06/10/2013

Gustave Courbet, une fin boélande

En octobre de 1873, il y a 140 ans, le peintre Gustave Courbet, chef de file du réalisme français, s’établit à La Tour-de-Peilz après des semaines de vadrouille entre Fleurier, Genève et Veytaux. C’est à l’instigation d’une Dame Joliclair, de Pontarlier qu’il a passé la frontière en catimini le 23 juillet. A 54 ans, il fuyait la IIIRépublique de l’obtus Mac-Mahon, un président monarchiste hostile envers les anciens insurgés de la Commune, dont Courbet fut un des héros les plus emblématiques. Pour avoir notoirement renversé la colonne Vendôme. Après six mois de prison, et un séjour dans sa commune natale d’Ornans, sur la Loue, en Franche-Comté, l’assemblée de Versailles envisageait de lui faire rembourser les frais du sacrilège déboulonnage: 323 091 francs, à payer sur 33 ans. Telle est la raison de son exil, durant lequel tous ses biens, à Paris ou dans le département du Doubs, sont saisis par le fisc. Ses proches sont sous surveillance policière. Il engage le pari de plus retourner en France avant un vote d’amnistie générale. En fait, il n’y retournera plus: il mourra au bord du Léman, quatre ans plus tard, le 31 décembre 1877, en apprenant que son atelier parisien (l’objet d’une toile célèbre) a été dispersé à l’encan.

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Retour à octobre 1873. Quand il s’installe à La Tour-de-Peilz, d’abord à la Pension Bellevue, puis dans la maison du Bon-Port, proche du lac, rue du Bourg-Dessous, la commune est peuplée de 3600 âmes. Gustave Courbet est un quinqua barbu qui en impose son entregent jovial, sa célébrité internationale, ses amitiés avec le politicien français Léon Gambetta, souvent de passage à Clarens, ou le Vaudois Louis Ruchonnet. Il fraternise avec les gens du cru: des Boélands vignerons bien nantis, des tâcherons aux ongles noircis par le sarclage, de modestes pêcheurs de vengerons de la péninsule de la Becque. Au Café du Centre, situé à la Grand-Rue, il impressionne surtout par sa ronde bedaine, sa voix impérieuse dont l’accent parisien est mâtiné de pointes jurassiennes. Un gros mangeur, un soiffard tapageur. Il lui arrive de transgresser le règlement communal, notamment en prenant des bains de nuit.

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 Dans un rapport de police du 18 juillet 1874, un inspecteur Boulenaz en fait cette pittoresque description:

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«Je suis dans l’obligation de vous faire connaître les mauvais propos tenus par M. Courbet à l’un des camarades répandus sur la grève du lac vers les 11 heures et demie du soir. Monsieur Courbet étant tout nu et son camarade idem. Monsieur Courbet ne pensait pas que le Commissaire de police se trouvait à trois pas de distance et prenant note de tous les mauvais propos que sa bouche pouvait lâcher: les autorités de La Tour-de-Peilz et les Agents de police sont tout un tas de crétins, de chenoilles, etc., vu qu’il n’est pas permis de baigner sur ce parcours de nuit…»

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L’expression patoisante «chenoille» fait-elle déjà partie du vocabulaire courant du peintre français? Toujours est-il que ses efforts d’acclimatation sont remarquables. Il assiste aux manifestations locales de gymnastique, de chant, de tir, fréquente de nombreux cercles démocratiques. Parallèlement, il peint et sculpte. Notamment un buste féminin en bronze, dont il fait don à ses hôtes de La Tour-de-Peilz - une maîtresse de Gambetta lui aurait servi de modèle. Intitulée d’abord Helvetia, la sculpture revêt des attributs révolutionnaires français et porte sur son corsage notre croix fédérale. Un mélange de symboles que la Municipalité trouve malséant, car il induirait à de regrettables interprétations politiques. Comprenant ce souci de neutralité, Courbet transforme la croix suisse en étoile à cinq branches et rebaptise son œuvre Liberté. Inaugurée le dimanche 15 août 1875, elle se trouve actuellement sur la place du Temple. De même que le Musée Jenisch, de Vevey, conserve le moule original d’une tête de femme qui lui a servi pour des médaillons en ronde-bosse destinés à un Café des Mouettes, incendié au début du XXIe siècle. Ainsi que plusieurs toiles, dont Le coucher de soleil sur le Léman et La terrasse du Bon-Port, sa demeure boélande. Dans son atelier, il accueille de nombreux visiteurs comme lui en exil, et à la petite cour se joint un couple de Marseillais qui s’assure de son ménage, puis un brave garçon nommé Grütter, chargé des courses. Ce même se verra chargé un soir (non daté) d’une charge hallucinante: son maître lui a donné l’ordre de bouter le feu sur la grève à une soixantaine de ses toiles qu’il juge indignes de son talent.

