22/04/2012

Le destin carcéral de Chillon

Le majestueux château des comtes de Savoie est devenu un site romantique où affluent les disciples de Rousseau, qui l’évoqua en 1762 en sa Nouvelle Héloïse. Plus nombreux sont les pèlerins anglais venus se recueillir sur les lieux qui, en 1816, inspirèrent à Lord Byron son poème-culte The prisoner of Chillon. Des voyageurs de société londonienne la plus huppée, poètes itou, ou peintres, et qui contribueront à faire du joyau moyenâgeux de Veytaux une première plate-forme touristique. Non seulement pour notre région, mais pour la Suisse entière. Soit une clé des Alpes, une genèse de l’alpinisme populaire: mais ce n’est là encore qu’une musique d’avenir.

Car, au cours de l’ année 1836, nos autorités restent si imbues de l’indépendance de leur jeune canton - un peu plus que trentenaire-, qu’elles oublient qu’une de leurs prérogatives est d’en sauvegarder le patrimoine. La mode politique d’alors est de tirer des plans sur la comète, de ne jurer que par le progrès, l’avenir. Au mépris des vieilles pierres, et de ces hurluberlus étrangers qui voudraient les sanctuariser. A l’exemple des révolutionnaires de Montreux qui, en 1798, occupèrent la forteresse de Chillon, pour n’en faire qu’une remise de fortune, un entrepôt d’armes et de poudres, nos ministres vaudois ordonnent enfin son réaménagement. Un réaménagement sommaire qui doit seulement mieux conserver le matériel de guerre, et créer de nouveaux cachots. Oui, ces «patriotes» de 1836 (qui n’ont pas lu Byron) confirment qu’il n’y a de meilleure prison possible que ce château lacustre cerné de douves naturelles. Leur inculture est historique, antipatriotique: Chillon, un des plus beaux vestiges médiévaux de la Suisse, avait déjà été destiné à n’être qu’un triste arsenal, un vulgaire hangar à fourrage, une méchante bâtisse carcérale, par l’ancien «oppresseur bernois», cela durant 260 ans.

Ces fier-à-bras vaudois en ignorent le destin fulgurant.

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10/04/2012

Une Lausanoise best-seller, Isabelle de Montolieu

Trois ans avant sa mort en 1832, une fluette septuagénaire se confine à demi-percluse en sa maison de Vennes, sur les hauts de Lausanne. Son fils Henri-Antoine de Crousaz l’y a rejointe quelques mois auparavant. Il ne le lui survivra que d’un jour, et ils seront inhumés dans le même caveau au cimetière de Pierre-de-Plan. Or, avant qu’elle ne fût frappée de paralysie, Isabelle de Montolieu a été une dame du monde sémillante et courtisée. Particulièrement dans le quartier de Bourg, où elle naquit en 1751 et où elle conservera toujours un pied-à-terre. Un médaillon lithographié en 1821 lui fait esquisser un sourire; alors que pour toutes les femmes de son temps, la maussaderie était encore de mise quand elles posaient devant le peintre. Ses prunelles sont ironiques sous un duvet sourcilier dru. Son front ourlé d’adorables accroche-cœurs qui se dégagent d’un modeste petit bonnet blanc de «paysanne», à la mode chic parisienne. Elle paraît plus spirituelle, plus charmeuse que jolie.

Qu’importent son âge et ses maux: elle reste adulée par ses compatriotes pour avoir été la première romancière romande à succès, même à l’échelle européenne. Si Mesdames de Sévery et Polier de Corcelles – déjà évoquées en ces pages du 250e - furent de plus brillantes devancières par l’élégance de leur plume, elles n’étaient que chroniqueuses ou épistolières. La Montolieu, elle, a eu le cran d’écrire des contes et des récits de fictions, «à la manière des hommes». Dans le sillage d’abord des préromantiques allemands, mais aussi de La Nouvelle Héloïse (1761) de Jean-Jacques Rousseau, qui inspirera au début du XIXe siècle, en Suisse aussi, une surabondance de textes similaires mais inférieurs, et larmoyants. Dans la Caroline de Lichtfeld, d’Isabelle de Montolieu (Lausanne 1786), on larmoie autant, mais son roman triomphe à Paris, puis à Londres. Peut-être y dénote-t-on une sensibilité plus rousseauïste que chez ses émules littéraires. Elle est probablement la seule qui ait rencontré, à onze ans, le philosophe de Genève, l’année de la parution du Contrat social: «J'ai connu Rousseau personnellement dans mon enfance, et j'ai passé quelque temps avec lui à Yverdon chez Mr de Gingins de Moiry, qui était mon proche parent. J'ai pu le peindre, d'après nature, et je crois avoir bien saisi sa manière et son caractère.» Pour mièvre qu’elle soit, sa romance sera plusieurs fois rééditée. Son héroïne prussienne, et son dilemme déchirant entre piété filiale et liberté d’aimer, ont fait battre bien des cœurs dans les cours princières ou chez les bourgeois nantis. Moins dans les chaumières et chaumines des quartiers pauvres, où d’ailleurs on ne sait pas lire… Depuis, Isabelle de Montolieu rédigea des romans et des nouvelles par dizaines. En tout, 105 œuvres – parmi lesquelles des traductions de chefs-d’oeuvres de la grande Anglaise Jane Austen, ou celle du fameux «Robinson suisse, journal d’un père de famille naufragé avec ses enfants», œuvre d’un Bernois Johann-David Wyss, parue à Zurich en 1812. En 1817, son essai, assez charmant, sur «Les châteaux suisses» est truffé de vigoureuses anecdotes et de descriptions détaillées qui ont séduit le libraire parisien très tricolore Claude Arthus-Bertrand. Le même éditera en 1823 «Les chevaliers de la cuillère, suivis du château des Clées et de Lisély, anecdotes suisses.»

