11/07/2007

Bellerive-Plage, fleur de béton

 

Au début des années soixante, les enfants du quartier Chandieu-Vermont-Paleyres (le mien) allaient nager à la piscine proche de Montchoisi - dont l’attraction suprême était déjà la pompe aux vagues artificielles.

 

Mais de loin en loin, leurs parents les entraînaient, avec serviettes éponge, bouées canard et tartines au miel jusqu’à «Bellos». C’est-à-dire au diable vauvert au bord du lac. Vers les chantiers pharaoniques de cette Expo 64 qui allait tant chambouler les paysages de l’Ouest lausannois.

 

«Bellos», c’est le petit nom de Bellerive-Plage: un complexe balnéaire construit dès 1935 par l’architecte Marc Piccard, et qui fut ouvert au public il y a juste septante ans. Son l’élément de tête, une rotonde en béton, est toujours là. (Préfiguration d’un futur Musée des Beaux-arts, lui aussi peut-être massif, dans un voisinage immédiat?)

 

C’est par cette rotonde qu’on accédait déjà à une esplanade et une plage couvrant neuf hectares, ainsi qu’au restaurant – désormais reconverti en buvette… En ce temps-là, le bâtiment longitudinal à deux étages des vestiaires qui borde au nord l’avenue de Rhodanie se terminait avec l’escalier en hélice. Et la piscine olympique était située dans le Léman.  

 

La poursuite des comblements des rives, pour l’aménagement de l’exposition nationale, permit à Bellerive de quadrupler de surface. Puis le complexe n’a cessé de s’enrichir de nouveaux bassins, d’aires pour enfants, de courts de beach-volley, etc. Le «Bellos» d’aujourd’hui continue de se targuer de ses 400 m de plage lémanique et du plongeoir de 10 mètres qui surplombe le grand bassin.

 

Mais son atout le plus précieux est ce décor désuet, où la vapeur du chlore, de l’eau de javel, le dispute au caca des mouettes, et le vert de la pelouse au blanc grisé du béton.

 

A ce bon vieux béton de l’entre-deux-guerres: ce Marc Piccard (qui devait aussi réaliser notre Ecole de Médecine, et le Belvédère) en était amoureux, comme tant d’architectes de sa génération. C’était une véritable pâte à modeler, d’une souplesse exquise. Fiable, pas onéreuse et si belle!

 

L’horreur de ce matériau ne devait devenir à la mode qu’un demi-siècle plus tard.

 

(Cette photo des bains publics de Bellerive (ASL) a été prise en été 1970).

 

 

20/06/2007

Mais où sont passés les hannetons?

 

Le hanneton est ordinairement roux, avec des élytres plus clairs, des antennes en lamelles, et un regard qui évoque l’étourderie de l’oncle Fernand. Celui qu’on surnommait l’idiot de la famille.

Persécuté par les traitements chimiques, ce coléoptère (un scarabéidé) jadis si familier de nos parcs et vergers est en voie de disparition.

Les Vaudois l’appellent le cancoire – du patois cancorna, dérivé du latin cancer, crabe…

Son vol est bruyant, et si lourd qu’il est facile de l’attraper à la main, de le ramasser sur les troncs.

 

Un exercice de salut public auquel les enfants s’adonnaient avec bonheur au milieu des années soixante. Celui qui en récoltait un cornet plein, dans le parc de Mon-Repos, à Lausanne, ou à Montriond, recevait une thune: l’équivalent de 100 carambars de cette époque-là, ou 25 chewing-gums bazooka, voire deux pistolets en plastique cracheurs de pastilles mentholées! 

 

Mais avant de l’ensacher, nous posions le hanneton à terre sur le dos (la position de Grégoire Samsa, le héros de la Métamorphose de Kafka), pour observer sadiquement ses contorsions et le remuement de ses pattes. Une expression a survécu à ce cruel passe-temps, heureusement oublié: gigoter comme un cancoire.

 

 Le hanneton est lourd dans son vol, il est maladroit. D’où une deuxième expression, française celle-là : étourdi comme un hanneton.

 

 Il est encombrant. En se mettant en grappe, il fait ployer une branche d’arbuste: il symbolise  une situation embarrassée, hésitante. De là une troisième expression courante: qui n'est pas piqué (mangé) des hannetons  =qui se manifeste dans toute sa force. Variante: pas piqué des vers.

Le hanneton lui-même n’a jamais fait de mal à personne. C’est sa larve qui est méchante: une gerce blanchâtre qui vit en terre, dévore les racines et peut anéantir des cultures entières.

 

Voilà pourquoi la progressive disparition de cet insecte n’est pleurée par personne. Même pas par les écologistes - un loup, ça a nettement plus de classe.

