08/07/2013

La Villa romaine de Pully

Approximativement vers l’an 53, il y a près de 2000 ans, s’entament d’importants travaux de terrassement sur une éminence située à cinq kilomètres à l’est de la cité gallo-romaine de Lousonna. Le site, qui surplombe de Léman, est entouré de terrains agricoles appartenant à un fermier autochtone fortuné qui entend y sertir une résidence somptueuse, inspirée des villas de plaisance que nos colonisateurs d’alors édifiaient dans la banlieue de Rome. Est-ce du nom hypothétique de ce Paulius que dérive celui de la commune vaudoise qui un jour s’implantera dans son domaine: celle de Pully? Rien ne le vérifie. Mais le toponyme latino-celtique de Pulliacum est attesté dans des chartes du premier millénaire. L’histoire ne retiendra rien de cet Helvète lambda, sinon qu’il avait un goût prononcé pour le luxe et le confort: sa villa rustica comportera d’abord un péristyle à colonnade étoilé de plusieurs chambres privées et d’annexes, dont un imposant pavillon en hémicycle. Ses héritiers l’agrandiront considérablement au cours des décennies, avec l’adjonction d’un second étage, d’un bassin de 36 m de long, de plusieurs fontaines, d’une canalisation pour l’eau potable, d’une autre pour les eaux souillées, et un réagencement en enfilade des salles de séjour…

Thermalisme

Il faudra attendre neuf siècles pour que cette incroyable demeure, tout en même temps rurale et patricienne, soit exhumée de l’érosion des âges, du développement urbain ordinaire et de l’oubli. C’est par hasard qu’en août 1953, des ouvriers affouillant les alentours de l’esplanade du Prieuré de Pully, tombèrent sur des vestiges «d’apparence» ancienne, et en avertirent leur maître d’état – après en avoir détruit plusieurs malencontreusement, et de façon irréparable. Le chantier de ce qui allait devenir l’actuelle Salle Pulliérane en fut du coup retardé. Et c’est à partir de 1971 que des fouilles régulières (qui s’affirmeront  plus méthodiquement et de manière plus scientifique sous la direction de l’architecte cantonal Denis Weidmann) révéleront une à une les merveilles historiques et artistiques que le tertre du Prieuré conservait presque intactes dans l’humus frais de sa moraine. Parmi lesquels, des plans retrouvés précisant des installations thermales sophistiquées – avec carrelage et tomettes chauffées - dédiées à l’agrément ou à la convalescence; ainsi qu’une superposition de terrasses dévalant harmonieusement vers le lac, «pour profiter au mieux de l’emplacement, proposer un jeu entre le plateau, les flancs en pente douce et les jardins». Autant de relevés qui prouvent que cette villa ressuscitée était un ensemble tentaculaire au cœur d’un modeste vicus agricole. Mais aussi une construction gallo-romaine unique en Suisse. Désormais, la voici monument cantonal sous protection de la Confédération.

 

La fresque à Mercure

Un trésor particulièrement flamboyant y fut déniché: une fresque murale géante. Soit la mosaïque romaine la plus vaste de Suisse, haute de 6 m et large de 15. On a pu la reconstituer partiellement en identifiant un à un plusieurs milliers de ses fragments qui étaient éparpillés sous sa paroi semi-circulaire. Si les coloris d’origine ont été altérés – notamment par des incendies – elle n’en reste pas moins éblouissante. Et surtout représentative du décorum mythologique et religieux dont les patriciens romains aimaient s’entourer à l’aube de l’ère chrétienne: une course de char préfigurant, en trompe-l’œil, quelque péplum hollywoodien, où l’on reconnaîtrait une espèce de Ben-Hur en aurige victorieux, tenant d’une main la palme et de la droite les rênes de ses chevaux, plus le fouet. Un autre personnage central y brandit un grand voile pour donner le signal du départ. On y distingue enfin un diablotin matois, dont la posture aérienne scintillante et vermillon désignerait le divin Mercure en personne: c’est le messager des dieux, le météore de tous les cieux. Y compris celui de notre Léman qu’il honora il y a deux millénaires.

