07/07/2011

Traces de l’esclavagisme à Neuchâtel

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Au cours de l’an 1837, Auguste-Frédéric de Meuron revient du Brésil, où il a fait planter du café et du tabac à priser par des esclaves noirs. Ce négociant au long cours, descendant de grands capitaines neuchâtelois anoblis par le roi Frédéric I de Prusse, est un quinquagénaire buriné par les vents marins. La fortune qu’il a ainsi récoltée, en vingt ans, dans le Nouveau monde lui permet d’acheter le château de Dully, à l’ouest de Rolle, puis de se construire un hôtel particulier parisien aux Champs-Elysées. Mais, comme la philanthropie est en vogue, il joue les «bienfaiteurs» de sa cité natale en versant 400 000 francs pour le projet d’une maison de santé destinée aux malades mentaux. Inauguré en 1849 à Préfargier, trois ans avant la mort de A.-F. de Meuron, cet institut neuchâtelois est devenu aujourd’hui un hôpital psychiatrique de premier plan, bien équipé surtout pour les troubles de l’enfance et de l’adolescence. A quelques pas de cet établissement, se trouve une rue curieusement appelée des Indiennes. D’où vient ce nom exotique? En tout cas pas de femmes «importées» d’Indes orientales, ou occidentales. Les indiennes étaient des tissus fabriqués par des autochtones européens, peints ou imprimés, que nos esclavagistes échangeaient en Afrique subsaharienne contre de la «denrée humaine» destinée aux plantations d’Amérique et des Caraïbes. Après avoir subi mille avanies dans les navires, des essaims d’esclaves étaient vendus sur place aux colons. En échange de matières premières, tels le sucre, le coton, le chocolat, dont tous les Européens étaient friands. Les Suisses aussi. Les plus riches d’entre eux surtout: des familles patriciennes au train de vie parisien. Ou de Berlin, capitale de la Prusse, dont notre belle cité romande de Neuchâtel fut la vassale – de 1707 à 1848, tout ayant adhéré dès 1814 à la Confédération en tant que «République et canton» à part entière.

 

Or en cette année 2011, où l’élégante ville aux façades ocrées célèbre son millénaire et son histoire florissante, elle se fait tacler sans pitié par une fondation bernoise qui s’intéresse beaucoup aux descendants de ces Africains vendus à l’encan. Créée il y a six ans dans la capitale fédérale pour la promotion durable et les échanges culturels, Cooperaxion invite vendredi et samedi prochains à Neuchâtel tous les passionnés d’histoire à un tour de ville guidé public et à un débat bilingue sur le thème brûlot: «Notre prospérité est-elle due à la traite des esclaves?» et ce commerce triangulaire transatlantique de sinistre mémoire expliqué plus haut. Parmi les débatteurs, le professeur Albert de Pury, prof émérite de théologie de l’Université de Genève, spécialiste aussi de l’histoire d’Israël et des conflits qui embrasent aujourd’hui le Moyen-Orient. A ses auditeurs ambulants, sa parole deviendra d’or sur le thème de l’esclavagisme lorsqu’on fera halte sur la Place Pury, dédiée à un de ses lointains parents: le baron David (1709-1786), qui avait légué une grande partie de ses biens à la Ville de Neuchâtel. Lui aussi enrichi par les «affaires noires», ce commerçant de haute volée, maître expert de l’évaluation du rapport entre le risque et le produit, fut aussi le banquier du roi du Portugal – alors deuxième nation négrière derrière l’Angleterre. L’essentiel de sa fortune, dont une part fit prospérer l’économie neuchâteloise, provenait des diamants et du bois tropical brésiliens qu’il importait en Europe.

Mais d’autres grandes familles patriciennes du canton sont pareillement soupçonnées d’avoir contribué à son rayonnement avec de l’argent qui sent la soute, la chiourme et le sang: le petit périple pédestre organisé par Cooperaxion vous fera visiter, ou plutôt revisiter sous un angle différent, des lieux, monuments et bâtiments publics – la Bibliothèque, l’Hôtel de Ville, le Rectorat, un digne hôpital - qui furent offerts aux citoyens par les DuPeyrou, les de Coulon, les de Pourtalès…

 

www.cooperaxion.org

079 600 89 15

Tours guidés: vendredi 8 et samedi 9 juillet, à 14 h et à 16 h. au départ de l’Office du tourisme, place du Port, Neuchâtel.

Débat public (bilingue) samedi 9 juillet à 18 h 30, dans les Caves de la Ville, ave. DuPeyrou 5.

