03/08/2007

Tissot et les dangers du thé

 

Le célèbre Samuel-Auguste Tissot, le médecin lausannois qui soignait tous les princes et les aristocrates du Siècle des Lumières, n’a pas fustigé que la pratique de la masturbation. Dans un essai qu’il destina tout particulièrement aux intellectuels de son époque, il mettait en garde contre la consommation régulière du thé en quantité.

En son temps, les alcaloïdes contenus dans le café (caféine) et dans les feuilles de thé (théine) étaient pourtant inconnus. Le premier breuvage passait pour un dictame, voire un somnifère; le second pour un calmant…

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 Aujourd’hui, tout le monde convient que trop en boire provoque l’effet inverse; et que le thé contient des polyphénols qui peuvent bloquer l’absorption du fer par l’organisme, entraînant un risque d’anémie chez la femme enceinte, les enfants et les végétariens.

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Mais je reviens aux recommandations du professeur Tissot:


 «La plus funeste des boissons, quand on en fait un usage fréquent ou abondant est, sans contredit, le thé (…). J’ai vu fréquemment des hommes très forts et très bien portants, à qui quelques tasses de thé, bues à jeun, donnaient des anéantissements, des bâillements, des malaises, qui duraient quelques heures et quelquefois ils s’en ressentaient toute la journée.

»Je sais que ce mauvais effet n’est pas aussi marqué sur tout le monde. Je connais quelques personnes qui se portent très bien et boivent tous les jours du thé, mais fort modérément ; d’ailleurs les exemples de quelques heureux qui échappent à un danger ne prouvent jamais que le danger n’existe pas.»

 

Samuel-Auguste Tissot : De la santé des gens de lettres , édition de 1775.

02/08/2007

Sissi, une mouette à Territet

 

Au cœur de Territet, place des Roses, recueillons-nous devant ce monument blanc en marbre de Carrare, inauguré le 22 mai 1902 et représentant une princesse de contes dans une pose alanguie.

 

C’est l’impératrice Elisabeth de Wittelsbach, alias Sissi, impératrice d’Autriche et reine de Hongrie, qui chérissait la région montreusienne, et y séjourna à maintes reprises avant d’être assassinée en 1898 sur un quai de Genève, par l’anarchiste italien Luccheni.

Fille de Maximilien-Joseph II, elle épousa en 1854 François-Joseph Ier, empereur d'Autriche, à qui elle donna quatre enfants. Belle et spirituelle, elle fit de la cour de Vienne l'une des plus brillantes d'Europe.

Mais, désapprouvée par la noblesse autrichienne, en raison notamment de ses sympathies politiques pour les Hongrois, elle délaissa Vienne, et se consuma en voyages qui épuisaient sa suite. Un de ses paradis imaginaires était le Léman.

 

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Accompagnée de 18 courtisans de Vienne et Budapest et d’une cinquantaine de malles, elle occupait plusieurs appartements d’un ancien Hôtel des Alpes, sur le territoire de Territet, sous le nom de comtesse de Hohenembs. Un incognito dont personne à Montreux n’était dupe.
Mais comme les Suisses sont polis, il était respecté.
A l’approche de la soixantaine, la lunatique souveraine souffrait de tuberculose, et l’air de la région avait la réputation d’être particulièrement salubre. Surtout en altitude: la dernière année de sa vie, Sissi logea au Grand-Hôtel de Caux.

 

 

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Tout comme son cousin le roi Louis II, Elisabeth de Wittelsbach avait la fibre poétique. Elle écrivait sur elle-même des vers sans complaisance:

"Je suis mouette de nul pays,
Nulle plage n'est ma patrie,
A aucun site je ne m'attache,
Je vole de vague en vague".


 

26/07/2007

Les vitraux jugendstil de Lausanne

 

Dans la foulée de nos discussions sur Eugène Grasset et son exil en France, un blogueur rappelle avec raison que ce grand illustrateur vaudois, pionnier de l’Art nouveau, eut une influence importante sur les artisans verriers de Lausanne.
Je reproduis ci-dessous un article que j’ai écrit en avril 1999, à l’occasion d’une expo les concernant au Forum de l’Hôtel de Ville.
 (Image: un vitrail Belle Epoque, au sud-est de l'ancien garage du Closelet, reconverti depuis 1973 en magasin de la Migros. «Feuille» le mentionne dans un commentaire, en se demandant s’il est de Grasset. Non, il porte la signature des ateliers Chiara, mais l’auteur du motif est inconnu).

 

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«La capitale vaudoise est une des villes de Suisse les plus riches en vitraux créés pour des particuliers. Fabriqués à la Belle Epoque, ils enluminent encore plus de 200 cages d'escalier.

Tout au début du XXe siècle, Lausanne était en pleine expansion urbanistique, et connaissait une ébullition architecturale un peu folle. Surtout depuis sa conquête de zones d'habitation en direction du lac. Ces territoires neufs étaient prioritairement destinés aux autochtones nantis, sinon aux touristes que l'on essayait d'affriander à qui mieux mieux. C'est alors que le vitrail familier fit merveille.

Au milieu du siècle précédent déjà, on construisait entre sous-gare et Ouchy, des immeubles résidentiels et des villas, des hôtels d'importance variée et quelques établissements publics, encore visibles, qui ne furent érigés indéniablement que pour la célébration du luxe. Et pour déployer un style décoratif alors en vogue dans toutes les cités bourgeoises et riches de l'Europe: l'Art nouveau.

