10/08/2008

La coulée verte, respirez l’instruction

 

coulee verte_03.jpg

 

 

De Grancy au Liseron, la randonnée ne dure qu’un quart d’heure, mais les maîtres paysagistes ont tout mis en œuvre pour nous la ralentir agréablement, et didactiquement. La coulée verte - comme on l’a appellée provisoirement en écho à celle qui, au sud de Paris, couvre les voies du TGV atlantique – sera instructive. Ses concepteurs avaient d’ailleurs prophétisé qu’elle serait un «chemin des écoliers». Je gage que ceux de demain s’arrêteront avec leur prof de français devant la «campagne de Voltaire». Située à l’Ouest du m², à équidistance des stations Délices et Grancy, c’est une maison rose saumon tarabiscotée où le philosophe séjourna en hiver 1755-1756, dans le domaine de Montriond qui était alors d’aspect rural: vergers, boqueteaux parchets de vigne.

Le maître de sciences naturelles prendra le relais pour convertir les élèves en encyclopédistes de terrain. Jadis, sur le fronton des écoles vaudoises, on lisait ce beau précepte, très protestant: Ecoutez l’instruction. Or, si en classe l’instruction s’écoute, ou s’inscrit sur tableau noir, ici, dans la coulée verte, elle brillera dans la lumière des saisons, elle se humera.

La preuve: cette promenade n’est pas encore inaugurée qu’elle répand déjà des fragrances demi-sauvages. Des dizaines de milliers de plantes nouvelles qui y ont été semées, ce sont les graminées qui les exhalent. Voici le roseau de Chine, contesté par des puristes de la flore urbaine lausannoise, mais qui peut s’élever jusqu’à 1,30 m et dont les inflorescences pyramidales vireront au bronze. Voilà le pennisetum d’Hamel qui a un limbe en forme de plume, celle qui coiffait un légendaire joueur de flûte charmeur de rats et d’enfants… Le carex ice dance, lui, est une espèce de laîche dont le feuillage vert vif bordé de blanc crème retombe en mèches ballantes, comme la coiffure pie d’une conseillère fédérale.

Maintenant levons les yeux, et avisons les mails de 169 arbres jeunes, encore étançonnés par des tuteurs de bois blanc: le cycle de leurs feuillaisons et floraisons respectives deviendra pour le promeneur un véritable almanach vivant. En automne, 56 ginkgos, ou arbres aux écus, feront resplendir la dorure de leurs feuilles en éventail. Le début des printemps sera une symphonie rose et blanche de 43 magnolias aux vastes corolles solitaires, saluant la dignité centenaire de quatre de leurs aînés repérables entre Jordils et Cour, à gauche en montant. Fin avril, l’herbette et le gravillon de l’allée seront ainsi jonchés d’«ailes de colombe» par milliers. Mais les magnolias auront déjà passé le flambeau du fleurissement à cinq hêtres pourpres.

 

Je n’oublie pas les résineux: il y a là 28 pins parasols, jeunets mais vigoureux et fournis. Et même un cèdre du Liban, qui sera de plus robuste encolure. Il est, dit-on, garant de pérennité.

Si vous êtes brindezingue comme moi, vagabondez parmi toutes ces essences prometteuses à la tombée du soir. La nuit, la coulée verte devient bleue. En peinture, on parle d’une coulée de bleu pour définir un ton qui domine un tableau, comme par exemple le Rêve au lapin lunaire de Marc Chagall.

03/08/2008

Catholique, vieille bourrique!

 

chapelet.jpg

 

 

Résumé d’un épisode précédent: printemps 1920, dans un atelier de la place Chauderon à Lausanne, Philippe Saunier vient d’apprendre du libraire-imprimeur Salésy Henchoz, qu’il avait dû se séparer cruellement d’un chien appelé Abraham. Le même vieillard, goitreux et bossu, lui révèle qu’il a une maîtresse appartenant à ce qu’on appelait déjà «la bonne société». Une certaine veuve Pisani que le jeune historien parisien avait déjà rencontrée au début de son séjour dans la capitale vaudoise.

