05/06/2008

Montreux-Territet 1911

862891816.jpg

 

 

Dans le Messager de Montreux de cette année-là, quelques découvertes amusantes qui fleurent à la fois la suavité Belle-Epoque, et une candeur bien provinciale:

 

 

 

.Demoiselle intelligente, présentant bien, cherche place dans hôtel comme lingère où fille de salle. Prétentions modestes. Pressant.

 .Haschisch chez le pharmacien contre cors, durillons, verrues.

.Fabrique de glace hygiénique, glace transparente, pure, livrée dans toutes dimensions, fabriquée avec l’eau des Avants.

.Marché couvert : dégustation gratuite du Bouillon Maggi en cube.

.Grand Hotel de Territet : Institut d’éducation physique E. Rouilly. Gymnastique suédoise et médicale – Escrime (fleuret, épée, sabre, rapière, canne). Danse de maintien : two-steps, boston, double boston. Self défense, boxe anglaise et française, lutte libre et suisse, lutte japonaise.

. "À LA LINGERIE MODÈLE :

Ce titre bien connu dans chaque oreille

Pour la commodité qu’on a à s’y fournir.

Les confections pour Dames sont là, sans pareille.

 

Et des robes d’enfants qui plaisent à ravir.

 

A la Lingerie modèle, on y vient de partout,

 

N’allez pas vous tromper d’adresse surtout.»

 

(Ref.  Au pays des narcisses, de M. Duchêne, Cabédita)

30/05/2008

Peut-on être amoureux d’un chat?

 

1078050853.2.jpgJ'ai connu dans le Haut-Pays un avare extraordinaire qui avait acculé son matou de ferme à chasser des levrauts! Mais il n'en avait fait qu'un demi-haret, car le fauve avait encore besoin des caresses de la fille du vieux grigou - en cachette, elle lui glissait de menus morceaux qu'elle chapardait au fumoir: "Sinon il deviendrait giacommetien, ce pauvre chat!"

 Or c’est justement un animal que le grand maître grison vénérait presque plus que l’art: «Dans un incendie, entre un Rembrandt et un chat, je sauverais le chat.» Et il existe même des chats sculptés par Albert Giacometti – infiniment maigres comme il se doit, l’échine raide tel un filin noir, la queue à l’horizontale. Mais que de grâce dans cette raideur et cette horizontalité!

Les écrivains les plus racés se sont évertués à décrire au mieux le chat. Il inspire tellement qu’il suscite une émulation émoustillée. Il devient un exercice de style: on dépeint un chat à sa façon personnelle, comme un peintre peint une vanité, un musicien compose un menuet, un dramaturge qui réécrit l’Antigone de Sophocle.

Léonard de Vinci (qui écrivait aussi) proclama: «Chaque chat est un chef-d’œuvre!»

C’est cette profession de foi qui sert d’épigraphe au nouveau livre de l’académicien Frédéric Vitoux*, essayiste raminagrophile chevronné, qui paraît dans la collection des Dictionnaires amoureux de Plon/Fayard, et où son animal fétiche est décliné de A, comme abyssin, à Z, comme zen. En passant par Belzébuth, l’incomparable Colette, Félix le Chat, La Fontaine, Louis XIV, Ti-Puss ou les procès en sorcellerie d’animaux… Sans oublier les proverbes, les locutions, les citations, les superstitions, les félins les plus historiques, les plus maléfiques et les plus doux.

En 1976, Vitoux avait déjà consacré un livre à Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline (toujours disponible dans ces chers Cahiers rouges de Grasset). Quelle idée ingénieuse déjà d’approcher la personnalité et l’œuvre d’un génie en se glissant dans la fourrure de son compagnon familier! Il se passe tellement d’osmoses secrètes entre les vibrisses (les moustaches du chat) et fibres tactiles ou vocales de son maître, que Montaigne, alors maire de Bordeaux, en fut perplexe: «Quand je joue avec ma chatte, qui sait si elle passe sont temps de moi plus que je fais d’elle?» (Essais II – 12)  

Pour son Dictionnaire amoureux des chats,  Frédéric Vitoux a su prélever des centaines d’autres citations d’auteurs où tendresse et admiration se mêlent à l’inquiétude, au mystère.

Je vous en livre en vrac quelques-unes de mes préférées:

 

- Le chat signe chacune de ses pensées avec sa queue. (Ramón Gómez de la Serna)

- Le chat s’étend de la divinité au lapin; poursuivi, hors les portes, par le rustre brutalement, il redevient, à l’intérieur, dans des recoins d’ombre, quelque chose comme nos lares, l’idole de l’appartement. (Mallarmé)

- Les chatons sont si souples qu’ils sont presque doubles: la partie arrière de leur corps est l’équivalent d’un autre chaton qui joue avec la partie avant. Ce n’est que lorsqu’on leur marche sur la queue qu’ils se rendent compte qu’elle leur appartient. (Henry David Thoreau)

- Si un poisson est la personnification, l’essence même du mouvement, alors le chat est le diagramme et le modèle de la légèreté de l’air. (Doris Lessing)

- Je lui ai dit une fois: «Salut à toi, le chat», et puis j’ai eu honte de lui avoir donné du tu.» (Giorgio Manganelli)

Pour conclure, un passage du cru de Frédéric Vitoux lui-même : - Le chat progresse comme au ralenti. Un côté et puis l’autre. Avec une incroyable souplesse. Prêt à bondir. Ou à tirer. The fastest gun in the West.