 

 

 

 

 

Navires négriers à noms vaudois

 

Il va sans dire que ces citoyens influents et mécènes de Neuchâtel ne furent pas les seuls Suisses à participer, indirectement ou activement, à ce négoce négrier transatlantique qui flétrit la mémoire de l’Europe entière – sans parler de l’étasunienne… A la fin du XVIIIe siècle, des sociétés bâloises et vaudoises, installées à Nantes ou dans les ports méditerranéens de France, furent tentées par la gageure en dénaturant le chargement de leurs vaisseaux.

Affrétés par un certain Illens Van Berchem à Marseille, trois bâtiments sillonnèrent entre 1790 et 1791 l’océan Indien et l’Atlantique, pour déporter plus de mille esclaves achetés à bas prix à Madagascar afin de les revendre dans le Nouveau Monde. Ces navires avaient des noms francophones qui nous sont douloureusement intimes: Le Ville de Lausanne, Le Pays de Vaud, L’Helvétie

Toutefois, ces pratiques mondialistes avant la lettre, et nauséabondes, furent en Suisse, comme ailleurs en Europe, violemment réprouvées par des sociétés antiesclavagistes actives déjà au XVIIIe siècle, le siècle de Voltaire et Rousseau. Au siècle suivant itou. Mais il a fallu attendre l’an 2001, il y a une pleine décennie, pour que Berne signe, aux côtés de 162 autres nations, la Déclaration de Durban ratifiant que «l’esclavage constitue un crime contre l’humanité». Cela en excipant toutefois de la sacro-sainte neutralité historique de la Suisse et de sa non-intervention en toute traite négrière. Ce point de vue officiel allait soulever d’ardentes polémiques avant d’être un brin rectifié, la même année, par notre ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey.

Quatre ans après parut à Zurich un livre historique très circonstancié et dérangeant signé Hans Fässler, ex-député saint-gallois et historien. Son brûlot intitulé Reise in Schwartz-Weiss, a noirci davantage le tableau historique, et avec des preuves difficiles à contester. Sa version française*, traduite à Paris chez Duboiris en 2007, sous le titre Une Suisse esclavagiste provoqua la même année en Romandie une passionnante controverse médiatique.

A ma droite, les défenseurs de ces grands patriotes du passé qui ont assuré l’efflorescence financière (et par ricochet culturelle) de la Suisse. A ma gauche, les pourfendeurs de toute exploitation humaine. Des défenseurs d’un humanisme chrétien et protestant, mais dont l’austérité souvent décriée a instauré dans notre pays la plus haute des vertus occidentales: la compassion, synonyme de l’empathie.

 

Hans Fässler: Une Suisse esclavagiste. Ed. Duboiris, Paris, 294 pages.

 

 

18/06/2011

Les Gaulois étaient des coupeurs de têtes

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Bibracte. C’est le nom que Jules César donne à sa victoire en 58 avant J.C sur les Helvètes qui voulaient migrer vers le Sud-Ouest de la Gaule (De Bello Gallico I, 12-14). Il les refoula de la rive gauche de la Saône pour les renvoyer dans leur territoire, après une bataille qui aurait eu lieu plutôt à Montmort situé à 25 km de Mont Beuvray. C’est dans cette dernière commune du même Morvan, en Bourgogne, qu’est localisé désormais l’antique oppidum de la capitale des Eduens, un peuple celte qui s’était surtout développé au Ie siècle avant notre ère avant de s’associer aux Romains: elle avait pour nom Bibracte justement et avait 10 000 habitants. Les archéologues n’en finissent pas d’exhumer des trois tertres qui entourent ce chantier perpétuel - qui a reçu il y a quatre ans le label «grand site de France»- et son prestigieux musée éponyme, des trésors d’information sur leurs ancêtres les Gaulois, leurs mœurs, leurs coutumes guerrières et les symboles de leurs croyances païennes.

La différence de leur paganisme avec celui des Hellènes et des Romains résidait en leur conception de la mythologie divine: leurs dieux ne ressemblaient pas aux humains. Bélisama, Clavariatis, Bélénos (protecteur entre autres de la forêt lausannoise de Sauvabelin…), Vindonnus (un Apollon moustachu…), Luxovius qui fit jaillir les sources thermales de Luxeuil ou la déesse Naria que les Helvètes invoquaient pour décupler leur courage guerrier, étaient autant d’idoles informes. Donc pas des modèles artistiques. Pourtant, les savants ont observé sur divers objets (monnaies, bijoux, statues en pierre ou en bois - comme un fameux buste en chêne de l’an 50 av. J.-C., déniché dans un fossé près d’Yverdon) des représentations du corps humain curieusement focalisées, pour la plupart, sur la tête. Cette interrogation, à la fois historique, sociologique et artistique a inspiré aux muséographes de Bibracte une expo thématique itinérante qui fait une escale de quatre mois à Lausanne, dans les quatre étages de l’Espace Arlaud*. Ce ne sont que pendeloques ou poignards anthropomorphes; miroirs en bronze, faciès gravés sur des deniers; masques, casques en métal précieux, etc. Plus une impressionnante collection de crânes authentiques, les uns perforés par un clou en fer, d’autres artistement trépanés à la scie ou dont on a méticuleusement découpé la face osseuse…