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Selon quelques historiens de l’art, le génie de Courbet est en train de s’étioler au rythme où sa santé se détériore. Il se perd dans l’alcool, coupe d’absinthe le vin blanc de Chardonne, souffre de sifflements aux oreilles, d’une cirrhose du foie, d’un kyste à la rate et, comme Beethoven, d’hydropisie. Sa chair jaunit, devient œdémateuse. Après avoir été enterré dans l’ancien cimetière de La Tour-de-Peilz (où une stèle évoque encore sa mémoire), son corps sera exhumé pour être rapatrié à Ornans en 1919.

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Une fin sans reflets comme le plomb

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Durant ses ultimes années sur la Riviera vaudoise, Gustave Courbet aurait, selon de nombreux critiques, perdu de son inspiration. Une théorie que conteste dans son dernier beau roman, A la claire fontaine, l’écrivain franco-lausannois David Bosc, que Jean-Louis Kuffer a présenté dans nos pages le 25 août passé (je me permets de reproduire son texte ci-dessous). Le jugement du grand historien d’art Elie Faure (1873-1937) sur les dernières toiles du maître est d’une sévérité crispée:

«Une joie sensuelle, vulgaire, mais mille fois plus forte que le goût, que la pudeur, pèse sur l’œuvre, allant souvent jusqu’à en étouffer l’air, parfois la matière elle-même, les rendre irrespirables, indigestes, éteints et sans reflets comme le plomb.»

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Pour rappel et pour l’anecdote, ce fut deux ans après son installation à Bon-Port que Courbet peignit un ombrageux paysage représentant notre château de Blonay sous la neige. Le tableau se trouve actuellement à Budapest après avoir un temps servi à camoufler, tel un marouflage-masque, la désormais célébrissime Origine du monde représentant crûment un sexe de femme. Vendue du vivant de l’artiste à Khalil Bey, un diplomate ottoman, elle fut acquise par le Musée d’Orsay en 1995.

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Le texte de Jean-Louis Kuffer :

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Un pur joyau sur le première liste du Goncourt: La claire fontaine de David Bosc.

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Le grand art est parfois le plus bref, et telle est la première qualité de ce formidable petit livre: en à peine plus de 100 pages, David Bosc, quadra né à Carcassonne et Lausannois d'adoption (collaborateur d'édition chez Noir sur Blanc), concentre l'essentiel d'une destinée rocambolesque  et d'une oeuvre profuse qui ont déjà suscité moult gloses contradictoires. Or David Bosc fait mieux que de rivaliser avec les spécialistes: il y va de son seul verbe aigu, précis, charnel, sensible et pénétrant. Ce qui ne l'empêche pas de connaître son sujet à fond. Qu'il focalise certes sur les dernières années, du début de l'exil au bord du Léman (1874) à la mort du peintre (1877), mais avec de multiples retours: sur l'enfance à Ornans, la bohème et la gloire parisienne, la tragédie de la Commune et les "emmerdements" qui collent au cul de l'artiste révolutionnaire avec le remboursement de la colonne Vendôme renversée que l'Etat exige de lui.

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"Dès qu'il eut du poil au menton, les couilles en place et un bâton de marche, Courbet s'est avancé au milieu des vivants sans reconnaître à quiconque de pouvoir le toiser", écrit David Bosc. Communard, ami de Proudhon, il n'est d'ailleurs pas tant de ceux qui demandent la liberté comme un dû gratuit, mais voient en elle un devoir personnel à remplir.   En Suisse, les agents et autres autorités qu'il taxe, ivre,  de "chenoilles", font rapport  parce qu'il se baigne à poil à minuit, mais l'exilé y trouvera généralement bon accueil (il fait partie de la chorale de Vevey et prise les fêtes de gymnastique) et se montrera plus que reconnaissant. Après sa mort rabelaisienne, son ventre "comme un évent de baleine" mis en perce, on découvrira le dénuement dans lequel vivait ce grand vivant généreux en diable dont les coups d'épate n'étaient que pour la galerie.     

