08/04/2009

Kandinsky, l’abstraction mystique et sensuelle

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Dès aujourd’hui, le Centre Pompidou présente une rétrospective consacrée à ce génie moderne qui quitta sa Russie natale à la Révolution d’Octobre pour Munich (où il fonda le Blaue Reiter), puis quitta l’Allemagne à l’avènement du nazisme pour finir ses jours en France, à Neuilly-sur-Seine, en 1944. Probablement la plus importante exposition jamais dédiée au «père de l’abstraction»: une centaine de tableaux grand format jalonnant 2000 m2 de cimaises chaulées et blanchies à l’extrême. De ses premières toiles moscovites, qui furent figuratives – Scène russe, Couple à cheval, Chanson de la Volga -, aux puissantes séries abstraites «à numéros» (les fameuses Impressions, Improvisations, Compositions), en passant par des raretés géorgiennes, ils proviennent de grandes collections réunies pour la première fois.

 

Les commissaires de Beaubourg, et leur équipe d’éclairagistes de haut vol, ont conçu un parcours chronologique qui permet au visiteur d’analyser l’évolution des techniques picturales de Vassily Kandinsky, qu’étaya une réflexion nourrie sur l’art. Le maître laissa des écrits qui commentent son œuvre, partant la création en peinture en général. Selon lui, elle a des accointances immédiates avec la musique. Ses premiers essais, parus au début du XXe siècle, ainsi que sa correspondance avec le patriarche de la musique dodécaphonique Arnold Schoenberg, sous-tendent cette conviction: en peinture aussi, les formes des tendances constructives peuvent se diviser en compositions respectivement mélodique et symphonique. Chez Cézanne et Hodler, la mélodie picturale se renouvelle en devenant rythmique. Avec la nécessité d’une rupture, qui chez Kandinsky aboutira à l’art abstrait, la symphonie des couleurs et des formes se régénère quand elle revient à son élément initial qui est le point. Soit l’équivalent du zéro géométrique. Or ce point-là est aussi union du silence et de la parole. «La naissance des formes, écrit le peintre, se fait dès le moment où le point sort de ses limites. Sa tension, dont la nature est concentrique, peut prendre une direction déterminée, et alors naît la ligne.»*

Tout cela est trop abstrait, diriez-vous… Mais, justement, quelle salutaire occasion pour le touriste pascal de vérifier de ses propres yeux, à Paris, que l’abstrait, en peinture, n’est pas synonyme de l’abstrus verbeux de certains intellos, incapables d’émotion, ou de leur abscons qui est souvent si c… Les toiles de Kandinsky ont des lignes puissantes et des lumières jouissives. Lui-même voyait en l’artiste «un homme habité par l’esprit divin ».

 

L’abstraction picturale, il l’a inventée un peu comme Newton découvrit la loi de gravitation en recevant, dit-on, une pomme sur l’occiput… En rentrant tard dans son atelier munichois, le peintre fut ébloui un soir de 1911 par la présence étrange d’un tableau sans personnages, et où seules parlaient, se répondaient des galbes et des couleurs. In fine, il comprit que cette toile était une œuvre de lui! Elle lui était apparue méconnaissable car il l’avait par mégarde installée de travers sur le chevalet, à 90 degrés vers la gauche. Telle fut la formidable destinée d’Impression V, le premier chef-d’œuvre de l’art abstrait: à l’horizontale, ç’aurait pu n’être qu’un grand Kandinsky figuratif. A la verticale, ça renonçait à toute figuration. Cela devenait plus sec? Non, encore plus sensitif, sensoriel, mais mystique. La sensualité suprême est immatérielle. «L’objet nuit à mes tableaux», dira-t-il dès lors.

 

Du spirituel dans l’art, par V. Kandinsky, Ed. Gonthier-Flammarion, 190 p.

 

 

www.centrepompidou.fr

 

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01/10/2008

La "Mémoire des truites" à l'Echandole

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Cet été, les Nouveaux Monstres se sont associés au brillant pianiste François Lindemann pour créer, avec la complicité de techniciens de haut vol, un spectacle de sons, de lumières et de couleurs explorant toutes les capacités d’absorption et de réverbération d’un lieu donné. A la mi-août, la Mémoire des truites  (ou 20 000 mères sous les lieux…) a été jouée dans le château de Nyon. Dès demain, ceux qui l’auront manquée la verront au Théâtre de l’Echandole, à Yverdon.

 

Présentation de cette œuvre musicale et visuelle par ses auteurs :

La musique jouée en direct par Léon Francioli, Daniel Bourquin et François Lindemann est immédiatement captée par deux bidouilleurs de sons géniaux qui la multiplient, la transforment, la malaxent, en font leur propre matière sonore, leur musique. Ils la font se déplacer librement grâce à un chemin parsemé de diffuseurs sonores, dans tout l’édifice …ils se l’approprient.  En même temps, l’action des musiciens et le geste du dessinateur sont captés par un vidéaste qui y entremêle des images de films et les retransmet en direct, grâce à un chemin parsemé de caméras et de projecteurs, sur les murs du château…il s’approprie le décor.

Plongés dans un monde fantastique de musique et de couleurs, guidés par vos oreilles et vos yeux, vous vous appropriez les sons et les images, vous vous appropriez votre œuvre.

