26/12/2011

Ravel, Colette, et l’Enfant qui regarde au cœur

 
L’amour que nous éprouvons pour la musique viendrait de notre endocarde, ce palpitant vampire qui se gorge de sang humain pour le réinjecter dans nos veines, même vieillissantes. Les Romains de l’Antiquité en avaient bien fait le siège de leur mémoire. «Recordari», qu’ils clamaient en se frappant la poitrine. Je me souviens. Cette magnifique aberration anatomique inspirera un jour à Federico Fellini le miracle d’Amarcord. Le plus bel hommage jamais rendu, sur grand écran, à une Majesté suprême, mais étourdie et chafouine: l’Enfance. Son film est un maelström chatoyant de parfums romagnols, de couleurs et d’émotions drolatiques. On y pleure et rit en même temps. Nos souvenirs les plus anciens nous amusent par leurs imageries souriantes et polychromes. Or on sait que leur verso est marouflé d’une seule et même teinte; d’une qui hésite entre le grège du Léman hivernal et le rosâtre de la fleur desséchée des tombes. La couleur bigarrée d’un chagrin que les adultes trop vite mûris ignorent: celle de ne plus être un enfant.
 
Moi, à 57 ans, je m’aventure musicalement à redevenir celui que je fus à six, en réécoutant L’Enfant et les
Sortilèges que Maurice Ravel composa vers 1925 sur un livret de fantaisie de la grande Colette. Pour une fois, je fais abstraction
de l’ingéniosité fantasmagorique
de ces deux créateurs, et surtout de l’absolution
générale accordée au finale à leur héros, ce petit Pan qui fut moi-même, qui fut tout le monde, par les autres protagonistes du spectacle: animaux ou végétaux, objets inanimés… Le bon diablotin ravélien n’en a pas moins fait des mistoufles à ses partenaires en carton-pâte, ou en figurines sucrées qui sentent la frangipane. Il a tiré la queue du chat, celle de l’écureuil. Il a fait saigner de dignes arbres de leur sève. Or l’esprit des bois et
des jardins est rancunier.
La résine enivrante que nous extorquions aux
chênes avec la pointe d’un couteau de cuisine, elle
nous rattrape tôt ou tard: «Ma blessure! Ma blessure
!» – c’est le chant de la végétation débridée, de
la jachère négligée.
S’y ajoute une autre odeur, qui est sablonneuse,
sent le métal qui suinte, la sueur d’une paume
tachée de boue, et s’associe non plus à un chant,
mais à un crissement. À celui de la terre, de la terre
lacérée au poignard. L’aiguille des boussoles enfantines
pique et blesse.

 

 

19/10/2011

Idées noires pour un Tibet blanc

 «Tintin au Tibet», dont la première planche est publiée dans le journal Tintin le 17 septembre 1958, et qui paraîtra en album deux en après chez Casterman, est considéré par d’aucuns comme le plus abouti de la série au plan graphique. Les épisodes les plus importants de l’aventure se déroulant dans des paysages enneigés, il fallait un tour de main et un tour d’imagination exceptionnels pour mettre en relief la couleur blanche qui y prédomine. Et pour cause, c’est celle du papier…

Le blanc était pour Hergé la reine des couleurs – si l’on se réfère au fameux disque de Newton qui les malaxe toutes. Et en même temps une non-couleur, une espèce de néant pictural qui l’obséda intimement au cap des années soixante très personnellement.

Depuis un lustre, le père de Tintin est pris en tenaille par des affaires familiales: «A un certain moment de ma vie, je me suis trouvé dans des circonstances telles que je me suis décidé à faire appel à un psychanalyste, confie-t-il à Numa Sadoul, dans un livre d’entretiens. Jung étant mort, c’est à un de ses élèves, le professeur Ricklin, de Zurich, que je me suis adressé. Je suis allé le voir, je lui ai expliqué ce qui se passait et aussi quel était mon travail. Je traversais alors une crise morale assez grave: j’étais marié et j’aimais quelqu’un d'autre; la vie ne me semblait plus possible avec mon épouse, mais, d'autre part, j'avais toujours mon idée un peu scoute de la parole donnée une fois pour toutes. Je me trouvais complètement déchiré. J’ai donc été voir Ricklin et je lui ai raconté les rêves que je faisais. C'étaient des rêves de blanc, uniquement de blanc – on retrouve quelque chose de cela dans «Tintin au Tibet» – et m’a dit cette chose qui m’a beaucoup frappée: " Il faut tuer en vous le démon de la pureté! " Pour moi, ça a été un choc! Le démon de la pureté: c’était le renversement complet de mon système de valeurs. La prise de conscience n’a pas été sans mal. Ricklin m’avait d’ailleurs dit que je devais cesser de travailler parce que je ne pourrais pas mener de front mon rééquilibrage et mon travail. Je me suis accroché pourtant toujours comme un bon petit boy-scout - et j’ai terminé «Tintin au Tibet» malgré tout. "

