26/07/2009

En revenant du Pont du Diable

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Aux antipodes des plages sablonneuses de Majorque et des oliveraies de Palma la gothique-mauresque, où j’ai passé quelques jours, le paysage abrupt, infiniment alpin et plus rauque des gorges de la Reuss peut dépayser tout autant.

J’en reviens avec des émotions liées au romantisme du XIXe siècle, mais aussi à des légendes que j’avais gobées à l’école sans vraiment les aimer, sans les comprendre, sans en apprécier le vrai mystère qui est ethnologique.

J’ai redécouvert, ébloui, le défilé des Schöllenen: la vallée de la Reuss a resserré ses parois de granit d’une manière si escarpée qu’il paraîtrait inconcevable d’y créer un passage. Le défi a pourtant été relevé au XIIIe siècle: une voie fut tracée puis, au fil des époques, améliorée peut-être au détriment de la somptuosité sauvage du site.

 

De cette beauté-là nous reste une légende locale qui s’est répandue dans toute la Suisse. Celle du pont du Diable, que d’ailleurs on jouait à chaque désembre dans mon école pulliérane au milieu des années soixante. Elle narre comment des Uranais malicieux signèrent un pacte avec Satan afin de jeter un pont sur l’infranchissable gorge. Un pacte bidon: le tribut devait être une âme humaine, mais ce fut un bouc qu’on livra…

 

Encore visibles de nos jours, les culées de la «Teufelsbrücke», aussi appelée «Stiebender Steg», ont été construites 1595. A l’époque, le pont ne présentait ni mains courantes ni balustrades. Le nom «Teufelsbrücke» apparut pour la première fois dans le récit de voyage d’un homme d’affaires bâlois Ryff.

L'ouvrage s’effondra le 2 août 1888 en sous l’effet d’un orage qui frappa pour toujours l’imagination des habitants des villages alentour. Leur magnifique région, trop haut juchée, les rendait méfiants de ce qu’on appelait en bas la «civilisation et ses progrès techniques».

 

Oh Diable, comme on a envie de leur ressembler!

 

25/03/2009

Tabac à sniffer, tabac à priser

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«J’ai du bon tabac dans ma tabatière, j’ai du bon tabac, tu n’en auras pas… » Cette chanson populaire du XVIIIe siècle – elle est de l’Abbé de L’Attaignant, n’est plus en odeur de sainteté, quand bien même elle ne contreviendrait pas aux mesures d’hygiène imposées dans de plus en plus d’établissements publics.

Il sera bientôt interdit de fumer au bistrot, et le fumeur que je suis crois que c’est une excellente nouvelle. Mais aucune loi n’est encore envisagée pour empêcher les gens de priser, comme au temps des tabatières. Cette vieillotte pratique – qui reviendrait à la mode chez les écoliers scandinaves, sous les noms de sniff, ou snuf… - était alors encouragée par les médecins.  Renifler du tabac sous forme de poudre chassait instantanément les migraines. L’«herbe à Nicot» avait le mérite de faire éternuer leurs patients, les libérant de toutes formes de maladies. De là aussi l’origine des formules de politesse qui leur était adressées, et qui survivent en nos périodes de grippe ou de rhume des foins: «A vos souhaits!», «Santé»!

Dans un premier temps, vos aïeux prisaient du tabac pour se soigner. Peu à peu, la pratique se transforma en convivialité chic de salon: éternuer, à deux ou à trois, ça dégageait les narines et l’esprit, pour instaurait aussitôt un climat de familiarité. On l’appela l’exercice sternutatoire. En vogue surtout sous Louis XV et la Pompadour, il devait conquérir toutes les cours d’Europe, et faire la fortune de milliers d’orfèvres, ébénistes et ivoiriers - la tabatière, souvent ouvragée, devenant un signe extérieur de richesse, sinon de noblesse.

Il contribua aussi à la prospérité de l’artisanat dentellier: après l’avoir si aristocratiquement éclaboussé leur museau de glaires, il fallait bien que, sous les lustres et les moulures à la feuille d’or, ces Bling-blingueurs d’antan les essuyassent avec le linon le plus distingué.

