07/09/2008

Les pianos sont des créatures vulnérables

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«Il ne faut pas tirer sur les pianistes.» Oh! qu'il est drôle cet adage. Il m'intrigue depuis ma plus petite enfance, notamment lorsque ma mère m'offrait une glace aux châtaignes dans les salons huppés de la brasserie du Grand-Chêne, à Lausanne, cela après un film de Walt Disney au Cinéac: on y entendait alors un vieillard à crinière argentée, engoncé dans du velours noir avec des basques en queue de morue , où il était recommandé de ne pas marcher. Sur son clavier d'apparat, il jouait et rejouait La Mer de Trénet, en y rajoutant des vibratos par-ci, des trémolos par- là. Mais qui aurait eu seulement l'idée d'assassiner ce charmant personnage, apparemment de bonne volonté?

C'est en consultant un petit dictionnaire que j'ai découvert l'origine de cette expression. Elle provient d'un extrait du Journal des frères Goncourt que je me permets de citer ici: «Une ville du Texas, avec ses lieux de plaisir, où on lit sur une pancarte: Prière de ne pas tirer sur le pianiste qui fait de son mieux.» Ce qui prouve que les frères Jules et Edmond éprouvaient quelquefois de l'intérêt même pour les civilisations d'outre-Atlantique, et que les Texans ne sont pas tous des gens sans cœur, comme cela se dit parfois à la rubrique des condamnations à mort.

Telle est la magie du piano: elle opère même dans la patrie des justiciers. Et des tireurs d'élite.

Non (cette fois, mon maître Alexandre Vialatte aurait tort), le piano ne remonte pas à la plus haute antiquité. Le premier date de 1698. Il a été construit par un certain Bartolomeo Cristofori, claveciniste padouan au service de la cour des Médicis, à Florence. C'est un instrument puissant, car les facteurs n'ont jamais cessé d'améliorer sa solidité. Il a eu pour papa et maman le clavecin et l'épinette. Son grand-père fut un clavicorde.

Vu de l'extérieur, le piano à queue est impressionnant; rien qu'à cause de la place qui lui est réservée au salon, entre le fauteuil Voltaire, le canapé Empire et la collection de porcelaines de Saxe héritée de grand-tante Hedwige, la maman de Gladys .

En gros, ça se compose d'une caisse, d'un cordier, d'une mécanique, d'un clavier et d'un pédalier. Or il suffit d'ouvrir un peu - comme les médecins-légistes le font avec un corps humain - pour tomber en admiration devant l'extraordinaire organisation de ses viscères. Pour les décrire avec justesse, il faudrait être doué d'une intelligence, plus d'un vocabulaire d'entomologiste. (Oui, le piano est une sorte d'insecte familier, qui hante les foyers à l'instar des mites, des fourmis et des cafards). Du coup, on ne parlera plus que de marteaux, de chevilles, ou d'étouffoirs. De cordes doubles, de cordes triples, que sais-je? de tables d'harmonie. Qui l'eût cru? ce même piano qui passe pour un mastodonte de la musique classique, son char d'assaut le mieux éprouvé, est sujet à des maladies de saisons qui peuvent devenir graves. S'il a la migraine, la cause en incombe à quelques musiciens actuels qui voudraient réinventer la musique. Rien de grave: une aspirine bien dissolue dans l'estomac résorbera rapidement ce malaise passager.

Plus inquiétants, hélas, sont les excès hygrométriques dont peuvent souffrir votre Steinway ou votre Bösendorfer.

Si votre piano est atteint d'hygrométrie aiguë, c'est à cause de l'humidité ambiante qui rouillera inexorablement ses vertèbres métalliques, faussera le toucher au clavier, déformera même les parties en bois. Il s'agira de le déshumidifier rapidement, à l'aide d'un Piano-Life Saver, un remède de cheval constitué de coussinets qui libèrent de la vapeur d'eau au fur et à mesure.

Jean-Sébastien Bach, qui fut organiste et claveciniste avant de vouer de l’importance à ce qui allait devenir le plus populaire des instruments musicaux modernes, s'y intéressa pour la première fois en 1722. Il avait 37 ans, travaillait pour le prince d'Anhalt-Coethen, et se préoccupait de l'instruction de jeunes musiciens. C'est durant cette année-là qu'il composa le Clavier bien tempéré, soit une série de quarante-huit préludes et fugues didactiques, que les Anglais désignent d'une formule plus lapidaire: The Forty-Eight («les quarante-huit.) Toute la véritable aventure pianistique a commencé avec ce happening pédagogique du début du Siècle des Lumières.

