10/01/2008

Les manches

(Carte blanche à Olivier Schopfer, qui s’intéresse aujourd’hui à une terminologie vestimentaire.)

 

 

Autrefois, les manches n’étaient pas cousues aux habits de manière définitive. La coutume voulait que l’on change de manches en fonction de son activité ou de l’allure que l’on souhaitait avoir. Cela était très pratique parce que les gens pouvaient varier leur tenue à moindre frais. Il suffisait qu’ils accrochent de nouvelles manches à leur vêtement pour donner l’impression qu’ils étaient habillés différemment.
C’est de là que nous vient l’expression « C’est une autre paire de manches », qui date du 17ème siècle. On l’utilise lorsque l’on s’engage dans une tâche difficile où il faudra faire preuve de détermination pour réussir. On change littéralement de manches pour commencer une nouvelle activité.
Il existe une autre expression dont le sens est assez proche : « Se remonter/se retrousser les manches ».
C’est ce que l’on fait quand on se prépare à affronter un travail qui va être pénible. Cette expression moderne reflète l’évolution de la mode : comme aujourd’hui les chemises sont fabriquées d’une seule pièce, il n’est plus nécessaire de changer de manches pour se mettre à l’action !
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Un rituel amoureux du Moyen Age: les dames détachaient les manches de leur vêtement pour les remettre aux chevaliers qu’elles convoitaient. Et ceux-ci les fixaient à leurs lances lors des tournois en gage de fidélité.
Lorsque la lance d’un chevalier arborait une autre manche, cela signifait qu’il avait trouvé un nouvel amour. Insulte suprême : il y avait non seulement trahison sentimentale, mais celle-ci était exposée aux yeux de tous.
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Selon leur longueur, les manches ont des noms différents. Par ordre décroissant :
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---Manche longue : manche qui descend jusqu’au poignet.
---Manche trois-quarts : manche qui s’arrête en dessous du coude.
---Manche courte : manche qui ne dépasse pas le coude.
---Mancheron : petite manche ne couvrant que le haut du bras, prisée par les adeptes de la musculation car elle dégage le biceps.
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Quelques curiosités :
 
---Manche gigot : manche courte et bouffante près de l’épaule, généralement froncée. Elle symbolisait l’élégance féminine au 19ème siècle.
---Manche ballon : version moderne de la manche gigot.
Elle se fait actuellement beaucoup pour les robes de mariée.
---Manche chauve-souris : manche très large à l’emmanchure qui se rétrécit vers le bas sous forme de grandes ailes. Couramment portée par les chanteuses dans les années 70.
---Manche mousquetaire : manche portée par les hommes, qui se termine par un revers au poignet et qui s’attache avec un bouton de manchette. Les mousquetaires attachaient les manches de leur chemise pour éviter de se prendre la main dans les plis du tissu lorsqu’ils maniaient l’épée.
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OLIVIER SCHOPFER

28/12/2007

Porter un toast


(Carte blanche à notre ami linguiste genevois Olivier Schopfer qui vous explique aujourd’hui comment faire tchin-tchin en bon français.)

  


 

On dit qu’on « porte un toast » quand on trinque avec des amis. Un événement indissociable des fêtes de fin d’année ! Cela consiste à cogner doucement son verre contre celui des autres personnes avec lesquelles on s’apprête à boire. Dans ce genre d’occasion, on boit généralement de l’alcool.

On « porte un toast » pour fêter un événement heureux ou pour formuler un vœu ou un engagement.

On peut aussi dire qu’on « fait santé » ou qu’on fait « tchin-tchin ».

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L’expression vient d’une coutume du 11ème siècle : on mettait une tranche de pain grillé au fond d’une coupe de vin lorsqu’on voulait rendre hommage à quelqu’un pendant une fête. Cette tranche de pain était appelée une « toastée ». Chacun des convives buvait à tour de rôle, et la dernière personne à qui on tendait la coupe de vin était celle qu’on célébrait : elle avait l’honneur de vider la coupe et de manger la « toastée » imbibée d’alcool.

Au 12ème siècle, cette pratique a émigré en Grande-Bretagne, où elle est également devenue un rituel. Mais les Anglais ne disaient pas qu’ils mettaient une « toastée » dans leur coupe de vin. Ils employaient le mot « toast ». C’est ainsi que la « toastée » s’est anglicisée, avant de revenir en France dans l’expression « porter un toast ».

Cette expression est apparue dans la langue française seulement au 18ème siècle. Sa longue histoire et son long parcours géographique expliquent pourquoi elle a mis tant de temps à être utilisée dans notre langage courant. Au 18ème siècle, la coutume de mettre du pain grillé dans une coupe de vin avait disparue depuis longtemps, mais l’expression est restée pour parvenir jusqu’à nous.

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Ce geste qui consiste à entrechoquer nos verres vient du Moyen Age. Mais lorsqu’on trinquait à cette époque-là, cela n’avait rien à voir avec la convivialité ! Au Moyen Age, il existait un moyen redoutable et très efficace pour éliminer un adversaire : le poison. Très souvent, le poison se trouvait dans la nourriture ou dans la boisson. Pour s’assurer qu’il n’y avait aucun danger, l’usage voulait que les seigneurs entrechoquent leurs verres de manière à ce que quelques gouttes du liquide débordent et se déversent dans le verre de leurs compagnons de table. Échanger un peu de sa boisson était un signe de confiance mutuelle. On faisait cela deux fois. C’est d’ailleurs ce double cognement de verre qui est à l’origine de l’expression « tchin-tchin ! », basée sur une onomatopée. L’un des deux buveurs cognait son verre contre celui de son acolyte pour qu’une partie du liquide gicle dans l’autre verre : tchin ! Et le second buveur, bien sûr, répétait l’opération : tchin !