Passé le cap du XXe siècle, la quasi-totalité des écrits d’Isabelle de Montolieu, la prolifique - ou la prolixe? - tomberont tristement dans l’oubli. Pourtant, comme pour tout auteur expédié au purgatoire littéraire ou, aux mieux, mis en orbite jusqu’à une éventuelle résurrection, un quarteron d’admirateurs persévérera à croire à son étoile. Sans vouloir les chagriner, il se peut que la véritable consécration littéraire d’Isabelle de Montolieu, posthume et en creux, fut assurée en 1857 par Flaubert: en citant «Caroline de Lichtfeld», le best-seller de la Lausannoise, parmi les premières lectures emphatiques et médiocres de son héroïne Emma Bovary – un personnage romanesque autrement plus universel -, il contribua un tantinet à l’immortaliser…

 

Des Clées au à l’Oberland

 

L’écriture d’Isabelle de Montolieu est moins ampoulée et plus digeste dans les textes qu’elle laissera sur les châteaux de la Suisse, ou ses paysages chargés d’histoire. Apprécions-la à travers ces deux extraits:

Le village des Clées, qui jadis était une petite ville, est situé sur la frontière qui sépare le canton de Vaud de la France, et sur la pittoresque rivière l'Orbe, traversée là par un ancien pont de pierre d'une seule arche très élevée au-dessus de la rivière, que l'on voit à peine, son lit étant caché par les saillies des rochers qui l'entourent. Le château des Clées était placé sur une hauteur au-dessus du bourg; il ne présente plus qu'un amas de ruines qui attestent la grandeur de cet édifice et son antiquité: la seule partie à peine habitable est une tour dans laquelle on peut au besoin renfermer des prisonniers. Cet édifice fut jadis une forteresse imposante qui défendait cet étroit défilé et soutint plus d'un assaut. Il y a toute apparence que son nom dénaturé était autrefois les Clefs, car l'on pouvait le considérer comme une des clefs de l'Helvétie.

Les bains de Weissenburg sont situés à une demi-lieue du village du même nom, à cinq lieues de la petite ville de Thoune. Le chemin qui y conduit s'enfonce au travers des montagnes, jusque dans la gorge romantique (…) Lorsque le ruisseau est grossi par les pluies ou la fonte des neiges, on ne peut même, sans de grands dangers, s'approcher de l'horrible fente par laquelle il s'échappe du rocher. Il faut passer sur d'énormes blocs de pierre détachés des montagnes, sur des troncs d'arbres immenses entraîné par la chute des eaux, et s'élever sur des échelles suspendues contre des rochers à pic; mais les amateurs de ce genre de beautés sont bien récompensés de leur peine, lorsqu'ils ont le courage de parcourir la vallée du Siebenthal, l'une des plus intéressantes de la Suisse, et de suivre d'un bout à l'autre le cours de la Sieben, ou Simmen. C'est cette rivière qui a donné le nom de Siebenthal à la vallée, et qui l'a pris elle-même d'un des sites les plus remarquables de son cours, nommé die Sieben Brunnen en allemand, et en français les Sept Fontaines.

 

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03/04/2012

Un apôtre du goût

En février 1826, les Vaudois apprennent la mort, à Paris, de Jean Anthelme Brillat-Savarin, à l’âge de 71 ans. Pour nos gens de lettres au courant des échos de la meute courtisane du vieux Charles X, et pour quelques chefs de cuisine et hôteliers de Lausanne, ce personnage devenu considérable en son pays (conseiller à la Cour de cassation) est une vieille connaissance. Originaire du Bas-Bugey, c’était alors un trentenaire pétulant à nez busqué, à lèvres charnues d’épicurien, lorsqu’il se réfugia en Suisse en tant que député français en disgrâce et en danger. Un girondin fuyant la Terreur de 1793. Docteur en droit, accessoirement médecin et chimiste, Brillat-Savarin faisait cap sur Moudon, où un cousin fonctionnaire lui offrait l’asile. Il s’autorisa une escale prolongée dans la capitale vaudoise où la bonne société de la rue de Bourg ne fut pas insensible à son esprit de sel, tissé de diplomatie matoise, et qui appréciait les vins du Léman. Un gourmand? Non, un gourmet, une fine gueule. Mieux encore: un gastronome. Les maître-queux de notre prestigieux Lion d’Or, habitués à ne servir que des princes, mijotèrent pour ce faux sans-culotte à gants blancs un menu «local», digne d’un repas royal. Il s’en délecta et devait s’en souvenir 33 ans plus tard, quand parut, en décembre 1825, deux mois avant sa mort, son best-seller d’hédoniste philosophe: La Physiologie du goût, qui sera adulée partout comme une des bibles de l’art culinaire, et fut éditée sans l’identité de son auteur… Celle-ci ne sera révélée qu’en 1838, aux Editions Charpentier. Soit 12 ans après sa mort par refroidissement dans les caves de la nécropole royale de Saint-Denis. Brillat-Savarin y résume la cuisine vaudoise à un «bon gibier des montagnes voisines et à l’excellent poisson du lac de Genève, accompagné d’un petit vin blanc limpide comme l’eau de roche, qui aurait fait boire un enragé.»

Plus discutable est sa recette de la fondue: «Ce n’est autre chose que des œufs brouillés au fromage»!