Cette aventure n’est pas tout à fait morte. Il y a eu entre-temps le jazz, le be-bop de Thelonious Monk, et de tas d'autres inventions formidables. Mais c'est à Claude Debussy que j'aimerais, une fois encore, adresser mes plus insistants remerciements. Il est mort en 1918. Il y a nonante ans. Pour moi, il demeure le recréateur le plus fou, le plus solitaire aussi, le plus audacieux, que la musique occidentale ait jamais connu. Avec son seul piano, il retournait mers et océans.

Je vous renvoie à une de ses plus belles phrases d'écrivain:

«Voir se lever le soleil est plus utile pour un compositeur que d'entendre la Symphonie pastorale de Beethoven.»

En image ci-dessus, le ventre du Steinway de Vladimir Horowitz, 1904-1989.

 

24/08/2008

Une ramure d’abricots pour saint Louis

 

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A la fin d’août, les marchés de la Palud, de Vevey et Nyon changent d’éclairage. Les fleurs deviennent dahlias et bientôt chrysanthèmes; leur variété diminue au profit de l’exubérance des fruits – drupes indigo du prunellier, pommes hétérochromes et odorantes. Ah! les pommiers doux, rondes et ritournelles, fait la chanson. Et il y a cette ancienne comptine qui nous revient:

Pomme prune abricot, y en a une, y en a une,

Pomme prune abricot,

Y en a une de trop!

 

Cette année, les abricotiers suisses auront été particulièrement prolifiques, avec une production  de 6 mille tonnes de cette rosacée jaune orangée originaire d’Arménie (Prunus armeniaca), mais qui a trouvé dès 1838 sa terre d’élection en Valais. Cela dit, les experts en gastronomie jugent son édition 2008 plutôt pouette au goût. Elle n’est pas farineuse.  Elle conviendrait pour le gâteau du dimanche soir. Son apport en minéraux – cuivre, carotène, magnésium – n’est pas affaibli, mais croquée tout de suite, elle serait fadasse «comme de la courge crue»… On pourrait la conserver au cellier jusqu’à Halloween.

Arménien, l’abricot? Les Chinois le connaissaient sous sa forme sauvage depuis 4000 ans. Après avoir traversé l’Inde, il a emprunté la Route de la Soie pour s’arrêter un temps en Perse et se faire cultiver sous l’appellation œuf-du-soleil. En Europe, c’est grâce à Monsieur de la Quintinie, le maraîcher versaillais de Louis XIV, qu’il a trouvé ses lettres de noblesse, et le début de sa prodigieuse diversité qui se décline en plus de trente espèces: le bergeron, le bergarouge, l’orangé de Provence, le rouge du Roussillon. Et désormais l’Early Blush, le Tom Cot, le Kioto, le Goldrich…

En Suisse, la variété d’abricot la plus répandue porte le doux nom de luizet. Au féminin, il serait encore plus charmant: «O que je t’aime, ma rouquine, ma luizette, avec des bouclettes de feu et tes joues d’or!»

Les musiciens de la semaine

Jeudi et vendredi prochains, à 21h.30, le château de Chillon accueille La Mémoire des truites, des Nouveaux monstres. Un «concert-spectacle-multimédia» que Léon Francioli et Daniel Bourquin ont conçu pour l’été 2008, en y associant les claviers de François Lindemann, les instruments électroniques de Moreno Antognini, les «spatialsounds» d’Antoine Petroff et la vidéo ingénieuse de Carlo Chanez.

La forteresse médiévale répond à merveille à leurs exigences: «Ce spectacle, écrivent-ils dans leur site, s’adresse à des lieux aux architectures complexes, labyrinthiques, à plusieurs niveaux.»

Les fantômes de Bonivard et des ducs de Savoie en seront un peu tracassés. Mais les truites de Veytaux se sentiront très honorées.

www.lesnouveauxmonstres.ch

Le grand dessinateur de la semaine

steinberg_352.jpgC’est Saul Steinberg (1914-1999), un ironiste américain d’origine roumaine, au crayon rudimentaire, d’autant plus féroce qu’il était épuré, parfois astucieusement tremblé. Le New Yorker lui doit une fière chandelle, car il en a souvent illustré la première page en pleine Deuxième Guerre mondiale, contribuant à l’essor et au prestige de l’hebdomadaire, où signaient des écrivains comme John Updike et Truman Capote.

Pour la première fois en Suisse, le Kunsthaus de Zurich expose une rétrospective de ce caricaturiste caustique, qui se méfiait des autres arts contemporains (architecture, photographie, etc.). Mais qu’admirèrent Le Corbusier et Cartier-Bresson.