Je suis sûr qu’aujourd’hui, le cérémonial doit être très différent dans les préaux scolaires de Stockholm et Copenhague.

 

 

05/12/2008

Instruments de légende: le tambour

 

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En Inde, le tambour était vénéré comme une divinité. Il aurait été à l’origine de la création du monde. On le faisait retentir lors de processions éléphantines solennelles. L’instrument était religieusement lavé et parfumé tous les jours.

En vieille Egypte, on en fabriqua en peau de crocodile, en hommage à cet animal nilotique qui fut le premier grand ordonnateur des sons, le père de l’harmonie universelle. Pour triompher du grand chaos initial, il scanda la mesure en se battant le ventre avec sa propre queue.

En Nouvelle Guinée, il existe un tambour à fente, en bois évidé et dont les bords épais produisent, lorsqu’on les frappe, deux sons de hauteur différente. Il sert d’instrument de musique, mais aussi d’instrument signalisateur. A l’instar du tam-tam de l’Afrique subsaharienne, qui lui-même s’apparente au gong en bronze des Chinois.

Le tambour a aussi inspiré des diaristes éminents:

 

«Une sottise ou une infamie, en se renforçant d'une autre, peut devenir respectable. Collez la peau d'un âne sur un pot de chambre, et vous en faites un tambour.»

(Gustave Flaubert, Carnets)

«Le son du tambour dissipe les pensées ; c'est par cela même que cet instrument est éminemment militaire.»

(Joseph Joubert, Carnets)

En écho à cette maxime du moraliste corrézien, je ne résiste pas à reproduire les paroles de Roulez tambours, un chant guerrier composé par notre poète Henri-Frédéric Amiel, sous la menace d’une guerre helvético-prusse :

 

1. ALARME
Rugis, tocsin, pour la guerre sacrée
A l'étranger renvoyons ses défis!
Suisse au grand cœur, si ta perte est jurée,
On a compté sans l'amour de tes fils.
Debout vallons, plaine et montagne,
Que tout un peuple arme sa main!
Lion bondis! entre en campagne!
Rugis tocsin!

2. EN ROUTE
Roulez, tambours! pour couvrir la frontière,
Aux bords du Rhin, guidez-nous au combat!
Battez gaîment une marche guerrière,
Dans nos cantons, chaque enfant naît soldat!
C'est le grand cœur qui fait les braves,
La Suisse, même aux premiers jours,
Vit des héros, jamais d'esclaves...
Roulez, tambours!

3. AU BIVOUAC
Sonnez, clairons! Le grand fleuve en son ombre
De nos bivouacs a réfléchi les feux!
Chez' nous, là-bas, sans doute, en la nuit sombre,
Au ciel, pour nous, ont monté bien des vœux!
Oui, nous veillons sur toi, Patrie,
Remparts vivants, nous te couvrons!
Dieu voit qui veille, entend qui prie!
Sonnez, clairons!

4. CHANT DU DRAPEAU
Flottez, drapeaux! étendards héroïques,
Où nos aïeux ont inscrit maint beau nom!
Astres de gloire au ciel des Républiques,
Sempach! Naefels! et Saint-Jacques et Grandson!
Sous vos couleurs, saintes bannières,
Ont combattu tous nos héros;
Les fils seront dignes des pères!
Flottez, drapeaux!

5. BATAILLE
Tonnez, canons! Voici la rouge aurore!
Au champ d'honneur les moissons vont s'ouvrir!
Jusqu'à la nuit fauchez, fauchez encore,
0 noirs faucheurs, s'arrêter, c'est mourir!
Hourra! poussons le cri de guerre,
Et puis, chargeons et foudroyons!
Pour voix la foudre et le tonnerre!
Tonnez, canons!

6. VICTOIRE
Aigles du ciel, témoins de notre gloire,
A nos cités portez-en les signaux!
Aux quatre vents, de nos cris de victoire,
Prompts messagers, dispersez les échos!
Salut, grands monts, terre affranchie,
D'un peuple fier sublime autel,
Pour Dieu seul notre genou plie,
Aigles du ciel!