- Votre protectrice est un peu superstitieuse? Je la croyais très catholique. Avec son crucifix, son rosaire, ses invocations à la Vierge Marie…

- Et ses pèlerinages à Lourdes. Oui, elle est à la fois bigote, papiste comme une nonne, ce qui fait désordre, comme on aime bien dire chez nous, car Lausanne est un pays très protestant. D’ailleurs ses voisines de la rue Chaucrau la surnomment la Vieille Bourrique. Cela vient d’un quolibet de préau, que les écoliers adressent généralement à leurs camarades originaires de Fribourg. Qui, eux, sont catholiques… «Catholique, vieille bourrique!»

- Madame Pisani n’est pas très appréciée par les gens de son quartier; je m’en suis rendu compte en cherchant sa demeure. C’est à cause de sa confession religieuse?

- D’abord à cause de son défunt, qui fut un homme d’affaires très actif, bavard, brillant. En installant son commerce de denrées coloniales au meilleur passage de la venelle, il rafla la mise en moins de deux ans, après l’avoir doublée. Un magnifique personnage, ce Guglielmo Pisani. Un pur Florentin, à la fois cultivé, madré, généreux. Oui généreux, machiavéliquement généreux. Il est décédé l’hiver dernier d’un accident stupide de la circulation, place Saint-François, alors qu’il sortait de la banque avec un chèque d’importance pour une association de philanthropes.

- Qu’y a-t-il de machiavélique à soutenir la philanthropie?

- La société qui reçut le chèque se nomme Salva Lousonna. Elle se compose d’une dizaine de veuves de la plus respectable bourgeoisie de notre cité. Imaginez un aréopage de rombières influentes en crêpe noir. Elles embaument la violette fanée; elles se réunissent les lundis dans un salon de la Pension Mansfeld, celle-là même qui jouxte mon petit jardin et qu’annonce une rangée de lampadaires jaunes.

» D’un côté, ces vieilles luttent contre le paupérisme et l’insalubrité de nos rues foraines, dont une, la sente de Saint-Roch, se trouve un peu en amont d’ici. D’un autre côté, elles militent avec éclat pour la sauvegarde de l’aspect historique du centre de la ville. Plusieurs bâtiments des rues Chaucrau et Haldimand se situent dans le périmètre qu’elles s’acharnent à protéger. Or ils sont d’ores et déjà convoités par des commerçants, concurrents locaux de feu Pisani, qui entendent les remplacer par du neuf, ou en tout cas en rénover des parties.

Avant de signer son ordre charitable et de tomber sous les roues d’un taximètre, le vieux singe s’était d’abord bien assuré que sa propre maison, héritée par mariage, aurait juste le temps de ravaler sa façade, agrandir ses vitrines et en moderniser l’éclairage nocturne. Quatre mois se sont écoulés depuis sa mort; des mesures municipales viennent d’être appliquées pour garder l’extérieur de sa rue en l’état, mais toutes les modifications que Pisani avait envisagées sont faites, y compris les plus extravagantes…

Les travaux ont été réalisés, très fidèlement, sur des ordres signés par sa veuve, Mme Victorine Pisani, que vous avez rencontrée tout à l’heure. Oui, la Vieille Bourrique, ma chère bienfaitrice liseuse de cartes qui empeste le jasmin.