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Côté peinture, secondé par quelques compères, Courbet peint en ces années des paysages à tour de bras, et du meilleur au pire. Le public parisien vomissait les pieds sales de ses femmes peintes et son ex-ami Baudelaire a décrié son réalisme noir, mais David Bosc relève qu' "il touche au miracle quand il descend dans le labyrinthe, quand il accepte de se mettre au pouvoir de la chose, de prêter le flanc à son mystère: en de tels moments, Courbet se laissait peindre par le lac en couleurs d'eau, en reflets d'or, il se faisait cracher le portrait par la forêt, barbouiller par la bête, aquareller par le vagin rose".

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L'apport majeur de La claire fontaine, à cet égard, est de situer le réalisme poétique de Courbet par rapport à Rembrandt ou Millet, notamment, en désignant ce qu'on pourrait dire son noyau secret: " Courbet plongeait son visage dans la nature, les yeux, les lèvres, le nez, les deux mains, au risque de s'égarer, peut-être, au risque surtout d'être ébloui, ravi, soulevé, délivré de lui-même, arraché à son isolement de créature et projeté, dispersé, incorporé au Grant Tout".     

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18/09/2013

Jack L’Eventreur, le roi des serial killers

 

La nuit du vendredi 31 août 1888, il y a 125 ans, deux charretiers tombent sur le corps inanimé d’une femme dans la cour d’un immeuble de Buck’Row, à Whitechapel. Respire-t-elle encore? Les assassinats sont monnaie courante dans ce sinistre quartier de l’East-End londonien, en la 51e année du règne de la reine Victoria. Ce n’est qu’après l’arrivée des policiers qu’on s’aperçoit que Mary Ann Nichols, alias Polly, une prostituée de 42 ans, mère de cinq enfants, n’a pas été que tuée, mais mutilée avec une cruauté glaciale, une précision quasi chirurgicale: on lui a tranché le cou, coupé la langue, et disséqué la région de l’abdomen. A l’aide d’un scalpel? C’est la question troublante qui se posera dans le Times du 3 septembre, avec le rapport du Dr Llewelyn, le médecin légiste qui a dû affronter l’insoutenable autopsie. Pour comble de bizarrerie, la victime n’a pas été violée, seulement éviscérée… La presse anglaise, qui s’intéresse rarement au crime dans les quartiers pauvres quand il ressortit à la criminalité ordinaire, trouve celui-là assez phénoménal pour en faire ses choux gras et dénoncer enfin les conditions sociales de la zone sinistrée de Whitechapel. Pour mettre surtout en charpie le programme du gouvernement en matière de sécurité: l’enjeu est politique, il satisfait, pour changer, des élus radicaux «de gauche», parmi lesquels le dramaturge George Bernard Shaw. Cinq jours plus tard, soit le 8 septembre 1888, on avise le cadavre d’une autre courtisane du voisinage, elle aussi «affouillée» au ventre: les intestins d’Annie Chapman, 47 ans, ont été arrachés, et ses organes génitaux prélevés par quelque bistouri… Suivent deux longs mois fiévreux durant lesquels trois autres femmes pareillement massacrées seront identifiées dans le même marigot. Cette fois, ses riverains s’enflamment, des Londoniens volontaires s’organisent en vigiles pour suppléer aux incapacités de la police, mais font chou blanc et perturbent l’enquête de Scotland Yard.

La presse britannique n’est plus seule à affriander ses lecteurs de ce feuilleton sanguinolent. Il est à la une de tous les titres d’Occident. Dans ceux de la puritaine Suisse romande, on le décline avec peu de détails anatomiques, une retenue langagière et morale: les cinq victimes confirmées de celui qui se ferait appeler lui-même Jack l’Eventreur, ne sont pas des péripatéticiennes mais des «femmes de la plus basse condition». Dans la Gazette de Lausanne du 16 novembre, on lit ce récapitulatif goguenard: «Les mystères sanglants de Whitechapel continuent à ne pas s’éclaircir. Jack l’Eventreur s’obstine à garder l’incognito. La police avait affirmé qu’elle prendrait l’assassin en flagrant délit, et dans le ridicule espoir de profiter d’une occasion, des détectives s’étaient déguisés en femmes, stationnant au coin des rues avec cette conviction grotesque que le meurtrier, séduit par leurs attraits, viendrait se jeter dans leurs bras…» Deux ans plus tard, en février 1891, un chroniqueur de l’Estafette – lointain ancêtre du Matin – s’amuse ouvertement des piétinements et déroutes des inspecteurs après qu’ils eurent confondu un suspect, vite relâché comme tant autres: «Ça, Jack l’Eventreur? le monstre mystérieux, la fantastique énigme rouge qui hante depuis trois ans l’imagination populaire… Il devenait presque romanesque et quasi féerique, à force de se faire invisible et insaisissable, comme l’ombre même où il opérait.»

