01/04/2012

1820, les lettrés de Sain’f

Depuis un an, une effervescence intellectuelle règne au nord de la place Saint-François. Des Messieurs en pantalon, gibus et cape anglaise, se réunissent régulièrement dans un bâtiment qui fut la maison natale du grand Benjamin Constant, l’auteur d’”Adolphe”. Elle appartient à présent au banquier Philippe-Louis Will, un notable allemand acquis aux idées nouvelles, qui a ouvert ses beaux salons à ce Cercle littéraire lausannois, fondé le 24 janvier 1819 par Henri Perregaux. Avec un essaim de magistrats, commerçants et gens de lettres, cet influent architecte, champion du néoclassicisme et franc-maçon émérite, y accueille de plus en plus d’esprits progressistes, des amis et des arts et des sciences. Ainsi que des révolutionnaires de 1798, parmi lesquels un certain Frédéric César de la Harpe. Leur courant de pensée se déclare en rupture avec le conservatisme des bien-pensants d’un autre club, celui qu’abrite, rue de Bourg, la très pittoresque maison de Loys depuis plus d’un demi-siècle.

Celle du Cercle littéraire, sise place Saint-François 7 - et dont il se portera acquéreur le 25 mai 1821 – avait été une pimpante propriété de Chandieu. Elle couvre une superficie de 471 m2: une vaste bibliothèque, une salle réservée à la lecture des journaux et des périodiques, une autre pour les réunions et conférences. Une infrastructure pour favoriser l’étude et promouvoir l’instruction de la jeunesse. De nombreux visiteurs de Suisse alémanique et de pays étrangers sont chaleureusement accueillis. Notamment des hôtes de marque: François-René de Chateaubriand en 1826, puis Charles Sainte-Beuve, le patriote italien Luigi Melegari, etc. Au début du XXIe siècle, on continuera d’y observer les règles établies par Henri Perregaux et ses amis: on n’y fume pas, on ne consomme pas d’alcool. Mais on peut boire du café et jouer au billard…

 

 

 

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08/03/2012

Une belle âme à Vouvry

En 1898, on parle encore dans toute l’Europe de l’incendie de Bulle, qui pulvérisa en 1805 la plupart des bâtiments publics de la capitale gruérienne. Même si, 17 mois plus tard, en septembre 1807, l’artillerie de la flotte anglaise embrasa plus spectaculairement le port et la cité de Copenhague. A cette catastrophe nationale remonte peut-être ce dicton danois qui, si j’ose dire, donne froid dans le dos: «Souvent le feu incendie la maison de celui qui se rit des autres.» Comme quoi, la providence finirait toujours par punir les malveillants au cœur sec. Or, sur la Riviera vaudoise, on se rappelle qu’en l’année même du grand sinistre bullois, des pompiers de Montreux furent expédiés dare-dare pour éteindre un feu, de moindre envergure, qui sévissait à Vouvry dans la nuit du 23 au 24 novembre 1805. A la demande du curé de cette commune valaisanne (encore sise en «République rhodanienne», c’est-à-dire napoléonienne), qui joliment surplombe en éventail notre plaine du Rhône, les sapeurs vaudois s’évertuèrent à actionner le plus efficacement possible leur poussive machine. La pompe était encore à bras, soit une invention française bicentenaire, datant de la régence de Marie de Médicis: il leur fallait relier une lance montée sur coude à un long tuyau en cuir, puis eux-mêmes alimenter ce vieux siphon rouillé par une noria de seaux d’eau.

Pieds nus sur les pavés, en chemises et bonnets de nuit, les Vouvryens contemplaient hébétés, affamés, le désastre. Ils s’armaient pourtant de patience: le prévôt Rausis avait promis de leur faire parvenir «du grain, du riz, du drap, des pièces de toile, et quelques setiers de vin, vu les faibles vendanges». En attendant, tous furent édifiés quand le plus riches d’entre eux lança aux sapeurs ce cri du cœur philanthropique: «Laissez seulement brûler ma maison, j’ai de quoi la rebâtir. Mais allez vite sauver celle qui la touche. Elle appartient à un pauvre homme.»

 

 

 

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28/02/2012

Sobriété funéraire vaudoise

Au début du XIXe siècle, persiste la coutume d’inhumer les morts au centre des villes. A proximité, voire (pour les fortunés) à l’intérieur d’une église. Sous une dalle marbrée plaquée d’inscriptions en cuivre, derrière une ronde-bosse pariétale, ou dans un imposant sarcophage. Tel celui d’une jeune princesse russe, Catharina Orlov, morte de phtisie (tuberculose) à Lausanne en 1781. Son monument bistre, tarabiscoté, sis à l’ouest du croisillon de notre cathédrale, contraste avec les gisants gothiques et blancs de l’abside. Une exception: c’était l’épouse d’un ministre de la tsarine. Quant aux autochtones du quartier de la Cité, ils trouvent leur ultime sommeil hors de l’édifice, derrière son chevet, en un cimetière exigu de 66 toises (130 m) dit «du Grand Hôpital». En contrebas, celui de l’église Sainte-Madeleine démolie sous la Réforme, a 200 toises. Plus vaste est le séjour des morts de Saint-Pierre (340 toises) sur l’autre versant du Flon. En 1801, on y enterre encore. Cela en plein cœur du tissu urbain, et jusqu’à la place Saint-François, dont l’église est flanquée d’un modeste enclos mortuaire. Mais, trois ans après l’éviction des Bernois, les Lausannois sont encore des protestants qui observent les rugueuses prescriptions liturgiques que LL.EE leur avaient si longtemps imposées. Le rite funéraire n’étant point un sacrement, comme le baptême ou la communion, il doit se dérouler sans pompes spectaculaires. Sans éclat. Avec «la répugnance que nous avons pour tout ce qui est laudatif, écrira le poète Juste Olivier, même à l’égard des morts.»

D’autres cimetières lausannois s’ouvriront: à Marterey, à La Sallaz, à Ouchy… En même temps que tous les précités, ils seront rasés pour permettre la construction de logements et l’élargissement des places et des rues. Ils seront avantageusement remplacés, en amont de Vidy, par celui de Montoie en 1865, puis celui du Bois-de-Vaux, un chef-d’oeuvre architectural achevé par le grand Alphonse Laverrière en 1951.

 

 

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