12/09/2007

Etre dans le coaltar

Aujourd’hui, notre philologue Olivier Schopfer nous explique les origines d’une expression qui fut longtemps en usage chez les amateurs de la dive bouteille. Elle persiste dans le langage argotique des médecins et des anesthésistes.

On dit qu'on est "dans le coaltar" quand on est mal réveillé. Cela arrive quand on a bu trop d'alcool, par exemple, et qu'on a la gueule de bois. L'expression est notamment très répandue dans le milieu médical, après une anesthésie.
Le mot "coaltar" est apparu dans la langue française à la fin du XIXe siècle. C'est une traduction littérale de l'anglais. "Coaltar" résulte de la combinaison de deux mots anglais bien distincts: "coal" (le charbon) et "tar" (le goudron).
On le trouve souvent orthographié "coaltard" ou même "coltard", sans doute à cause du "costard" dont la prononciation est proche, mais cela n'est pas correct.
Le coaltar est un goudron dérivé de la houille par distillation. Il s'agit d'une substance de couleur noire que l'on étale à chaud sur les coques en bois des bateaux pour les préserver du pourrissement et les rendre étanches.
L'expression vient de l'époque où les ouvriers utilisaient ce produit dans des hangars qui n'étaient pas assez aérés. À force d'en respirer les émanations toxiques, les ouvriers devenaient à demi inconscients, et on disait d'eux qu'ils étaient "dans le coaltar".
À propos d'ivresse, il existait dans les années vingt un vin rouge du Bordelais qui était tellement capiteux que les vignerons l'avaient appelé "le coaltar".
OLIVIER SCHOPFER

04/09/2007

Ramener sa fraise

Aujourd’hui, notre philologue Olivier Schopfer nous explique les origines d’une expression à la fois fruitière et stomatologique:

 

«On dit qu’une personne «ramène sa fraise» lorsqu’elle intervient dans une discussion sans que le sujet de la conversation ne la regarde et sans qu’on lui ait demandé son avis.
Mais quel est le rapport avec la fraise? Et de quelle fraise s’agit-il?
Une fraise, ça peut être le fruit, bien sûr. Il y a aussi l’instrument du dentiste qui sert à soigner nos caries. Et au XVIe siècle, une «fraise» désignait une collerette blanche en dentelles amidonnées, aujourd’hui tombée en désuétude. Les gens nobles portaient cette parure vestimentaire autour du cou, on peut la voir sur certains portraits de l’époque.
Dans «ramener sa fraise», il ne s’agit d’aucune de ces trois possibilités. L’expression est apparue au début du XXe siècle. À l’époque, en argot, la «fraise» signifiait la «tête».
Quelqu’un qui «ramène sa fraise», c’est quelqu’un qui rapproche son visage pour se mêler d’une conversation. Quand on «ramène sa fraise», on ramène sa tête pour causer.
Il est tout à fait possible d’enlever le mot «fraise» de l’expression et de le remplacer par l’article défini. On dira: «Arrête de la ramener!»
.
Dans le vocabulaire argotique, le mot «fraise» n’est pas le seul qui existe pour parler de la tête. On a un grand choix de termes à disposition.
Il y a notamment la «cafetière», la «trombine», «la caboche», «la tronche».
Et une foule d’autres mots associés à des expressions:
.
1. «Se faire sauter le caisson»: se suicider en se tirant une balle dans la tête.
2. «Une bonne poire»: définit une personne qui a un caractère facile et, littéralement, une «bonne tête» ronde comme une poire (c’est-à-dire une personne facile à tromper).
3. «Prendre le citron»: ennuyer quelqu’un avec un problème, «prendre la tête». Variante: «prendre le chou».
4. «En avoir dans le cigare»: une personne qui «en a dans le cigare» est une personne intelligente. Par association d’idée entre le fait de réfléchir et l'image de la fumée qui sort du cerveau sous l’effort.
5. «Ma pomme»: c’est pour «ma pomme». C’est pour moi, ça va être mon tour (sous-entendu «on va se payer ma tête»). Aussi le titre d’une chanson de Maurice Chevalier.
.
OLIVIER SCHOPFER

29/08/2007

Charme des auberges d'autrefois

Aujourd’hui, notre philologue genevois Olivier Schopfer, nous convie délicieusement au pays des mots de l’hôtellerie à ses débuts:

«Au Moyen Age, lorsqu’un voyageur désirait passer la nuit dans une auberge, il n’était pas du tout certain qu’il soit accueilli à bras ouverts par les tenanciers. En ce temps-là, on jugeait les gens et on les classait socialement d’après leur nom de famille.
Les personnes dont le nom avait une résonance noble ou bourgeoise avaient le plus de chances d’obtenir une chambre. Les autres, qui avaient des noms ordinaires, n’étaient pas acceptées. Ces gens d’origine modeste ne pouvaient pas non plus compter sur le fait de demander le gîte à des villageois, car ceux-ci réagissaient de la même manière que les aubergistes: par méfiance et préjugé, si le nom d’un inconnu ne leur semblait pas être «de bonne famille», ils refusaient de lui offrir un endroit où passer la nuit. Après avoir été rejeté partout, dormir dehors était la seule solution.
C’est de cette habitude médiévale que nous vient l’expression familière «avoir un nom à coucher dehors». Avec les siècles, son sens a évolué. Aujourd’hui, l’expression concerne simplement une personne qui a un nom compliqué à retenir ou à prononcer.
La dureté des mœurs de l’époque médiévale n’est toutefois pas aussi éloignée de nous qu’on pourrait le penser. Quand on entend aujourd’hui que des jeunes issus de l’immigration n’arrivent pas à décrocher un entretien pour un travail à cause de leur nom de famille qui révèle leurs origines, il s’agit de la même forme de discrimination.
Dans le cas de ces jeunes, il serait bien sûr malvenu de dire qu’ils ont «un nom à coucher dehors».
L’expression est parfois délicate à manier parce qu’elle a tout de même gardé une connotation assez
négative: elle peut encore, selon les circonstances, véhiculer un arrière-goût de critique sociale ou d’exclusion.
.
Au XVIIe siècle, une nouvelle coutume est apparue dans les auberges: la phrase «Qui dort dîne» était placardée sur les portes d’entrée à titre d’avertissement. Lorsqu’un voyageur louait une chambre pour la nuit, l’usage voulait qu’il prenne également son dîner sur place.
Cette forme de vente forcée était autorisée à l’époque, et bon nombre d’aubergistes la mettaient en pratique pour rentabiliser leur affaire.
Aujourd’hui, «Qui dort dîne» est un dicton que tout le monde connaît. Il signifie que si on dort, on n’a pas besoin de dîner, que le sommeil remplace la nourriture. Mais au départ, dans les auberges, la phrase voulait dire exactement l’inverse: on ne pouvait dormir que si l’on avait mangé!
Avec les siècles, le sens originel de la formule s’est dénaturé. Ce sont pourtant les aubergistes du XVIIe siècle qui avaient raison.
Comme on le comprend aujourd’hui, le dicton véhicule une idée fausse. Même endormi, notre corps continue à dépenser de l’énergie parce que notre cerveau a besoin de sucre en permanence.
«Qui dort dîne»? Non! Si on va au lit l’estomac vide, il y a de fortes chances qu’on se réveille affamé au milieu de la nuit! Chez les personnes fragiles, cela peut même provoquer des malaises liés à une hypoglycémie.
Pour le bien de notre santé, l’adage populaire suivant semble plus adapté: «Il faut manger le matin comme un roi, à midi comme un prince et le soir comme un pauvre».
Cela paraît en effet assez sensé: manger beaucoup pendant la journée, ce qui permet d’être en forme pour mener ses différentes activités, et manger léger le soir de manière à favoriser un sommeil paisible et réparateur.
.
Au début du XIXe siècle, une affaire criminelle mettant en scène une auberge a défrayé la chronique.
Cette auberge était située sur une route de montagne, en Ardèche. Plus précisément, dans un hameau appelé Peyrebeille.
Peyrebeille se trouve dans une région de l’Ardèche isolée et désertique, à mille trois cents mètres d’altitude. Vous pouvez vous imaginer la monotonie du décor: de la bruyère, des roches basaltiques, des forêts de conifères. Dans cette région, l’hiver est très rude: il dure jusqu’au mois de mai avec des températures extrêmes, des tempêtes de neige et de puissantes rafales de vent.
À l’époque de notre histoire, compte tenu de l’isolement du lieu et du climat difficile, il n’était pas rare qu’il y ait des disparitions, accidentelles ou autres. La région était une concentration de criminels et de bandes organisées. Il arrivait aussi souvent que des voyageurs se perdent et trouvent refuge à l’auberge de Peyrebeille, un endroit sympathique et accueillant tenu par un couple aux petits soins pour leurs hôtes: Pierre et Marie Martin.
Mais cette impression positive ne durait pas longtemps parce que les époux profitaient du sommeil de leurs clients pour les tuer et leur voler leur argent! La légende dit que les Martin plaçaient un entonnoir entre les dents de la personne endormie et qu’ils y vidaient de l’huile bouillante. Ensuite, ils dépeçaient le cadavre puis le brûlaient dans la chaudière ou le four à pain pour faire disparaître le corps.
Cela a duré vingt ans, avec un total de cinquante victimes, avant que Pierre et Marie Martin ne soient soupçonnés, traduits en justice et finalement exécutés. Ils ont été démasqués suite au meurtre d’un riche cultivateur. Un vagabond passait par là, et il a été témoin du meurtre. Sur la base de cet unique témoignage, on a ensuite attribué au couple d’aubergistes toutes les morts et toutes les disparitions suspectes de la région. Ils ont fini par être condamnés à la peine capitale par la guillotine au pied de leur auberge, le 2 octobre 1833 devant une foule de trente mille curieux.
L’affaire a eu un retentissement considérable dans l’opinion publique. À tel point que les chansonniers et les auteurs dramatiques s’en sont inspirés jusqu’à la fin du XIXe siècle.
Le langage a suivi le mouvement en s’inspirant de ce fait divers avec l’expression «On n’est pas sorti de l’auberge!», apparue dans la foulée. «On n’est pas sorti de l’auberge» quand on se trouve dans une situation difficile à gérer et qui risque de mal finir, à l’image des clients de l’auberge de Peyrebeille qui mouraient assassinés.
Au XIXe siècle, l’opinion publique avait rebaptisé l’auberge de Peyrebeille «l’Auberge Rouge», à cause de tous les crimes commis entre ses murs.
C’est aussi le titre d’un livre d’Honoré de Balzac et d’un film de Claude Autant-Lara, inspirés tous deux avec un siècle d’écart par cette histoire criminelle.
.
OLIVIER SCHOPFER