10/04/2008

Onze pensées de Georges Brassens

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Elles sont tirées du livre de parution récente que j’ai annoncé dimanche, dans mon éphéméride du 6 avril, et qui a depuis suscité plusieurs commentaires:

 

Les chemins qui ne mènent pas à Rome/Réflexions et maximes d’un libertaire. (Editions Le Cherche Midi, Paris).

 

 

- Je vis à bâtons rompus, je n’ai pas de plans, je n’en fais pas. Je vis comme un animal qui serait à la fois sauvage et savant.

 

- L’homme s’est rendu malheureux avec des objets qu’il a inventés… qui ne lui servent strictement à rien!

 

- J’ai six maisons, deux voitures, quatre plumards, cinq chiottes… et un seul cul.

 

- La réalité, ça n’existe pas! Ce qui existe, c’est le rêve. On vit chacun dans son rêve. Mais tout le monde ne le sait pas.

 

- Les non-poètes se trompent, car ils se basent sur leur misérable mécanique raisonnante. Ils sont les théoriciens de l’imbécillité.

 

- On n’écrit pas une chanson pour être entendu, on l’écrit pour être réentendu.

 

- Je suis pudique, je préfère l’ironie aux grandes déclarations. Je n’ai jamais dit «Je t’aime» à une femme. Quand on aime vraiment les gens, ils le sentent. Alors pourquoi le leur dire?

 

- Ceux qui me reprochent d’être misogyne n’ont pas écouté mes chansons.

 

- Je ne comprends déjà pas comment on est sur terre… Alors une vie éternelle! Ce n’est pas la peine de discuter, c’est instinctif, je ne peux pas y croire.

 

- Mon individualisme d’anarchiste est un combat pour garder ma pensée libre: je ne veux pas recevoir ma loi d’un groupe.

 

- Qu’est-ce que ça veut dire «un regard qu’on aime»? Rien! Et tout! Ça bouleverse! C’est quelque chose qui renverse tout ce que vous aviez cru stable. C’est une lame qui s’enfonce dans le cœur et qui vous rapproche de la mort. C’est la douloureuse conscience de l’amour.

 

 

04/04/2008

Délicieuses fariboles de la science vraie

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Pourquoi les élastiques s’échauffent-ils quand on les étire? Comment marche un yo-yo? L’eau chaude gèle-t-elle plus vite que l’eau froide? Quand on remue une tisane ou un thé en feuilles, les feuilles se rassemblent au milieu de la tasse, pourquoi? Comment volent les avions en papier?

A ces simples et déconcertantes questions puériles, les physiciens les plus autorisés d’aujourd’hui ne savent répondre qu’en termes de leur jargon abstrus, ou en couvrant les tableaux noirs d’arborescences algébriques. Probablement parce qu’ils ont perdu leur cœur d’enfant.

Chroniqueur au magazine New Scientist, l’écrivain Mick O’Hare, lui, l’a gardé. Depuis plus de deux ans, il s’efforce avec bonheur d’expliquer chacun de ces menus phénomènes en langage compréhensible, avec des images divertissantes et surtout des «expériences épatantes à faire chez soi».

Tel est le propos de Comment fossiliser son hamster, son troisième recueil d’observations qui vient de paraître en français au Seuil. «C’est l’expérience qui fait la science, rappelle-t-il. Celle-ci n’est pas seulement faite par des blouses blanches dans des laboratoires, mais aussi par des gens qui expérimentent un peu n’importe où avec ce qui leur tombe sous la main.»

Ces expériences peuvent être physiques, biologiques, mais aussi chimiques: jetez des bonbons à la menthe du coca et vous aurez un mélange explosif. Pour réaliser certaines, un coin de table, des allumettes et un peu d’eau chaude suffisent.

D’autres concernent des boissons alcoolisées (la surveillance parentale est alors conseillée…), comme celle-ci:

«Un vin pétillant ou une bière, versés dans un verre sec, produisent des bulles, mais pas si le verre est mouillé. Pourquoi?»

Avant de déboucher sur des explications invoquant les lois de la thermodynamique et de la nucléation, O’Hare vous a guidé d’une manière pratique, comme pour une recette de cuisine: quels ingrédients de départ, et quels ustensiles? Je fais quoi? je vois quoi? que se passe-t-il?

C’est donc instructif et divertissant.

Les savants les plus géniaux ont souvent été mus par un instinct ludique: Pascal jonglant avec les chiffres jusqu’à inventer en 1642 une «additionneuse» qui sera l’ancêtre de nos calculettes électroniques; Lewis Carroll, le papa d’Alice au pays des merveilles, rédigeant une Logique sans peine, à l’usage des enfants (Curiosa Mathematica, 1893), qui est truffée de drôleries; Einstein tirant la langue, etc.

Mick O’Hare lui aussi est un humoriste. Il n’est pas un savant de génie mais un individu humain sainement, et intelligemment, curieux de la vie qui l’entoure. Il se contente humblement d’observer. Et de jouer au petit sorcier de cuisine. Il exhorte ses lecteurs à s’amuser comme lui. Et même à lui communiquer leurs propres expériences sur son site: www.newscientist/hamster.

Ses deux livres précédents, parus aussi en français aux Editions du Seuil, avaient pour titres Mais qui mange les guêpes? et Pourquoi les manchots n’ont-ils pas froid aux pieds?