A Londres, pendant ce temps, des indices importants s’accumulent, une mosaïque s’ébauche. Outre qu’elles sont de «la plus basse condition», les cinq femmes avaient en commun d’être quadragénaires, hormis la dernière, une certaine Mary Jane Kelly, dite Ginger, qui succomba à ses armes terrifiantes à 25 ans, le 9 novembre 1888. Comparé à d’autres serial killers qui l’ont précédé (Gilles de Rais, au XVe siècle qui fut l’auteur de 140 meurtres, ou, au XVIIe, en Hongrie, la comtesse Elisabeth Bathory qui aurait assassiné 300 jeunes vierges…) leur énigmatique assassin n’a fait en définitive peu de victimes. Comment expliquer sa plus grande notoriété dans la mémoire collective? Par son mode opérationnel méthodique et «chirurgical», qui ne s’accompagnait pas de viol; par son cache-cache diabolique et son habileté à déjouer les traques policières. Les historiens avancent surtout que l’Eventreur fut le premier grand criminel à se vanter de ses méfaits en envoyant des lettres manuscrites aux journaux. Un manipulateur de l’opinion.

«Jack the Ripper», textuellement Jeannot l’étripeur (Jack étant le petit nom de John, et non pas de James), se serait lui-même nommé ainsi pour augmenter son mystère médiatique. Il se pourrait aussi que ce pseudo ne fut que l’invention des limiers de Scotland Yard: en la propageant dans les canards populaires, ils espéraient que la graphie du parafe - elle bien imitée - fût reconnue par quelque lecteur qui la connaissait. Depuis, la véritable identité du meurtrier n’a pas été révélée par la Metropolitan Police. Gageons que, 125 ans après, elle ne l’a toujours pas identifié.

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Les «rippérologues» ont pris la relève

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Là où échoue le génie technique des investigations policières, rejaillit souvent celui créateur des écrivains. Ainsi l’épilogue embrouillé des crimes en série de Whitechapel a inspiré, depuis l’automne 1888, une myriade de gens de plume - suivis plus tard de gens de caméra. Tous persuadés d’arriver à élucider par déduction philosophique ou par la fiction, ce fait divers que la plus finaude police du monde n’a pas su résoudre. Jack l’Eventreur a ainsi inspiré 13 essayistes, 9 romanciers (dont le cher poète Robert Desnos, en 1928), une quinzaine d’auteurs de bande dessinée, plus 30 cinéastes ou réalisateurs de téléfilms et une kyrielle de jeux vidéo… La plupart de ces monomaniaques, qui ne récusent pas le sobriquet de «rippérologue», ont fondé leurs recherches ou élucubrations sur les destins de trois suspects officiels: le prince Albert Victor d’Angleterre, duc de Clarence, petit-fils de Victoria. Une rumeur diffuse l’accablait d’instabilité mentale, de goût démesuré pour le sadisme sexuel. Le cas du Dr William Gull, qui fut le chirurgien officiel de la famille royale, inspirera plus tard une magistrale BD d’Alan Moore. Enfin, c’est sur celui du peintre post-impressionniste Walter Sickert, que la romancière Patricia Cornwell a jeté son dévolu, en arguant de tests ADN «définitifs», mais qui seront à leur tour controversés.

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03/08/2013

L’élégant Dr Bourget, l’ami des oiseaux

Le 27 juillet  1913, l’Université de Lausanne prend le deuil en apprenant le décès subit, à 57 ans, d’un des «plus admirables cliniciens du temps». Avec son contemporain César Roux, et leur aîné Marc Dufour, mort en 1910, le Dr Louis Bourget a été un précieux fleuron de la Faculté de médecine. A Genève, La Patrie Suisse lui rendra le 18 août un hommage appuyé, ainsi qu’à ses confrères: «On a pu dire, avec raison, que Lausanne peut être considérée comme la Mecque des malades de l’univers entier. Les épuisés de la civilisation excessive, les égrotants de toute nature qui n’ont plus foi dans la thérapeutique courante, y accourent en dernier ressort, pour demander à certains grands maîtres de l’art de guérir, la guérison ou tout au moins une diminution de leurs maux. Au premier rang des maîtres illustres dont s’est honorée la jolie et claire cité vaudoise, a pris place le Dr Bourget…» Si Dufour était ophtalmologue et Roux chirurgien, Louis Bourget, lui, a été un enseignant et un chercheur polyvalent, avec pour spécialité principale les affections du tube digestif. Un «chimiste de l’estomac»: il conçut un régime à base de farineux et de poudres alcalines qui fit des miracles et sa notoriété. De France, mais aussi de la Mitteleuropa des savants, des gens de lettres, des princes venaient consulter le docteur lausannois et se faire soigner par lui. Parallèlement, il inventa un instrument d’auscultation cardiaque et créa, un an avant sa mort, un Secrétariat antituberculeux afin de sensibiliser plus largement l’opinion et les pouvoirs publics en faveur de la lutte contre la tuberculose.

