27/09/2007

Denthystérie

Carte blanche à Olivier Schopfer.

Les premières brosses à dents sont apparues en Chine vers 1500. Pour les confectionner, on utilisait des soies naturelles. Mais aujourd’hui, votre dentiste vous dirait que ces soies étaient beaucoup trop souples pour permettre un brossage correct.
En Occident, il a fallu attendre le milieu du 19ème siècle pour que la brosse à dents fasse son apparition. C’est également à partir de cette époque que les gens qui souffraient d’une rage de dent ont commencé à pouvoir se rendre chez de vrais dentistes ayant fait des études.
Mais ce n’est qu’au début du 20ème siècle, avec la production industrielle de brosses à dents, que le nettoyage des dents s’est peu à peu répandu dans la population pour finalement devenir partie intégrante de l’hygiène quotidienne.
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Jusqu’au 19ème siècle, l’hygiène bucco-dentaire était tout simplement catastrophique. Aussi bien les aristocrates que les gens du peuple avaient des dents dans un état pitoyable. Faute d’être entretenues, elles pourrissaient en bouche.
Lorsqu’on se retrouvait avec une dent cariée, le seul moyen de faire disparaître la douleur était de l'arracher ! Cela se pratiquait sur les places publiques ou dans des foires.
Dans les foires, il y avait des marchands ambulants qui haranguaient la foule en prétendant qu’ils pouvaient extraire les dents sans aucune douleur. Ils criaient si fort et ils avaient un tel bagout que beaucoup de personnes se laissaient convaincre.
Ces marchands ambulants ligotaient leurs patients sur une chaise, et ils arrachaient les dents avec des tenailles. Au moment crucial, des joueurs de trompettes faisaient retentir leurs instruments pour couvrir les hurlements de douleur des pauvres malheureux qui s'étaient fait prendre !
Un système doublement pervers : on avait non seulement mal suite au déracinement brutal de la dent, mais on risquait également d’avoir les tympans abîmés à cause de la cacophonie des trompettes !
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C’est de cette pratique que nous vient l’expression « mentir comme un arracheur de dents ». Elle date du 16ème siècle. Avec le temps, son sens n’a pas changé.

On l’utilise toujours pour parler d’une personne qui ment beaucoup et sans aucun scrupule, comme les soi-disant « dentistes » des foires.

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OLIVIER SCHOPFER

 

21/09/2007

Parler jeune

Aujourd’hui, Olivier Schopfer apporte un complément d’analyse à un article paru mardi dans le blog de Philippe Baud sur le langage des nouvelles générations.

 

Le «parler jeune» est très à la mode, et pas seulement parmi les jeunes! Certains politiques n’hésitent pas à se l’approprier, sans doute dans le but d’élargir leur électorat en montrant qu’ils restent dans le coup.
Mais qu’est-ce au juste que ce «parler jeune» ?
Récemment, Philippe Baud a écrit dans son blog que «la langue des jeunes que nous côtoyons est devenue un mélange de verlan et de franglais» («Kestufé?», du 18 septembre 2007).
C’est juste, mais il existe une autre caractéristique dominante du parler jeune: c’est l’usage quasi systématique de l’exagération. Tout devient emphatique, démesuré.
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- Les jeunes ne sont plus surpris, ils «hallucinent».
Ils en rajoutent même souvent une couche en précisant
: «J’hallucine total!»
Il y a aussi l’expression «C’est trop halluciné!» pour dire qu’on n’arrive pas à croire quelque chose :
«Il a réussi ses exams, c’est trop halluciné!»
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-Ils n’éclatent pas de rire, ils «hurlent de rire».
Il est vrai que «rire à gorge déployée» est quelque peu désuet.
Les jeunes utilisent aussi fréquemment la formule:
«J’suis mort(e) de rire!». Mais c’est généralement par ironie, en réponse à une blague ou à une remarque qui n’est pas drôle.
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-Les jeunes ne sont pas stressés, ils ne «touchent plus terre».
« J’ai pas le temps, là, je touche plus terre! » L’image, puissante, fait penser à un avion qui décolle. Tout un programme!
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-Ils ne sont pas crevés, ils sont «destroy».
Encore mieux : «complètement destroy». Cela vient de l’anglais «to destroy» («détruire»).
De même inspiration, on trouve aussi «être cassé».
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-Ils ne se retrouvent pas en difficulté, ils sont «en galère»: «C’est galère, ça !» Une variante de «ramer» pour dire qu’on est dans une situation pénible.
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-«C’est mortel» ou «C’est trop mortel!» Le contraire du précédent: les jeunes ont recours à cette expression pour qualifier quelque chose qu’ils trouvent super. Un sacré détournement de sens.
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-Et, bien sûr, tous les superlatifs qui parsèment le discours des jeunes: tous les «trop», «hyper», «méga», «giga» qu’on retrouve presque à chaque phrase.
Il y a aussi «hypra», qu’on entend beaucoup:
«Hypra-cool, ta teuf!»: «Elle est trop bien, ta fête!» Dans cet exemple, on mélange allègrement l’emphase, le franglais et le verlan.
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L'usage de l'emphase est naturellement une façon de se démarquer des parents et du langage "adulte" qui consiste à être plus posé, plus réfléchi. L'emphase permet aux jeunes d'occuper un espace verbal important, de capter l'intérêt de ceux qui écoutent.
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Quand les jeunes discutent entre eux, cet esprit d'exagération démontre aussi un enthousiasme certain pour la vie. Le but n’est pas de monologuer égoïstement, mais bel et bien de communiquer: un jeune lance un superlatif, un autre lui répond sur le même mode ou essaie de rivaliser. L'emphase prend la langue à bras-le-corps, et on peut la considérer comme une forme moderne de joute verbale, où les interlocuteurs se stimulent les uns les autres.
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OLIVIER SCHOPFER
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19/09/2007