Saul Steinberg se riait de la civilisation étasunienne, comme d’ «une grande farce». Ses caricatures portent parfois des masques en carton. Elles sont alors sont figées ensemble dans un même tableau. Elles sont dépareillées. Elles ne se parlent pas. Elles n’en sont que plus tristes, et drôles.

www.kunsthaus.ch

 

 

 

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Louis IX, label archi-français

Demain, lundi 25 août, c’est la Saint-Louis. Une fête qui reste chère au cœur de tous les Français, même les plus républicains, même les plus farouches défenseurs de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. A Téhéran, ma ville natale, l’école française a été fondée plus d’un siècle après l’abolition de la monarchie capétienne, mais elle porte son nom par la volonté de la France. Mon frère aîné y a étudié.

Saint Louis, alias Louix IX (1214 - 1270, couronné en 1226), demeure avec sa couronne de lis, son chêne légendaire et sa piété, un emblème intouchable pour le prestige international de l’Hexagone, car il est vendeur. A l’instar de Jeanne d’Arc, Bernadette Soubirous, Marie-Antoinette et Edith Piaf (Mireille Matthieu aussi…).

Saint Louis, un beau label dont doit se parer en rêve le président Sarkozy, puisque lui aussi a fait ses premières classes dans une Ecole Saint-Louis, à Monceau.

L’icône du petit-fils de Philippe-Auguste et du grand-père de Philippe le Bel ne s’est jamais dédorée, même après que les historiens eurent démontré que sa canonisation, en 1297, était un fait politique, et que ce roi de France avait été aussi un abominable persécuteur de juifs. Mais bon, ils conviennent qu’il avait été célèbre dans l’Europe entière pour sa justice et son équité. Le fer de lance de la chrétienté. Un croisé tragique. Il prit la croix en mars 1267, s’embarqua pour Tunis le 1er juillet 1270, persuadé que l'émir al-Mustansir Bi-llah serait disposé à se convertir en échange d’une aide militaire contre l'Égypte. Or la nouvelle était fausse, la région de Carthage pestilentielle. Son armée décimée, Louis IX fut contaminé, et il succomba sur l’autre rive de la Grande Bleue le 25 août 1270. Il y a exactement 730 ans.
  Dans les manuels scolaires d’histoire (même ceux qu’on nous donnait à la fin des années soixante au Collège de Champittet, à Pully), le saint roi était représenté sous son aspect le plus angélique, le plus blond, le plus serein. Celui des statuaires médiévales et des enluminures.

Aujourd’hui, je reconnais mieux le personnage angoissé et anguleux qu’il a dû être par son portrait imaginaire, composé au XVIe siècle, (image ci-dessus), par le Greco.

 Il peignait les saints et les rois comme des hommes.

 

15/08/2008

Chambre avec vie

 

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Voulez-vous faire la connaissance d’Anke et Paolo, de Lumi et Sean, de Catherine et «le chéri»? Ce sont des gens d’aujourd’hui qui – avec  quelques autres - vivent en voisinage, et dont les petites vies ordinaires se croisent devant le téléobjectif de deux concierges voyeurs et avides de cancans et ragots.

Tel est la base d’un scénario illustroapique, ou sérillubloguesque, ou imabletonien… Bref d’un feuilleton illustré déguisé en blog, qui vous propose un nouvel épisode chaque samedi depuis février 2005.

Ses créateurs et animateurs sont deux artistes romands: la narratrice Catherine Riva, est une baratineuse épatante, drôle, fantasmagorique. Son partenaire illustrateur est l’admirable dessinateur-coloriste Denis Kormann (qui, soit dit en passant, a un jour a croqué si joliment ma propre bouille que j’ai appris à détester un peu moins mes traits: la trombine qui estampille le blog de Gilbert Salem est son œuvre…). Par le crayon et par le pinceau, Kormann est lui aussi doué d’une tchatche à rebondissements, qui convient à merveille à ce soap opera, qu’ils ont lancé dans l’hypertoile comme une gageure.

En grossissant, les péripéties les plus anodines de leurs créatures de fiction prennent un tour sympathique et savoureux: on boit de l’alcool, on regarde des séries de télé en abusant de chips, on parle de l’âme, de l’amour, du boulot, d’un système de garde tournante pour les enfants. On dévoile malencontreusement la raie de ses fesses dans un tram devant des gosses hilares. En ce mois d’août, le site Chambre avec vie met aux prises une Cora, «téméraire et incorrecte», à une hydre à six têtes mangeuses de Colorettos…

«Educativement parlant, écrivent les auteurs, on devrait tous en prendre de la graine.»

http://chambreavecvie.com/wordpress