28/07/2008

Chauderon, mai 1920

chauderon.jpg

Une brise orangée commençait à fuser des luminaires clayonnés par les platanes, et les derniers passereaux du jour picoraient autour des crottins. Mes jambes trop longues m’encombraient, tant je m’évertuai à ne pas devancer le trot singulier du personnage que je venais enfin de trouver après deux semaines exaspérantes d’investigation, dans une ville que je ne connaissais pas. Les Lausannois sont des gens à prime abord affables, mais qui se transforment délibérément en Martiens, et en intensifiant leur accent, dès qu’un visiteur parisien s’aventure à les questionner sur les pans mystérieux de leur vie locale. Et pour sûr qu’il était mystérieux, l’homme que j’avais recherché, celui qui maintenant me guidait en faisant sonner dans sa main un trousseau hétéroclite de clés du siècle passé. Son nom était déjà une bizarrerie, que ses concitoyens prononçaient avec du dédain mêlé d’inquiétude: Salésy Henchoz. J’avais repéré mon bonhomme après avoir fait tinter le grelot de plusieurs portes de boutique, entre la place Saint-François, où j’avais laissé mes malles dans un hôtel convenable, et une espèce de cour des Miracles qu’on rejoignait à l’Ouest par un pont à hautes arcades. A présent, mon surprenant cicérone me conduisit jusqu’au milieu d’un second pont, de facture plus récente et au parapet ouvragé à la munichoise. Une humidité vaporeuse et malsaine nappait sa charpente monumentale.

- Voici le pont Chauderon! S’exclama Henchoz, fier comme s’il m’indiquait un bâtiment connu du monde entier. Il est magnifique, n’est-ce pas? Mais il pue; ce n’est pas de sa faute. Ces miasmes proviennent de la rivière qui est tout au fond du vallon. Elle charrie des millions de déchets de tanneries situées en amont, vers un troisième pont. Mais pour aller chez moi, il faut rebrousser chemin et traverser la place que vous avez vue, et qui s’appelle aussi Chauderon…

Enfin, le libraire accéléra son petit pas en secouant son trousseau pour y saisir la clef de son royaume. Après que nous avions franchi une succession de jardinets en lisière de la vaste esplanade, il ouvrit une haute porte en métal encastrée dans une masure en bois, trop petite pour elle et il me fit pénétrer dans une chambre en désordre, qu’une seule lampe à gaz éclairait.

- On m’a coupé l’électricité, s’excusa-t-il, mais elle me reviendra. C’est l’affaire d’un jour seulement. La dame Victorine m’a assuré qu’elle se chargerait de la question dès ce soir.

- De quelle dame parlez-vous? Celle qui m’a permis de vous retrouver, après m’avoir servi dans son boudoir une excellente, mais très étrange tisane citronnée?

- Ah! Elle vous a même fait avaler de sa potion miraculeuse? Il ne s’agit que du citron pressé dilué dans de l’eau chaude, sans sucre, sans larme de bénédictine ou de cordial, sans rien. Plus c’est fade, plus ça ressemble à du pipi de nourrisson, et plus ça préserve contre le vertige, prétend la brave Victorine. Mais dans sa bonbonnière à elle, que vous connaissez maintenant, ça fouette la rose et le jasmin, l’imbécillité des superstitieuses qui sont vieilles avant l’âge. Dans mon foutoir, à moi qui suis vraiment vieux, voyez, ça fleure bon le clope froid, le camphre pour les bosses. Pour celles que j’ai aux pieds. Et puis l’absinthe jaune de ma nièce du Val-de-Travers, et puis toute mon intelligence, n’est-ce pas? Il y a là ma vie à moi, à moi seul, et qui est une solitude utile aux autres, et puis toutes mes recherches. Oh! Oui, elles valent plus que celles de la médecine, plus que les travaux de notre pauvre Académie. Et ça sent le chat! J’allais t’oublier, mon chat. Il s’appelle Grimalkin. Mais vous convenez Monsieur, que ce ne sont pas exactement des odeurs de pipi de chat, mais des fragrances subtiles, des idées de chat, toutes ondoyantes et spiritueuses. Hm, elles m’enivrent de bonheur! Monsieur, Monsieur comment?

- Saunier, pardon Monsieur Henchoz! fis-je en toussotant, à cause probablement, de cette saleté de brouillard qui engluait leur nouveau pont monumental. Je m’appelle Philibert Saunier, avec un A et un U dans la première syllabe.