Politiquement correct

Carte blanche à Olivier Schopfer :

 

Le politiquement correct nous vient des Etats-Unis:
c’est une traduction littérale du «politically correct» anglais.
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À l’origine, cette formule qualifie une façon acceptable de s’exprimer en politique, impliquant de ne pas utiliser de paroles qui pourraient se révéler discriminantes envers des groupes ethniques ou des minorités.
Le procédé a commencé à se propager en France dans le langage courant au début des années 90. Parler «politiquement correct», c’est atténuer certains termes ou certaines expressions pour ne pas choquer, pour ne pas heurter la sensibilité des gens.
Cette manière bien particulière de s’exprimer est très répandue dans les milieux intellectuels, et notamment les médias (presse écrite, radio, télévision).
Le politiquement correct ne rend pas tout le monde d’accord. Certains partent en guerre contre cette tendance à uniformiser le langage et à le remplir de mots creux qui soulagent notre bonne conscience.
D’autres estiment qu’il a sa place dans un échange où le respect de son interlocuteur est ainsi mis à l’honneur.
Ne pas être discriminant est une bonne chose en soi, naturellement. Mais en grattant un peu, on s’aperçoit que le politiquement correct n’est pas toujours aussi convenable qu’il prétend l’être.
Voici quelques exemples (la liste n’est pas
exhaustive):
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- «Sans domicile fixe», pour «clochard» (Image).
On abrège souvent «sans domicile fixe» par l’acronyme SDF pour être encore moins choquant: avec sa consonance administrative, SDF devient tout à fait neutre. Mais en quoi SDF serait-il moins péjoratif que «clochard»? L’usage de l’acronyme déshumanise la personne dont on parle. On peut se demander si cette façon de parler ne trahit pas une volonté de se voiler la face, de se dérober face au problème.
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-Une personne «non voyante» pour une personne «aveugle».
Pourtant, on continue d’employer le terme «chien d’aveugle». Où est la logique? En plus, «non voyant» est ambigu et pas très flatteur, puisque cela peut aussi être compris dans le sens de «non visible». À noter que c’est d’ailleurs précisément ce que fait le politiquement correct: gommer tout ce qui ne cadre pas avec la norme par le biais de contorsions verbales.
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-Une personne «en quête d’emploi» pour un «chômeur».
Le but de cette périphrase est d’aboutir à une connotation positive. On met l’accent sur le fait que la personne cherche un travail. Sous-entendu:
lorsqu’on est «chômeur», on est forcément inactif.
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- «Animateur d’espaces verts» pour «jardinier».
Cette circonlocution tarabiscotée cultive le flou artistique. Résultat: on ne comprend pas de qui on parle. Le métier de jardinier est-il donc aussi dévalorisant que ça pour ne pas le nommer clairement?
L’art de faire compliqué quand on peut faire simple…
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- «Technicien de surface» pour «nettoyeur».
De même inspiration que le précédent, toujours aussi vague. À force d’être dilué, le langage se vide de tout sens.
- «Travailleur/euse du sexe» pour «prostitué (e).
Un autre exemple aberrant. Alors que le politiquement correct est censé épurer les mots pour les rendre plus acceptables, «travailleur/euse du sexe» aboutit à l’effet inverse en appelant un chat un chat: avec l’usage du mot «sexe», l’activité est clairement décrite dans toute sa crudité.
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Vous avez d'autres exemples en "politiquement correct"
que vous trouvez absurdes? Ou au contraire que vous considérez comme parfaitement défendables?
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N'hésitez pas à laisser un commentaire.
OLIVIER SCHOPFER