 

Pourtant, avant de décréter définitivement nuisible le hanneton, des savants français de l’Institut s’étaient ingéniés à lui trouver des utilités.

 

Si l’on se réfère au Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, on avait extrait de son corps en forme d’étui des substances lipoïdes pour graisser les essieux des voitures. Comme ceux-ci continuaient à grincer, on inventa une huile à brûler. Le feu ne prenant pas, on imagina des engrais, un pigment noirâtre pour artistes-peintres. Les chercheurs broyèrent des milliers de hannetons pour créer une farine alimentaire destinée à l’élevage des faisans…

 

Quelques-uns de ces  académiciens se seraient même réunis en 1860, autour d’un repas singulier, pour vérifier si le ver blanc, cette maudite larve dévastatrice du hanneton, était comestible, donc nutritive et profitable au peuple – comme naguère l’avait été la patate réhabilitée par Parmentier.

La grande Histoire n’a jamais enregistré le résultat de leur expérience. Ni leurs noms.

 

 

14/06/2007

Les "Pères" bourgeois de la Révolution vaudoise

 

 

1798, les Bernois sont chassés. Mais nos premiers «Pères de la Patrie» se distancient de la manière française, de sa Terreur, de ses désordres, et nous concoctent une identité idoine. Deux étudiants de l’UNIL racontent. (Article paru dans 24 heures le 13 juin)

 

 

Envahi, par les Français en 1798, le Pays de Vaud devint le canton du Léman de la République helvétique, puis après l'Acte de médiation (1803) un canton à part entière. Or entre ces deux étapes, qui nous ont été plus ou moins bien expliquées et inculquées à l’école, et jusqu’à la chute de Napoléon, notre «libérateur», en 1814, l’ordre politique induit par la Révolution vaudoise fut instauré sans les ruptures spectaculaires et violentes de la française qui l’inspira. Deux étudiants en lettres de l’UNIL, Raphaël Rosa et Matthias Bolens, viennent de publier en un volume leurs travaux respectifs sur les artisans principaux de ce nouveau système républicain. Sur leur souci de tempérer la démocratie par de «sages principes aristocratiques» en évitant qu’elle ne sombre dans la démagogie. Sur leur retour à des mythes identitaires (les Alpes, Tell, Davel, etc.) afin  d’insérer leur Révolution «dans le cours normal de l’histoire et du progrès».
Matthias Bolens, dont l’étude développe cette refonte de l’identité vaudoise, raconte aussi par l’anecdote la genèse des premiers hymnes patriotiques, l’adaptation de chants comme la Marseillaise ou la Carmagnole, les danses autour de l’arbre de la Liberté, le ralliement des pasteurs protestants à la cause d’un peuple vaudois souverain et unifié. A l’inauguration d’un patriotisme cantonal.
Car entre les mots peuple souverain et populace, la nuance devait jouer un rôle essentiel dès les premiers jours de 1798. C’est là le thème qui introduit l’étude de Raphaël Rosa. Le peuple vaudois se montrant lui-même peu pressé d’être libéré, c’est de France que viendront les impulsions pour déloger enfin les représentants de Leurs Excellences – dont le départ ne souleva pas une grande liesse populaire. L’oligarchie bernoise sera remplacée par une élite locale: des notables qui occupaient des fonctions sous l’Ancien Régime, avec le système duquel ils ne rompront pas vraiment. S’ils ont œuvré à l’abolition des droits féodaux – un archaïsme – ils étaient, dit Raphaël Rosa, «issus de la bourgeoise urbaine, de l’artisanat et du négoce», mais leur idéal d’égalité et de liberté ne s’embarrassa pas du souci de chambouler les rapports sociaux. En redistribuant les richesses notamment, comme ce fut le cas outre-Jura, dès août 1792.
Et leur tâche en fut facilitée, car les moins nantis des Vaudois ne criaient pas famine. Outre l’illustre Frédéric-César de La Harpe, une autre figure de proue de cet aréopage de pères de la Patrie vaudoise (dont le ton «paternel» envers le «bon peuple»  ne tranchait pas avec celui des magistrats bernois) était Henri Monod (1753-1833). Se souvenant plus tard de cette année 1798, Monod écrira:  «Il est hors de doute que le peuple n’était pas tellement à plaindre, qu’il ne fût plus heureux que beaucoup d’autres, et sans admettre ce que disent les partisans de l’ancien gouvernement bernois, on doit convenir avec eux qu’au moment de sa révolution, le Pays de Vaud présentait un aspect très éloigné de celui de la misère.»

 

Peuple et identité, représentations vaudoises après la Révolution, 1798-1814. Par Raphaël Rosa (Populace ou peuple souverain ?) et Matthias Bolens (Les représentations identitaires vaudoises sous l’Helvétique). Bibliothèque historique vaudoise, 320 p.