 

Hergé eut donc l’intelligence de parachever à son gré le 20e album de la série, sans hésiter à le saupoudrer et le resaupoudrer de blanc. Il s’y «humanisa» davantage, conférant à son héros à la houppe une intelligence plus introspective et où il apparaît moins comme un «reporter au long cours» qu’un humaniste, un aventurier doué d’empathie. Les phénomènes paranormaux – qu’on retrouve dans de nombreuses aventures précédentes - prédominent: le songe de Tintin son ami Tchang en danger, le moine tibétain qui lévite, sans oublier la fantastique créature du Yéti! On se souvient de l’importance accordée à l’hypnose dans «Les cigares du pharaon», à l’envoûtement dans «Les sept boules de cristal» et «Le temple du Soleil», quand bien même le surnaturel y est démystifié par un comique de situation. Or Hergé était sérieusement superstitieux Si l’on en croit Benoît Peeters*, il n’aurait pas hésité à rompre avec un vieil ami chez qui «une voyante avait détecté une aura maléfique»…

Et c’est d’un style grave et inquiet qu’il consignait ses fameux rêves de blanc, où le professeur Ricklin avait détecté un «démon de la pureté». En voici le dernier, écrit en juillet 1959:

 

«Une tête de cheval sortant d’un mur, comme l’enseigne

d’une boucherie chevaline. Ce mur est d’un blanc éclatant de soleil. Il y

avait à ma gauche une femme et je m’approchais du cheval (peut-être pour

lui donner à manger). Et je me faisais rabrouer par l’entraineur (?) qui se

trouvait à droite du cheval et qui me disait: «Non, non, n’approchez pas!

Vous portez une chemise blanche. Il ne faut pas. Il va avoir peur.»

Et je me disais que, s’il avait peur du blanc, tout ce blanc du mur devait

l’effrayer considérablement. Puis je réfléchissais et je me disais que ce

blanc-là, il ne le voyait pas, puisque sa tête sortait du mur. Et je pensais à

aller changer de chemise et je songeais à ma chemisette de laine verte.»

 

Benoît Peeters: Hergé, fils de Tintin, Flammarion, 2002,
512 p.

 

12/04/2011

Le rhapsode Romanens et la poésie de Voisard

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Dimanche dernier, en fin d’après-midi, les prés de Vidy s’émaillaient de pâquerettes autour du théâtre édifié par Max Bill en 1964. Un soleil préestival dorait des pique-niqueurs repus et endormis, tandis qu’une centaine de couples accompagnés d’enfants lui préférèrent l’ombre d’un chapiteau façon cirque pour assister à un vibrant «happening» de poésie. Après une heure de spectacle, ils en sont ressortis peu bronzés mais le cœur solaire: «Vous avez dit Voisard*» de Thierry Romanens les a revigorés.

Depuis le 5 avril, le chanteur-musicien-comédien-humoriste yverdonnois (d’origines fribourgeoise et alsacienne…) y fait feu des quatre fers pour assaisonner à sa façon délicieusement déjantée des textes poétiques d’Alexandre Voisard, le grand Jurassien né en 1930, auteur notamment de «Louve» et de «Toutes les vies vécues». De 33 ans son cadet, l’enjoué enjôleur Romanens sut charmer, par sa lumineuse sincérité surtout, le vieux militant indépendantiste en donnant un joli coup de jeune à ses vers les plus anciens. Vigoureusement accompagné, ponctué, par Alexis Gfeller aux claviers, Fabien Sevilla à la contrebasse et Patrick Dufresne à la batterie, notre Riquet national à toupet blond lit des extraits voisardiens de son choix. Il les lit académiquement, il les chante. Mais c’est en les slamant, avec son timbre résolument éraillé – très maîtrisé - qu’il fait son meilleur effet. Le poète, dont la voix vernie d’accent ajoulot fuse quelquefois en off, en fut lui-même paraît-il subjugué. Une complicité tendre et matoise s’est d’emblée nouée entre ces deux belles personnes qui se méconnaissaient. Eloge de Voisard à Romanens: «Vous êtes rhapsodique» - entendez doué d’inspiration libre, audacieuse et populaire. Hommage en retour de Romanens: «Voisard parle d’amour de l’école buissonnière, de couteaux aiguisés, de cavales à travers les forêts. Il n’aspire qu’à l’air libre et à la contrebande. Il nous appelle à la résistance et à la vigilance.»

Avant de quitter le chapiteau, n’oubliez pas d’acheter le dernier CD de Thierry Romanens, qui est gravé justement des huit lectures slamées de nouveau son spectacle. Intitulé «Romanens & Format A’3, Round Voisard*», c’est son cinquième disque après «Le sens idéal» (2000), «Les saisons du paradis» (2004), «Le doigt» (2006) et «Je m’appelle Romanens» (2009).

 

*Disques Office

 

www.vidy.ch/spectacle/voisard-vous-avez-dit-voisard