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À l’origine, on trinquait pour des raisons de méfiance. Aujourd’hui, pour faire la fête. Autres temps, autres mœurs…

OLIVIER SCHOPFER

 

 

19/12/2007

Champagne pour tout le monde!

(Carte blanche à notre ami linguiste genevois Olivier Schopfer qui s’intéresse aujourd’hui à une terminologie pétillante de fin d’année.)
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Le champagne est la boisson festive par excellence. Il coule à flots pendant les fêtes de fin d’année, mais également pour célébrer un anniversaire ou une pendaison de crémaillère.
Très souvent, au moment de déboucher la bouteille, la fête se transforme en un débat animé. D’un côté, il y a ceux qui veulent «sabler» le champagne. De l’autre, ceux qui tiennent absolument à le «sabrer».
D’où viennent ces deux expressions? Et que signifient-elles exactement?
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L’expression «sabler le champagne» tire son origine du sens particulier que le verbe «sabler» avait au XVIIe siècle.
On disait à l’époque qu’on «sablait» un verre de vin lorsqu’on buvait son verre d’un trait.
Cela pourrait faire référence au travail des ouvriers dans les fonderies.
Ces ouvriers faisaient couler très rapidement le métal en fusion dans des moules à base de sable fin: une opération appelée «sablage».
Cette action aurait ensuite été comparée au geste du buveur qui verse le contenu de son verre au fond de sa gorge.
De là serait venu l’usage de dire qu’on «sablait» un verre de vin lorsqu’on le buvait d’un coup.
Avec les siècles, ce sens du verbe «sabler» a disparu: aujourd’hui, on utilise la formule «cul sec». Et lorsqu’on «sable le champagne», cela signifie simplement qu’on boit du champagne en compagnie de ses amis pour célébrer un événement heureux. On n’est pas du tout obligé de vider sa coupe en une gorgée!
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Il existe une seconde explication concernant l’origine du verbe «sabler» pour dire «boire d’un trait».
Toujours au XVIIe siècle, les nobles avaient un rituel lorsqu’ils consommaient de l’alcool pour faire la fête: ils commençaient par verser leur vin dans un verre, puis ils soufflaient dans le verre pour l’enduire de buée et finissaient par saupoudrer le vin de sucre. De cette façon, le vin était plus pétillant.
Mais il y avait un petit inconvénient: pour profiter pleinement des bulles éphémères qui apparaissaient, il fallait boire son verre très vite.
Cette habitude était réservée aux personnes fortunées car autrefois le sucre était un complément alimentaire de luxe. On ne le trouvait pas découpé en carrés réguliers dans de jolies boîtes rectangulaires! Les gens disposaient à la maison d’un gros bloc de sucre qu’ils devaient casser en petits morceaux et émietter au fur et à mesure de leurs besoins.
L’expression «sabler le champagne» pourrait donc également venir de ce sucre avec lequel on saupoudrait le vin pour le rendre pétillant, et qui rappelait des grains de sable.
Cette pratique a été reprise au XIXe siècle par les aristocrates russes, mais pour une autre raison: ils ajoutaient du sucre en poudre dans leur champagne pour l’adoucir parce qu’ils le trouvaient trop sec.
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«Sabrer le champagne», c’est faire sauter le goulot d’une bouteille de champagne avec un sabre ou un gros couteau.
Cette expression est beaucoup plus récente que «sabler le champagne». Elle vient probablement d’une ancienne coutume militaire. Cela consiste à poser la lame à plat sur le haut de la bouteille et à faire glisser le sabre ou le couteau d’un geste vif en direction du goulot. Pour que l’opération ait toutes les chances de réussir, il faut préalablement avoir mis la bouteille dans un seau à glace pendant une quinzaine de minutes de manière à faire durcir le verre.
Si tout se passe bien, le goulot se casse proprement: fil de fer et bouchon compris. Par contre, si l’on manque d’entraînement, il vaut mieux être prudent: on risque non seulement de se couper les doigts avec les bords cassés et tranchants de la bouteille, mais aussi de se retrouver avec des morceaux de verre dans les flûtes.
Cette pratique n’est pas conseillée à tout le monde.
Mais en cas de succès, vous pouvez être certain qu’elle impressionnera vos invités qui vous diront que le champagne ainsi mis en scène se déguste avec encore plus de plaisir.
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Pour l’anecdote, on doit le champagne à Dom Pérignon (1638-1715). Dom Pérignon était un moine bénédictin originaire de Hautvillers, une commune française de Champagne-Ardenne. Responsable du cellier d’une abbaye, c’est lui qui a fait connaître la méthode champenoise de fabrication du champagne. Les premières bouteilles de «champagne effervescent» ont été commercialisées en France dès la fin du XVIIe siècle.
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OLIVIER SCHOPFER