 

Apprentis archéologues

Depuis qu’elle a été homologuée comme un lieu muséal, la Villa romaine de Pully n’est ouverte que durant la belle saison, soit d’avril à octobre. Cette année, elle organise depuis le 5 mai* des manifestations à la fois ludiques et instructives à l’intention des enfants de 9 à 13 ans, en les encourageant à plonger leurs petites menottes dans la poussière et le limon des siècles. On leur apprend à gratter de vieux murs, à les repeindre, à en récolter des restes précieux. Cela virtuellement, bien sûr – les vestiges pulliérans sont intangibles. On leur enseigne l’art de la fresque antique, et l’usage de pigments naturels, végétaux ou autres. On les initie à celui des jardins aromatiques, voire à l’art culinaire des vieux Romains où une saveur très mystérieuse, pas forcément ragoûtante, prédominait: celle du garum. Il s’agissait d’un condiment courant dans leur Péninsule – mais aussi dans la plupart de leurs territoires conquis, dont la Suisse, l’Arc lémanique et Pully. Une mixture de poissons divers saumurés et lacto-fermentés… Beurk! feraient nos enfants d’aujourd’hui. Miam! disaient ceux de nos aïeux.

 

 

 

 

 

Villa Romaine de Pully, av. Reymondin 2, 1009. Réservation et inscription: tel 021 721 38 00. www.villaromainedepully.ch

 

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10/03/2013

Le Nôtre, un génie de la symétrie

 

Il est baptisé le jour même de sa naissance, le 12 mars 1613, en l’église Saint-Roch, à 300 toises des Tuileries où son père est jardinier officiel de Louis XIII. André Le Nôtre a aussi un grand-père maraîcher qui entretient les semences du Luxembourg, le palais de Marie de Médicis, la mère du jeune roi. D’ailleurs toute la famille du nouveau-né a les ongles maculés par le jardinage. Dix-sept ans plus tard, la déconvenue est générale, car ce fils unique veut devenir peintre et architecte… Heureusement, la foucade est passagère: l’enfant prodigue recouvre bien vite le goût de la terre et du sarclage, «s’avisant tout à coup que l’on peut peindre avec des fleurs et bâtir avec des arbres, il abandonne ses brosses et ses compas, rentre au bercail et reprend la bêche, à la grande joie de tous les siens», écrira plus tard son historiographe homonyme G. Lenôtre.

Mais ce caprice d’adolescent n’aura pas été inutile: le jeune André s’y est fertilement initié aux lois de la perspective et de la construction, des atouts maîtres qui lui permettront d’ériger la profession humble et bouseuse de ses aïeux en art suprême, en devenant le jardinier attitré de Louis XIV. Avant cette consécration, il crée à 29 ans l’écrin de verdure du château de Vaux-le-Vicomte, pour le surintendant Fouquet. Les romans de Dumas y ont immortalisé l’ombrage du Roi-Soleil lors d’une fête pourtant donnée en son honneur. Cette jalousie du monarque, juvénile mais déjà arrogant, aurait été à l’origine de son dessein versaillais. Dès 1661, il veut décupler le pavillon de chasse que son père Louis XIII avait implanté dans une forêt giboyeuse mais marécageuse, et l’entourer de parcs à perte de vue, où toute végétation serait majestueusement domestiquée, embellie par de nouvelles espèces forestières. Et c’est à Le Nôtre qu’il confie cette besogne utopique, d’ampleur pharaonique, qui durera 40 ans. Pour le bâti et les aménagements intérieurs, il mandate les architectes Le Vau, puis Jules Hardouin-Mansart, et le peintre historiographe Charles Le Brun. Mais Louis XIV n’en a que pour ses plates-bandes, massifs et allées auxquels il consacrera sa plume royale en un petit itinéraire célèbre, que la fondation suisse Philanthropia, sponsorisée par la banque genevoise Lombard Odier, vient de rééditer à tirage limité à l’intention de quelques-uns de ses clients donateurs. Ceux qui participent avec elle à la restauration d’une pièce maîtresse du site: le bassin de Latone - lire encadré.

