14/11/2007

Le parler romand

Le parler romand a inspiré à notre ami linguiste Olivier Schopfer une petite fiction parisienne:

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Le français que nous parlons en Suisse romande est généralement identique à celui qui est parlé en France. Mais nous utilisons un certain nombre de mots qui sont inconnus au-delà de nos frontières : ce sont nos fameux régionalismes, incompréhensibles pour les non-initiés. Parfois aussi, nous attribuons un sens bien spécifique à un mot du français standard, ce qui peut aboutir à des quiproquos.
Imaginons un touriste suisse romand qui se rend en week-end à Paris. Appelons-le Monsieur Gniolu, et suivons-le une journée dans ses pérégrinations linguistiques.
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1. À l’hôtel :
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Monsieur Gniolu arrive dans sa chambre, il va dans la salle de bain, mais il remarque que quelque chose manque… Il descend à la réception, et il dit :
« Madame, je n’ai pas de linge dans ma salle de bain ». La réceptionniste est un peu gênée, et pour cause !
En Suisse romande, nous employons couramment le mot « linge » dans le sens de « serviette de bain ». Mais en France, « linge » signifie non seulement le « linge de maison » (les pièces de tissu qui servent au besoin du ménage), mais aussi le « linge de corps »
: les sous-vêtements. Et cela met naturellement Monsieur Gniolu dans une situation embarrassante…
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2. Au café :
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Pour se remettre de ses émotions, Monsieur Gniolu va dans un café, et il commande au serveur un « renversé »… Le serveur le regarde bizarrement parce qu’il ne comprend rien à ce charabia.
Chez nous, un « renversé » est bien sûr un café au lait. Ce régionalisme imagé met l’accent sur le mélange : le lait que l’on verse sur le café, et qui le « retourne ». En France, on dit un « café crème » ou même, tout simplement, un « crème » en référence à la texture de la boisson.
Deux autres régionalismes concernant le café :
1. « Café sans caféine » : « café décaféiné » ou « déca » en français standard.
2. « Ristretto » (emprunté à l’italien) : café « serré ».
Lorsqu’il paie son « renversé », Monsieur Gniolu laisse un peu d’argent en plus pour le serveur. En lui tendant la monnaie, il lui déclare : « C’est pour vous, Monsieur, je vous laisse une bonne-main ». Une fois de plus, le serveur en reste bouche bée parce que ce mot ne lui parle pas du tout !
Notre « bonne-main » est un « pourboire », en France.
Deux mots pour deux conceptions du geste :
En Suisse romande, la main est bonne parce qu’elle donne.
En France, on donne de l’argent au serveur « pour boire ».
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3. À la boulangerie :
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Monsieur Gniolu a envie d’une tresse, cette délicieuse brioche qu’on trouve chez nous dans toute boulangerie qui se respecte. Hélas, nouvelle déconvenue ! Ce pain brioché n’existe pas en France.
Pensant se rattraper, Monsieur Gniolu demande un « cœur de France ». Mais il s’enfonce encore davantage dans les méandres de la langue… Quel paradoxe ! Les Français utilisent le mot « palmier » pour décrire cette pâtisserie feuilletée.
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4. Dans un grand magasin :
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Monsieur Gniolu a besoin d’un manteau pour l’automne.
Il questionne la vendeuse : « Est-ce que vous avez des manteaux de pluie ? » La vendeuse trouve notre touriste très poétique, mais cette expression lui est totalement inconnue.
En France, on dit un « imperméable » (« imper » en abrégé).
À noter que « manteau de pluie » est une traduction littérale de l’allemand « Regenmantel ».
Après avoir finalement réussi à se faire comprendre et avoir acheté son « manteau de pluie », notre touriste va dans un autre rayon pour voir différents modèles de « costumes de bain ». À ce moment-là, Monsieur Gniolu passe pour un touriste farfelu qui se baigne tout habillé ! En France on dit un « maillot de bain » :
une formule beaucoup plus sobre.
Avant de quitter le grand magasin, Monsieur Gniolu a besoin d’un sac pour ranger ses emplettes. À la caisse, il demande s’il peut avoir un « cornet ». En guise de réponse, on lui conseille en riant d’aller au rayon des crèmes glacées ! Parce qu’en France, le mot « cornet » n’est pas compris comme chez nous dans le sens d’un sac en papier, mais d’un cornet de glace.
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Dans le TGV qui le ramène en Suisse, Monsieur Gniolu se dit que décidément, il n’a fait que dire des bœuferies pendant son séjour à Paris, et que la langue française, c’est vraiment du cheni !
OLIVIER SCHOPFER
 

 

07/11/2007

La semaine des quatre jeudis

Carte blanche à Olivier Schopfer:

 
«On utilise cette expression pour dire que quelque chose n’arrivera jamais. On peut aussi dire, au choix
: «Quand les poules auront des dents», «À Pâques ou la Trinité», «À la Saint-Glinglin» ou «Aux calendes grecques».
Le mot « jeudi » vient du latin «Jovis dies», qui désigne le jour de Jupiter.
En astrologie, Jupiter est la planète qui gouverne les sagittaires et les poissons. Il s’agit de la plus grosse planète du système solaire: son diamètre est de 143'000 kilomètres, soit onze fois celui de la Terre !
Dans la mythologie, Jupiter est le dieu romain du ciel, de la foudre et du tonnerre (Zeus chez les Grecs).
On pourrait penser que «la semaine des quatre jeudis» vient du temps où le jeudi était le jour de repos des écoliers. Mais l’origine de l’expression est bien plus ancienne que ça.
Au 15ème siècle, on disait : «la semaine des deux jeudis». En ce temps-là, le jeudi était un jour gras, comme le dimanche. C’est-à-dire un jour faste où l’on pouvait manger à volonté en prévision du lendemain, le vendredi, qui lui était un jour maigre pendant lequel il fallait jeûner.
Au 15ème siècle, les gens préféraient bien sûr les jours de fête aux jours de privation. Et une semaine avec deux jeudis aurait été très appréciée!
Au 16ème siècle, par esprit d’exagération et pour souligner que la chose est totalement impossible, «la semaine des deux jeudis» devient «la semaine des trois jeudis».
Pour l’anecdote, le jeudi a effectivement été multiplié par trois le 1er janvier 1801. Ce jour-là était un jeudi, qui a donc été à la fois le premier jour du mois, le premier jour de l’an et le premier jour du siècle commençant.
C’est au 19ème siècle que «la semaine des trois jeudis» devient la semaine «des quatre jeudis», telle qu’on la connaît aujourd’hui.
Et au 20ème siècle, ce sont les enfants qui s’approprient cette expression lorsque le jeudi devient leur jour de repos scolaire pour parler d’une semaine idéale, mais imaginaire.
Telle qu’en rêvent tous les cancres...
OLIVIER SCHOPFER
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LE CANCRE
Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le cœur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur
(Jacques Prévert, « Paroles », Éditions Gallimard, 1949).

30/10/2007

Conter fleurette

Olivier Schopfer revient sur les origines d’une vieille locution française:

Autrefois, on disait qu’on «contait fleurette» à une femme lorsqu’on lui tenait des propos galants, lorsqu’on la courtisait.
Aujourd’hui, on dit qu’on la drague ou qu’on la branche, mais c’est nettement moins romantique!
«Conter» est à comprendre dans le sens de «raconter». Et une «fleurette», c’est une petite fleur.
Mais pourquoi disait-on que les amoureux se «racontaient une petite fleur» ?
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’expression n’a rien à voir avec «effeuiller la marguerite»: c’est ce que l’on fait lorsqu’on veut savoir si l’on est aimé et que l’on enlève un à un les pétales d’une marguerite en déclarant à chaque pétale:
«il (ou elle) m’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout » (ce sont surtout les enfants qui jouent à ce jeu).
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«Conter fleurette» date du 17ème siècle.
Il existe trois pistes pour expliquer son origine étymologique:
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-Au 15ème siècle, on appelait «florettes» des pièces de monnaie frappées sous le règne de Charles VI. Le nom de ces pièces venait du fait qu’elles étaient ornées avec des fleurs de lys.
On serait passé de l’expression «compter florette» au 15ème siècle  à «conter fleurette» deux siècles plus tard.
Il y a toutefois un petit hic parce que compter son argent et raconter des propos galants à une femme, ce n’est pas exactement la même chose ! Il est cependant possible qu’autrefois, l’expression ait suggéré que pour s’attirer les faveurs d’une femme il fallait la séduire en lui promettant de l’argent, ce qui ferait le lien entre les deux significations.
Une origine peu flatteuse pour les femmes, puisqu’elle implique qu’elles sont vénales.
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-La deuxième possibilité nous emmène aux temps très anciens où les amoureux avaient pour coutume de s’envoyer des «billets doux». Les billets doux étaient des mots d’amour que l’on écrivait sur du papier où de petites fleurs étaient peintes ou découpées. L’expression originelle aurait été «envoyer des fleurettes». Cette formule aurait ensuite évolué vers «conter fleurette»: raconter des mots doux, des mots d’amour, semblables à ceux que l’on écrivait sur le papier à fleurs.
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-La troisième option suggère que le mot «fleurette» est à comprendre dans le sens figuré des «petites fleurs du discours»: c’est-à-dire des propos légers et futiles, des cajoleries avec lesquelles un homme agrémente sa déclaration dans le but de plaire. L’hypocrisie est sous-jacente: cela laisse entendre que l’homme n’est pas sincère et qu’il est prêt à dire des balivernes pour séduire la femme qu’il convoite.
Dans ce sens-là, « conter fleurette » équivaut à l’expression latine «rosas loqui»: littéralement «dire des roses», en d’autres termes «dire des choses aimables et flatteuses».
Aujourd’hui, d’ailleurs, on utilise toujours le terme de «langage fleuri» pour qualifier des paroles qui se veulent agréables.
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À la fin du 19ème siècle, apparaît le verbe «fleureter» qui remplace l’expression «conter fleurette», déjà considérée à l’époque comme désuète.
Certaines sources affirment que «fleureter» a inspiré le fameux «flirt» des Anglais, et que ce verbe aurait ensuite été réintroduit dans la langue
française: «flirter» serait donc un faux anglicisme.
Mais cette hypothèse est fortement controversée.
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Il existe une origine historique en rapport avec l’expression. On la doit à Horace Raison, qui était journaliste et éditeur au 19ème siècle. Fondateur du journal «Le Feuilleton littéraire», Horace Raison a publié plusieurs «codes» entre 1825 et 1858. Parmi lesquels, le «Code galant,ou art de conter fleurette» (Éd. Ollivier, Paris, 1857, p. 13-30).
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OLIVIER SCHOPFER (auteur aussi de la photographie ci-dessus)