 

Frédéric Vitoux, de l’Académie française: Dictionnaire amoureux des chats. Plon/Fayard. 720 pages. Très soyeusement illustré par des cul-de-lampe historiés.

25/05/2008

Le Louvre est plus qu’un musée: un pays

1515361309.jpg

 

Il est devenu le plus vaste musée du monde après l’avènement de François Mitterrand en 1981, avec son projet du Grand Louvre et la pyramide en verre de Pei. La dernière fois que je l’ai visité, c’était parce qu’il pleuvait à Paris, et qu’avec une amie du IIe arrondissement proche, nous avions envie de deviser en marchant sans nous mouiller… Et nous en avons avalé du kilomètre entre le département des antiquités grecques, étrusques et romaines et le Pavillon des Sessions qui rassemble des trésors d’Afrique et d’Océanie, en passant évidemment par les célébrissimes collections de peintures et de sculptures. Quand nous n’avions plus d’histoires à nous raconter, au lieu de nous regarder dans le blanc des yeux, nous nous asseyions quinze minutes devant une nature morte de Chardin ou le tableau de Pierre-Narcisse Guérin représentant les amours d’Aurore et Céphale.

2023415480.jpgCe dernier sert maintenant de couverture à un délicieux «inventaire visuel et pratique», de la série Baechtold’s Best, des Editions Riverboom. En fait un véritable guide de voyage en images qui nous invite à explorer le Louvre non plus comme un musée, mais un pays. Une nation à part, multiculturelle, avec ses habitants attifés en bourgeois flamands, en shahs de Perse barbus, en madones de la Renaissance, en baigneuses nues. Avec ses nourritures désuètes et pittoresques: la Nature morte aux pêches et à l’ananas de Cornelis van Spaendonck (fin du XVIIIe siècle), la Coupe de crises, prunes et melon de Louise Moillon (XVIIe), fromages hollandais, banquets ottomans, et on en passe.

Lorsqu’il cessa définitivement d’être une demeure royale pour devenir, en 1793, le Muséum central des Arts, le Louvre n’était accessible au public que trois jours par décade révolutionnaire. Les six autres étaient réservés aux copistes et aux peintres. Les artistes vivants y étaient rois eux aussi, enseignaient à leurs élèves les lois de la perspective, ou passaient des heures entières, seuls devant une fresque ou une statue, à peaufiner leurs relevés. Ou simplement à méditer sans être perturbé par le brouhaha du tout-venant.

Le grand photographe viennois Eric Lessing de l’agence Magnum, spécialisé dès 1960 dans la reproduction d’œuvres d’art, y a quasiment «séjourné» durant quatre décennies. Le Louvre est devenu sa seconde patrie. Dans un entretien très savoureux, il confie aux auteurs du Baechtold’s Best ses bonnes adresses:

- Dans les grandes galeries, il y a tellement de monde, c’est comme de traverser une station de métro aux heures de pointe. Ne suivez pas le flux, allez dans les petites galeries! Au deuxième étage, chez les Français, il y a des merveilles et on n’est pas bousculé.

La collection du Baechtold’s Best n’en est qu’à son deuxième album. D’autres explorations de pays par l’image sont annoncées: le Texas, l’Iran, le pôle Nord, la Suisse. Et avant eux Pékin, qui est lui aussi un pays à lui seul. Le premier de la série nous ouvrait les portes mystérieuses de l’Afghanistan. Le graphiste Claude Baechtold, qui lui a laissé son nom, y avait rencontré en 2002 le reporter-photographe Paolo Woods, et notre brillant confrère Serge Michel, Prix Albert-Londres 2001, actuellement correspondant du Monde à Dakar. A Belgrade, puis en Suisse, la troïka a fait la connaissance de l’écrivain-éditorialiste David Laufer, (oui, notre coblogueur à succès), puis le réalisateur-diffuseur Alexandre Tzonis. A cinq, ils ont lancé les Editions Riverboom, et cette conception de guides illustrés inédite et revigorante.

Au pays du Louvre, Baechtold’s Best, Ed Riverboom. Et pour un programme d’interactivité:

www.paysdulouvre.fr

Sachez encore que Serge Michel vient de signer, avec le même Paolo Woods et Michel Beuret, de L’Hebdo, un ouvrage que je n’ai pas encore lu mais dont je trouve le thème passionnant, d’une actualité troublante et brûlante:

La Chinafrique, parue le 20 mai chez Grasset, raconte l’expansion chinoise dans tous les secteurs économiques du continent noir. Les auteurs ont sillonné celui-ci durant deux ans, en traversant une quinzaine de pays.

Les Chinois y seront-ils de meilleurs colons que ne le furent naguère les Portugais, les Arabes, les Anglais, les Français, les Allemands, les Italiens?