C’est le premier monument qu’il recommande d’admirer dans sa Manière de montrer les jardins de Versailles. A partir de cette «mère des fontaines», son parcours nous sensibilise, pas à pas, au génie paysager de Le Nôtre, lumineux de proportion et de symétrie; incluant des effets d’optique (anamorphoses) qui prolongent des canaux jusqu’à l’horizon. Une splendeur axiale agrémentée de bosquets, de terrasses polygonales, de pièces d’eau jaillissantes.

Ces jardins «à la française» qu’on lui attribue – inspirés pourtant de principes horticoles de la Renaissance – seront imités partout en Europe. Le bon Le Nôtre y récoltera de la fortune et des lettres d’anoblissement, qu’il n’avait pas réclamées (il fit émailler sur son blason trois modestes limaçons…) Ils ont aussi fleuri en terre vaudoise, notamment au château de Vincy, près de Rolle. A celui de L’Isle, dont le parc bordant la Venoge s’aligne de marronniers. Ou à Gland, dans la cour symétriquement arborisée d’un certain Michael Schumacher, qui fut champion mondial de Formule1.

 

 

 

 

Latone sauvée par Philanthropia

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Dans la mythologie grecque, Latone est la mère des dieux jumeaux Apollon et Artémis, qu’elle a conçus de Zeus. Sur les instances de Le Nôtre, Mansart lui édifia au XVIIe siècle une statuaire pyramidale au cœur d’un vaste bassin, situé à équidistance des allées orthogonales du parc de Versailles. Elle y constitue une pièce maîtresse, parce que sa majesté à rondes mamelles et la tribu sculptée de lézards et tortues qui l’entourent, surmontent un système hydraulique ingénieux en fonte qui alimente 55 autres fontaines et 600 jeux d’eau château. Trois siècles après sa création, le monument a subi l’outrage du temps, des vents, et de déprédations de vandales qu’il fallait bien réparer. C’est donc la Fondation Philanthropia, sponsorisée par la banque genevoise Lombard Odier, qui en financera la délicate opération, à hauteur de quelque 8 millions d’euros. Commencée en novembre dernier, elle durera une quinzaine de mois pour renforcer l’étanchéité du bassin et la stabilité de sa structure, assainir le circuit ancien de sa canalisation hydraulique longue de 35 km, puis réharmoniser des parterres alentour couvrant une surface de 1,35 hectare. Les travaux devront être achevés avant demain, le mardi 12 mars: la date officielle du quadruple centenaire d’André Le Nôtre.

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25/01/2013

L'euphorie des premiers vols en ballon

Dès ce samedi 26 janvier, une semaine de féerie emplira le ciel de Château-d’Oex de bulles géantes, les unes plus impressionnantes que les autres. Pour la 35e fois, son Festival international de ballons accueille des aérostiers du monde entier qui y rivaliseront de modèles aux couleurs audacieuses, quelquefois de bon goût. Cette féria alpine s’achèvera le 3 février par des feux d’artifice et des applaudissements de spectateurs fidèles. Se souviennent-ils que le premier envol d’un ballon à air chaud, mis au point par les frères Joseph et Etienne de Montgolfier, fut réalisé il y a juste 230 ans? Le miracle technique se produisit le 5 juin 1783, à Annonay, en Ardèche. Intrigués par la dilatation de l’air sous l’effet de la chaleur, ces deux papetiers entichés de bricolage édifient ce jour-là un globe de toile doublée de papier, assemblé par 2000 boutons et une résille de ficelles. Leur première «montgolfière» a une capacité de 800 mètres cubes, pèse 245 kg pour un diamètre de 11,70 m. Devant un public de Vivarois incrédules, la sphère est enflée au fur et à mesure, par dessus un réchaud fixé à sa base, où brûlent de la paille humide et de la laine cardée. Puis elle s’élève à l’émerveillement de tous, jusqu’à deux kilomètres d’altitude, avant de voguer durant un petit quart d’heure dans le ciel ardéchois et se poser sans fracas dans une vigne escarpée.