14/02/2008

Souvenir d'une librairie volante et impressions amstellodamoises

 

Depuis plusieurs mois, la petite place de Pépinet, à Lausanne, où chaque matin je débarque pour faire tourner le carrousel de notre chère blogosphère – vive le Luna Park! - voit se renflouer à son sud un gigantesque vaisseau de marbre, de stucs jugendstil, de ferronnerie noire et de verre fumé moderne «façon Manhattan».
Il s’agit de l’ancien bâtiment de l’UBS, dont on a éviscéré les cinq étages et les 4000 m2 de surface tout en essayant d’en conserver l’élégance néoclassique et mastoc de l’extérieur. (Chez Voltaire, on pressait l’orange et on jetait l’écorce; les urbanistes lausannois font un peu le contraire.) Le 29 février, cela sera rebaptisé Portes-Saint-François, les quatre niveaux inférieurs se transformant en galeries marchandes de luxe. En petite Babel dédaléenne où, comme dans les aéroports, les gens d’«une certaine classe» (et d’un certain goût) feront leurs emplettes chez Cyrillus, chez Esprit. Ils se feront chausser par Arche, se parfumeront chez Marionnaud. Ils tromperont une petite faim en découvrant les spécialités raffinées du grand confiseur urbigène Guignard, qui désormais veut donner des lettres de noblesse à ce fast-food que jadis il décriait tant.
Aucun espace n’a été réservé à la littérature, et c’est dommage. Surtout que c’est à la littérature à bon marché que je pense: celle du livre d’occasion, du miniclassique Larousse jauni, des Agatha Christie lus et relus, du vieux poche à brochure gondolée mais dont les pages ont préservé miraculeusement le génie d’un G. Lenotre, par exemple, que les nouveaux «grands éditeurs» parisiens ne republient plus. Et quand bien même ces rognures éditoriales (sic) bradées feraient bon ménage, chez les vrais libraires, avec la bibliophilie de haute volée, avec l’édition originale du Père Goriot ou un incunable du XIVe siècle.
Je dis que c’est dommage, parce que Balzac, dont je viens de citer une des œuvres universelles, se dopait dit-on au café quand il élaborait durant ses nuits sa fresque de la Comédie humaine. Je l’imagine aujourd’hui traversant le Grand-Pont, par-dessus le Flon, affriandé par les fragrances fines caféinées qui s’échappent du nouveau superbar de Nespresso. Mais il ne se doute pas qu’au même endroit exactement se trouvait, il y a vingt ans à peine, une librairie digne de ce nom, où ses écritures étaient vendues au plus bas prix comme au prix fort.
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C’était la librairie Gonin. Dedans, les étagères se surmontaient en oblique, répandant des parfums rimbaldiens de vin vieux, et un clair-obscur vertigineux comme dans certaines eaux-fortes de Piranèse. Dehors, il y avait une vaste et longue terrasse meublée de casiers métalliques à l'exemple des quais de Paris, et pareillement remplies de livres d'occasion. Elle surplombait la place Centrale et les frondaisons de ses quatre sophoras au parfum si grisant au mois d’avril.

 

A l'entrée du Grand-Pont et au pied de l'Union de Banque Suisse (aujourd’hui United Bank of Switzerland…), c' était un des lieux les plus passants de Lausanne. Quand le crépuscule commençait à dorer la cathédrale, on y rencontrait Georges Gonin, le patron, qui remettait ses livres dans des cartons à bananes. Sa librairie était un capharnaüm qui ravissait les chineurs de toutes catégories. On y découvrait des Conan Doyle reliés par les Editions Rencontre, une édition Princeps du XVIe siècle d'un auteur grec, ou la première édition du Gulliver de Jonathan Swift, un livre des blasons du XVIIIe siècle!
Deux fois par an, Georges Gonin créait l'émotion parmi les vrais bibliophiles avec son catalogue, une «liste» que sa fille Catherine Chappuis - qui reprit le stock familial après que les banquiers eurent récupéré les locaux du Grand-Pont, en 1989 – a continué de publier depuis Aran-sur-Villette. Georges Gonin, qui est mort huit ans après, au printemps 1997, était né en 1913. Il appartenait à une dynastie de gens amoureux du livre. Son père Jules implanta en 1902 une première librairie rue César-Roux. Sa sœur Marthe créa celle du Grand-Pont en 1926, la cadette Madeleine celle de la Vieille-Fontaine. Leurs frères Philippe et André se sont affirmés, comme on sait, dans l’édition.
C’est donc avec un certain chagrin j’évoque l’ancienne librairie suspendue des Gonin. Cela ne m’empêchera pas d’aller savourer un petit noir bien tassé sur leur ancienne esplanade. Ni de déambuler bientôt dans ces corridors chics du vaste immeuble restauré dont elle reste le plus bel encorbellement. A l’intérieur, je m’y sentirai comme à Cointrin, Roissy, Gatwick ou Schiphol. Une ambiance d’aéroport international à Pépinet! Mais que demande le peuple? (refrain connu)
Pour avoir mentionné Schiphol, l’aéroport d’Amsterdam, il me revient qu’en plein cœur de cette cité du nord, une des plus belles du monde, je m’étais refroidi les pieds, donc la cervelle, en parcourant les quarante boutiques trop huppées pour moi de la Magna Plaza. Un monument grandiose, grandiloquent de la fin du XIXe siècle. Il n’avait pas été une banque, mais une poste. La vieille poste centrale des Bataves. Une des plus vastes d’Europe. En tout cas plus richement tarabiscotée que la façade du palais royal des Orange-Nassau qui se trouve à deux pas de là.
Pour n’y pas faire piètre figure, et avant de me sauver, j’avais failli acheter un porte-clés en similicuir. Mais c’était trop cher. Alors je me suis rabattu sur un minuscule sandwich au jambon de sanglier et au raifort qui m’a quand même coûté cinq euros.