Cette exposition maillée d’énigmes est balisée par des panneaux explicatifs se référant à des témoignages de mémorialistes grecs et romains. Tous conviennent que les Gaulois, du Ie au IIIe siècle, avaient coutume de prélever sur le champ de bataille les têtes de leurs ennemis. Diodore, l’Hellène de Sicile: «Ils coupent les crânes et les attachent au cou de leurs chevaux. Après les avoir enduits d’huile de cèdre, ils les gardent avec soin dans un coffre à provision et ils les montrent aux étrangers…» Tite-Live, l’immense Latin de Padoue, en son Histoire romaine, décrit le sort qui fut réservé par des Celtes boïens à la tête tranchée d’un général Postumius, qu’ils venaient de vaincre: «Après l’avoir nettoyée, comme c’est la coutume chez eux, ils l’incrustèrent d’or.»

 

Trophées médiumniques

 

Il y a 45 ans, le beau poète normand Max-Pol Fouchet (1913-1980), qui fut aussi un grand historien d’art, avait trouvé une explication très inspirée à ces décollations systématiques que nos classiques «civilisés» jugeaient barbares ou du moins surprenantes: «Les Gaulois, nos ancêtres savaient d’expérience naturelle que le plus court chemin d’un point à un autre n’est pas la ligne droite mais le songe. Leur premier songe était que la vie se poursuivait après la mort. Elle durait justement dans le crâne, réceptacle précieux. Leurs rites de décapitation, loin d’y contredire ou de témoigner d’une obtuse barbarie, attestaient la confiance de leur civilisation dans l’invisible. Ainsi les Celtes emportaient-ils souvent avec eux la tête d’un guerrier valeureux et attendaient d’elle, au cours de leurs expéditions, des conseils.»

 

Les Gaulois font la tête, Espace Arlaud, place de la Riponne, jusqu’au 2 octobre 2011.

 

 

 

 

 

Jules César et les farouches Helvètes

 

 

 

Les latinistes qui ont lu La Guerre des Gaules se souviennent que le grand conquérant romain rédigea ses mémoires militaires à la troisième personne du singulier pour parler surtout, et triomphalement de lui-même. Or il eut l’élégance intellectuelle de reconnaître que sa victoire de Bibracte sur les Helvètes (ces Celtes de Gaule orientale) en 58 av. J.-C., lui fut une épreuve laborieuse. Il y trouva un ennemi farouche qui, 50 ans auparavant avait triomphé des Romains et les avait même fait passer sous le joug. Les «futurs Suisses» étaient principalement commandés par le chef des Tigurins, le fameux Divico que les historiens romantiques du XIXe siècle tentèrent d’ériger en premier héros de la patrie. Cette image, reprise par le peintre Charles Gleyre et l’écrivain Conrad Ferdinand Meyer, se maintint dans l’historiographie populaire et les livres scolaires jusqu’à l’orée du XXe. Depuis, sa valeur emblématique s’est effondrée: quitter le territoire national, et en brûlant ses villages, pour tenter de trouver meilleure herbe ailleurs… Le mythe devenait un zeste dissonant dans le discours patriotique.

 

Image d’en haut: Les Romains passant sous le joug, 1858, huile sur toile, 240 x 192 cm.  (Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne) :

 

05/06/2011

Un troufion suisse dans la Grande Armée

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En avril de 1811, la République de Genève était encore intégrée au territoire de l’Empire français, et les armées de Napoléon I ratissaient large pour renforcer les troupes du front russe. A l’instar de nombreux de ses concitoyens, et de centaines de jeunes Helvètes, le fils d’un boucher genevois fut recruté comme fantassin du 35e de ligne. Il remplaçait un certain Salomon Chapuis dont ne sait rien. En revanche, on apprend beaucoup de choses de son suppléant: Pierre-Louis Mayer a laissé des souvenirs de guerre - qui seront retrouvés au début du XXe siècle. La parution toute récente, à Paris, d’une nouvelle anthologie de récits napoléoniens inédits (lire encadré), nous a donné l’idée de revenir sur un témoignage que ce florilège a oublié.