Œuvre musicale pour saxophone, clarinette basse, piano, contrebasse, harmonium, claviers, percussions, ce spectacle s’adresse particulièrement à des lieux aux architectures complexes, labyrinthiques, à plusieurs niveaux, voilà pourquoi en un premier temps ce fut le château de Nyon qui fut choisi..

La musique est le noyau central de l’œuvre. Interprétée en direct par Léon Francioli, Daniel Bourquin et François Lindemann, elle constitue la base de l’ensemble, immédiatement captée par les deux techniciens-son, Antoine Petroff et Moreno Antognini, qui la multiplient, la transforment, la malaxent, en font leur propre matière sonore, leur musique. Celle-ci se déplace librement, grâce à un chemin parsemé de diffuseurs sonores, dans tout l’édifice, … ils se l’approprient. Le public se déplace à son gré et compose sa propre musique en se promenant à l’intérieur des sons.

Parallèlement à ces constructions sonores s’élabore le décor du spectacle, la base de ce décor étant l’architecture intérieure de l’édifice sur les murs duquel sont projetés des dessins exécutés en temps réel par Daniel Bourquin, et des extraits des films que Les Nouveaux Monstres ont faits ensemble avec Carlo Chanez, vidéaste. Par un système de plusieurs caméras de surveillance, il capte les détails du concert, l’action des musiciens, les retransmet dans le même temps par plusieurs projecteurs video, les intègre ou les mêle aux dessins et aux images enregistrées. Il les présente aussi isolés. Les acteurs du spectacle sont ainsi multipliés et omniprésents. Il s’approprie tous les éléments visuels, en fait son propre parcours en les mixant, créant pour le spectateur un itinéraire virtuel, fugace, en symbiose avec les éclairages créés par Eric Lazor, le tout étant le décor du spectacle.

Entouré par ce monde fantastique, le public, conduit par ses oreilles et ses yeux, lui aussi s’approprie les sons et les images pour suivre son propre cheminement, reconstituer sa propre œuvre. … « Le compositeur est dans la salle ».

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http://www.lesnouveauxmonstres.ch

 

http://www.echandole.ch

 

 

 

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13/07/2008

Micha Grin, conteur en vrac

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Naguère journaliste polymorphe et polygraphe, ce vif et doux octogénaire écrit à tire-larigot des proses et des vers. Une vocation inoxydable.

De taille et de caractère modeste, Micha Grin a épinglé sur une porte de sa maison d’Ecublens la sentence de l’Ecclésiaste: Vanité des vanités et tout est vanité! Un pense-bête à son usage personnel, quand bien même il est  l’auteur d’une bonne vingtaine de livres de poésie, d’histoires ou d’essais Et qu’il a été un pionnier du journalisme free-lance «à l’ancienne» en Suisse romande. Cela consistait à courir tous les lièvres de l’actualité, tantôt en écrivant dans les journaux, tantôt en produisant des émissions pour la radio et la télévision. A 87 ans, il a conservé une allure chaloupée de reporter-détective, et une manie de questionner même les gens qui sont venus le questionner, pour un portrait: «Détective, je l’ai toujours un peu été. En retrouvant par exemple en Touraine la femme d’Apollinaire, Jacqueline Kolb, ou à Bulle, un modèle survivant de Gustave Courbet. Je suis fier d’avoir remonté la piste du peintre Louis Soutter, avant qu’il ne soit reconnu»

Né à Lausanne, il est le fils d’Edmond Grin, un caricaturiste qui fut célèbre à la Belle-Epoque pour ses dessins qui paraissaient dans le périodique satirique L’Arbalète. Et pour avoir été chef décorateur aux Folies-Bergères. Sa mère, dont le portrait grave est à la place d’honneur au salon, fut un personnage impressionnant: Russe et juive, cofondatrice de la Voie ouvrière, elle fut très engagée politiquement côtoyant les grandes figures de l’extrême-gauche genevoise. Après des écoles Paris – que la famille doit fuir à cause de la guerre – Micha Grin étudie les lettres à Lausanne, et en 1973, la parution de sa thèse de doctorat sur le poète Tristan Corbière sera saluée en France comme un événement littéraire.

Ses dix années journalistiques les plus fructueuses commencent en 1960: il publie des scoops dans l’Illustré, dans La Feuille d’Avis Magazine, fond sa propre agence Alpapresse qui couvre la Suisse et l’étranger, devient rédacteur en chef de la revue Madame, et plus tard du magazine Optima. Parallèlement, il écrit un livre essentiel sur Maurice Zermatten (image), l’interviewe pour un Plan-Fixe en 1970, et rien ne le navre autant aujourd’hui que cette chape  d’ombre qui couvre l’auteur de la Fontaine d'Aréthuse (1958) sept ans après sa mort. Micha Grin persiste à dire que Zermatten est un des auteurs les plus représentatifs du Valais, et le Grand Larousse lui donne raison.

Plusieurs livres de Micha Grin ont paru chez Favre, d’autres chez Cabédita, ou à l’enseigne du Nant d’Enfer, à Evian. Telle cette biographie de Tiradentes, héros et martyr du pays de son épouse, le Brésil. Ou En vrac, un recueil de petites proses et de poèmes qu’il faut, dit-il, choisir «au hasard et en homéopathe.»

09:33 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (6)