Il naît à Yverdon en 1856, d’une famille protestante originaire de Rivaz. Son père Jules est maître de classe à l’institut des sourds-muets de Charles Naef. Après le Collège, Louis suit des études de pharmacie à Lausanne, puis en Allemagne. Il pratique cette discipline à l’Hôpital cantonal de Genève avant d’y entamer une formation de médecin. Ce second cursus le conduit aussi à Paris et Strasbourg. Avant de se fixer définitivement dans la capitale vaudoise, il se plaît beaucoup dans la cité du bout de lac. Il y enseigne comme privat-docent et fréquente le milieu des arts et des lettres, et se révèle un mécène éclairé en soutenant notamment le peintre Ferdinand Hodler, qui fera son portrait: à trente ans, le Dr Louis Bourget a une figure ovoïde, un nez rond, un front à saillies, le cou gras engoncé dans un col amidonné et des yeux bleus un peu délavés. Vingt-six ans plus tard, peu avant sa mort, son regard aura gagné en malice face à l’objectif des photographes. Il passe alors pour un érudit affable et «primesautier», élégamment modeste, mais très pugnace dans la défense des belles causes. La lutte pour l’éradication de la tuberculose en est une majeure, mais son nom sera plus durablement associé à ses engagements d’ornithologue. Passionné par la flore et la faune de sa contrée, il consignera ses observations dans un livre intitulé Les beaux dimanches*, dont voici un extrait:

«À dix ans, je rêvais déjà d’être naturaliste, un homme qui s’en va par le monde, chassant et pêchant, à la recherche de ces aventures que nous lisions dans les livres de Fenimore Cooper, de Jules Verne (…).
J’aurais bien voulu mener cette vie de naturaliste sur les bords des grands lacs africains, mais la destinée me fixant sur les rives du Léman, je dus me contenter de poursuivre mes découvertes dans cette contrée admirable, où serpentent le Flon, la Venoge, l’Aubonne, le Boiron et autres fleuves que mon imagination de Tartarin transforme assez facilement en grands fleuves inexplorés du centre de l’Afrique.»

Ce grand ami de la gent ailée fera œuvre de pionnier en lançant une souscription publique pour l’installation de nids artificiels dans une réserve naturelle, avec prés et bosquets, au bord du Léman. Son projet ne prendra forme qu’après sa mort, dès 1920, avec la création du Parc Louis Bourget, à l’ouest de Vidy.

 

*Les beaux dimanches, réédité en 1965 chez Plaisir de Lire

219 p.

 

 

 

 

 

Hérons, lucioles et pique-niqueurs

 

 

 

Sauvegardée en 1915, la zone verte du futur parc Bourget a été conquise sur d’anciens marécages asséchés du delta de la Chamberonne, à deux pas de laquelle se dressait en 1723 le gibet du major Davel (dont l’exécution sera commémorée par une stèle flanquée de huit cyprès noirs). Classée d’abord «réserve de chasse» en 1921, elle ne deviendra effectivement réserve ornithologique qu’en 1941. Aujourd’hui, elle couvre une surface de 17,35 hectares, combinée de pelouses et de hautes futaies de frênes, de hêtres verts et pourpres, de saules, de bouleaux, de charmes et d’aulnes. On y a incrusté des nichoirs artificiels pour passereaux. Le héron au long bec vient aussi faire son nid au sommet des peupliers géants. La nuit, les sous-bois scintillent de lucioles tandis que les jours d’été, entre la plage de Vidy voisine et les fontaines ruisselantes du siège officiel du CIO, des centaines de Lausannois viennent en grappe se dorer au soleil du Léman et au feu des barbecues. Au loin, il y a le canard colvert qui ricane

 

 

 

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