Il n’y a plus modeste, et plus sincère, que la confession de ce «pioupiou» du bout du lac. Mayer est d’autant plus crédible qu’il est conscient de son insignifiance; ses faits de guerre ne sont pas de haute stratégie. Il ne raconte que ce qu’il a vu, de 1811 à 1813, en petit biffin d’un bataillon, parmi cent autres, souvent trop éloignés du front pour entendre le son du canon. La seule bataille historique où put pendre part fut celle d’Ostrovno. Elle se déroula les 25 et 26 juillet 1812 aux environs de Vitebsk. Les lignes françaises étaient commandées par le prince Eugène, le maréchal Ney et le roi de Naples Murat. Du côté russe, il y avait surtout le comte Ostermann-Tolstoï. L’armée tsariste fut repoussée, en perdant 3 800 hommes. La française en perdit autant, avec un sentiment amer de la victoire. Or Pierre-Louis Mayer ignore tout de ces tactiques au sommet, et la moindre secousse l’épouvante: «Nous étions couchés pour nous reposer, attendant des ordres. J’entends siffler sur ma tête un bruit comme celui que ferait un serpent. Je demande à mon lieutenant s’il y a des serpents volants dans le pays. Il me répond que c’est un éclat d’obus.»

Plus tard, notre Genevois doit enjamber une jonchée de cadavres, tous en uniforme russe. Il n’y a pas eu de morts français? «Si, mais on les camoufle aussitôt sous de la terre remuée, pour ne point décourager les jeunes soldats.» Mayer vibre au passage de l’empereur devant ses troupes. Un spectacle éclair: «Nous vîmes arriver tout le quartier impérial, au nombre au moins de 80. Tous à cheval, et tous couverts d’or.» Napoléon était magnifique sur sa monture blanche. «Il avait son habit vert de chasseur de la garde, un petit crachat et sa croix d’honneur. Voilà comment cet homme extraordinaire se distinguait par sa simplicité.»

Mayer n’a rien perçu des grandes mobilisations militaires, mais il a vu, éprouvé ce que jamais son cher empereur n’aurait imaginé: des mourants qui respiraient encore, mais qui lui était interdit de sauver. Une terreur générale du froid, «qui faisait éclater les sapins.» La terreur de la faim surtout. Chargé de sustenter tout son bataillon, il doit surmonter un interdit sacré de sa foi protestante: «C’est un triste présage d’être obligé de voler pour survivre.» Du coup, Mayer brave l’adage qui dit «qui vole un œuf vole un bœuf»: il maraude un panier d’œufs, puis un veau, puis un troupeau de moutons destiné au mess de ses supérieurs. Pour piller des magasins de farine, il passe une rivière à la nage.

Mais le voilà prisonnier de cosaques, à la solde du tsar Alexandre I. Ses geôliers le privant de nourriture, il apprend à mâcher cru de restes de chevaux morts. Finalement, un châtelain russe le prend en pitié, lui offre un lit de paille dans une étable à cochons. Pour Pierre-Louis Mayer, cette bauge répugnante est un havre inespéré. Il sauvera sa peau en divertissant ses hôtes par des grimaces, et des aboiements, des bêlements de chèvre.

En 1816, il retourne enfin à Genève. Ses tribulations n’ont aucunement affaibli sa robuste santé. Il se marie, engendre huit enfants, ouvre un troquet à l’enseigne de La Lampe éternelle, où l’absinthe coule à flots. Mayer meurt paisiblement en 1852.

 

 

Les hommes de l’empereur

 

Ils l’ont suivi jusqu’à Austerlitz, Iena, Moscou ou Madrid mais aussi à Waterloo. Ordonnance, officiers, vieux grognards, fantassins ou jeunes conscrits de 16 ans, ils ont vécu les guerres napoléoniennes à des échelles différentes et les racontent qui dans une correspondance intime, qui dans des récits de captivité ou dans des mémoires publiés une première fois entre 1840 et 1890. Christophe Bourachot a retrouvé et commenté ces textes de 17 mémorialistes qui pour leur grande majorité n’ont pas été réédités. Parmi eux, aucun témoignage de général: «Le parti pris est la simplicité, la spontanéité, l’émotion.» Ces hommes viennent du Nord, de Provence, du Jura, de toute la France, mais aussi d’Helvétie, tel Amédée de Muralt. Capitaine au 3e régiment suisse, cet enfant de famille patricienne est fait prisonnier à Baylen, envoyé sur un ponton au large de Cadix, transféré sur l’île de Majorque puis sur celle de Cabrera où il subit, avec ses compagnons d’infortune, un traitement infernal: humidité, soif, privations entraînant le typhus. Beaucoup de ses camarades ne pouvant supporter ces conditions se jettent à la mer. Amédée de Muralt sera libéré en juillet 1810.

 

Les hommes de Napoléon, témoignages 1805-1815, Ed. Omnibus, 950 p.