Dans ce contexte, l'influence d’Eugène Grasset (1845-1917) fut décisive. Cet illustrateur lausannois qui avait fait florès à Paris, rendu toute leur noblesse aux arts appliqués, puis immortalisé par le dessin la fameuse dame du Larousse soufflant sur les akènes d'un pissenlit, écrivit accessoirement une Méthode de composition ornementale que lurent beaucoup d'artisans verriers de Suisse romande.

Ces vaillants façonniers - dont plusieurs avaient une fibre d'artiste - s'étaient aussi nourris des procédés néo-médiévaux d'Edward Burne-Jones et des préraphaélites anglais; des théories de William Morris et de son mouvement Arts & Crafts. En même temps leur parvenaient de Belgique, de Paris et de Lorraine (cf. la fameuse manufacture de verres colorés créée par Auguste Daum, et l'Ecole de Nancy, fondée, entre autres, par Emile Gallé), des techniques verrières raffinées, vouées pour la plupart au vitrail à motif floral.

Des Allemagnes et de Vienne, leur provenait un art nouveau assez différent, inspiré de formes moins colorées, plus géométriques. De lignes plus souvent verticales qu'horizontales.

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Leurs émules des années vingt à trente, eux, subirent à leur tour l'influence d'un art tout aussi audacieux et inventif: celui de l'art déco. On en trouve également dans plusieurs demeures lausannoises.

Or comme ces fabricants de vitraux domestiques, qu'ils furent de souche lausannoise ou romande, étaient peu nombreux par rapport à l'explosion imprévue de la demande, on accueillit dans notre ville des artisans étrangers de la meilleure renommée: des Hambourgeois, des Piémontais. Mais des Helvètes aussi, pour autant qu'ils eurent connu une expérience fertile ailleurs.

Ainsi le verrier Edouard Hosch, un des premiers restaurateurs de la rose de la Cathédrale entre 1894 et 1898, avait été un collaborateur d’Eugène Grasset lui-même. Il y eut aussi le verrier Charles Kuntz, de Lausanne, resté célèbre pour ses motifs «toujours en carrés, en rectangles ou en ronds». Et puis Müller et Dufour, le tandem genevois Enneveux et Bonnet, le tandem lyonnais Devrard et Wavre, des peintres sur verre très sollicités par les architectes de tout le pourtour lémanique.

Cela dit, c'est Eduard Diekmann (1852-1921), de Hambourg, qui a probablement créé l'atelier de vitraux domestiques le plus prolifique et le plus créateur. Avant de débarquer à Lausanne, en 1900, il a vécu à Genève. Son étude a conçu, entre autres, la majestueuse coupole de l'Hôtel Beau-Rivage Palace.

Pierre Chiara, dont l'entreprise existe encore dans la vallée du Flon, a vécu de 1882 à 1929. En son temps, il régnait sur un établissement de vitrerie, de porcelaine et d'encadrements qui était situé à la rue Saint-Laurent. Son père, Pierre-Auguste, était natif de la vallée d'Aoste. Pierre Chiara, lui, s'est formé à Zurich, dans l'atelier de Karl Wehrli, qui fut un précurseur du vitrail contemporain.

Chez ce dernier nommé, le Vaudois Alexis Guignard rencontra en 1900 le verrier hollandais Jean Schmit. Deux ans plus tard, ils furent les disciples de Diekmann, puis ils s'associèrent pour lancer un atelier bicéphale à Lausanne.

Jusqu'au milieu des années cinquante, Guignard dessine et peint, Schmit, lui, se borne à majestueusement fabriquer du verre. Selon le Journal de la Construction de la Suisse romande (No 3, 15 mars 1999), il existerait en gros trois types de verre pour vitrail. D'abord, le verre cathédrale, simplement coloré. Il est le plus employé pour la décoration domestique, car il est bon marché. Sa texture est tantôt chenillée, tantôt cannelée, striée ou ramagée.

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D'un prix de revient plus élevé, le verre antique est soufflé artisanalement. Son pouvoir de rayonnement est si fort qu'il est inutile dans les logements privés, où seul un dessin discret historiant la frange d'une fenêtre doit resplendir, cela sans obstruer la vue. Le verre antique convient donc mieux aux églises.

Enfin, il y a le verre opalescent et coulé, dit aussi américain. Ses teintes sont aussi nombreuses que celles du marbre. A base de potasse, de sels minéraux et de résines, on le colore au moyen d'oxydes métalliques de manière à former des reflets moirés et des diaprures.

Quant à l'iconographie du vitrail 1900, elle se décline par thèmes: le thème local, où la voile latine sur un fond de lac est particulièrement récursif, tout comme celui du troupeau de bovins ou du Château de Chillon - qui s'est propagé jusqu'en Pologne, voire jusqu'en Crète... Mais il y a aussi le thème de l'eau, avec ses fonds bleus miroitants, ses vaguelettes, ses houles. Mais avec l'imagerie féminine, c'est le thème floral qui prédomine: tulipes et roses, vignes vierges, clématites, camélias, oeillets et hortensias. Et on allait oublier le lis royal! - même en terre vaudoise, donc rurale, il peut correspondre à un emblème de famille.»

GILBERT SALEM (24 Heures, 9 avril 1999)