Ce ne sont que fruits, viandes, figures animalières ou humaines déployées sur un rouleau. Deux autres, pareillement colorés et composés «à l’encre vive», viennent d’être acquis par le Metropolitan Muséum of Art.

C’est-à-dire dans la cité natale de notre galeriste de Lausanne, un de ses fidèles découvreurs.

 

Expo automnale jusqu'au 16 novembre.

 

https://www.dubnermoderne.ch/