La merveille volante d’Annonay n’a parcouru qu’une demi-lieue – deux kilomètres – mais son exploit est glorifié à travers toute la France, jusqu’à la Cour. Le jeune Louis XVI (dix ans avant son exécution, il n’a que 29 ans) est féru de toute technique nouvelle. Et c’est pour répondre à la curiosité royale que les frères Montgolfier fabriquent cette fois un ballon à air chaud plus grandiose, d’une forme insolite: une pyramide surmontant un cône tronqué, le tout enveloppé dans une toile bleu et or, fleuronnée du lis royal. Une espèce de «tente ottomane», haute comme un hôtel de six étages, que le souverain et Marie-Antoinette sont conviés à visiter le 19 septembre 1783, avant son envol depuis la place d’armes de Versailles. On leur présente le feu de paille, installé dans un gros fourneau, et dont l’air chaud propulsera la nouvelle montgolfière, ainsi que les premiers passagers de la panière qui lui est arrimée: un mouton, un coq et un canard… Un coup de vent secoue violemment la machine à son décollage, mais sans dommage: elle se redresse majestueusement et plane durant une dizaine de minutes jusqu’à Vaucresson, en limite de la forêt de Fausses-Reposes, à trois kilomètres du château. Atterrissage en douceur et enthousiasme de Louis XVI honorant les trois animaux de basse-cour comme des «pionniers» de l’aéronautique! C’est un engin, lui aussi construit par les Montgolfier - qui l’équipent cette fois d’une nacelle plus solide et confortable – qui, le 21 novembre de la même année, fera voguer dans le ciel de Paris les premiers aéronautes humains: le chimiste Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes, un spécialiste des parachutes. Partis des jardins de la Muette, dans l’actuel XVIe arrondissement pour reprendre pied dans le XIIIe, à la Butte-aux-Cailles, l’euphorie aérienne de ces deux flamboyants risque-tout durera une vingtaine de minutes. Dix jours plus tard, l’expérience est recommencée par le physicien Jacques Alexandre (1746-1823) qui inaugure l’usage de l’hydrogène pour gonfler les ballons. Le sien, au panier d’osier équipé aussi d’un baromètre et d’instruments météorologiques, l’emporte le 1er décembre du jardin des Tuileries jusqu’à la plaine de Nesles – la-Vallée. Durant deux heures, son appareil aura vogué jusqu’à 3 kilomètres d’altitude par dessus une foule de quelque 400 000 Parisiens en délire.

Ces conquérants français du ciel sont admirés dans l’Europe entière et y feront rapidement des émules, jusqu’en Suisse… Car en cette même année 1783, des expériences aérostatiques de moindre envergure, non habitués, sont tentées à Lausanne. La moins catastrophique s’envolera du tertre de Montbenon, à Lausanne, pour échouer sans dommage près de Morrens.

 

Un premier best-seller

 

 

Quatre-vingts ans après les premières montgolfières versaillaises paraît, le 31 janvier 1863, un livre de fiction qui leur donne un tour romanesque. Cinq semaines en ballon est le premier roman à grand succès de Jules Verne, chez son éditeur définitif Hetzel, lui aussi prénommé Jules. Auquel il restera fidèle près d’un demi-siècle, et qui publiera plusieurs dizaines d’œuvres de l’apôtre de la SF en conférant un aspect atypique à leur cartonnage. Précédant De la Terre à la Lune (1865), Vingt-mille lieues sous les mers (1870), ou Le Superbe Orénoque (1898), cette épopée volante – mais à mi-ciel, soit presque à ras les palmiers et baobabs - est une exploration sensorielle du continent africain, alors méconnu par les Européens. Dans une nacelle suspendue à un ballon à gaz, voyagent des héros pittoresques, verniens à souhait: le très british savant Fergusson, son domestique Joe, et un compagnon malabar nommé Dick Kennedy. La narration est endiablée. La verve du conteur est déjà étayée par des précisions techniques et des observations géographiques visionnaires.

 

 

 

 

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