19/03/2011

Hansi, un imagier alsacien à Lausanne

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Le 11 juin 1951, des habitants de Lausanne et de Pully apprennent par les journaux une triste nouvelle: leur ami alsacien Hansi vient de mourir à 78 ans, après une longue maladie, à Colmar, sa ville natale. En accueillant, à la mi-décembre 1942, cette étrange silhouette chaloupée qui fuyait les nervis de la Gestapo, ils découvrirent sous son ample chapeau noir une figure épanouie et souriante. Celle d’un humoriste qui contre la plus mauvaise des fortunes savait faire bon cœur. Qui était ce gugusse encombré de malles et d’un chevalet replié, et dont les semelles s’étaient usées par monts, vaux et forêts jurassiennes? «Mais c’est Jean-Jacques Waltz!» s’exclament de nombreux Alsaciens exilés depuis beaucoup plus longtemps en Romandie. «C’est notre Hansi de Colmar, la bête noire des nazis. De même qu’il fut celle de la police et de la censure de Guillaume II avant et pendant la Première Guerre mondiale… Un patriote, un vieux garnement à la fois courageux et délicieux. Il faut le protéger.» Et ce sont les œuvres de cet ancien compatriote que, soixante après sa mort, les Alsaciens et Lorrains de Suisse romande se réjouissent de voir exposer dès mardi au Musée historique de Lausanne.*

 

Quand Jean-Jacques Waltz voit le jour le 23 février 1873, Colmar se trouve en Alsace allemande. Contraint dès ses 10 ans de fréquenter les classes du Reichsland sous des portraits du Kaiser, il s’y distingue par son indiscipline, sa goguenardise et des dispositions précoces pour le dessin. Il maîtrise bientôt diverses techniques picturales: le crayon, l’eau-forte, l’aquarelle. Dès 1897, la naissance et la vogue mondiale de la carte postale lui permettra de faire connaître partout et rapidement son talent simple et inné: «Colmar et sa plaine», des vues de Turckheim, des scènes villageoises, plus l’emblème irrésistiblement kitsch de la cigogne. En 1907, sa popularité culmine: sous le pseudonyme de Hansi, il publie une série de planches sur le paysage vosgien («Die Vogesenbilder») qu’on s’arrache. Ses portraits de loupiots à joues framboisées et aux yeux rieurs lui confèrent un sobriquet sublime: «l’ami des enfants». Cette célébrité le grisant, il devient caricaturiste dans la tradition française d’un Daumier. Viscéralement francophile (ce qui lui vaudra plus tard d’être un chouia mésestimé par des autonomistes alsaciens…), il se réclame itou des satiristes munichois de la revue «Simplicissimus» qui persiflent l’Allemagne. Dans leur sillage, son antigermanisme devient flagrant: il ridiculise les casques à pointe, l’accent teuton, le pas de l’oie, créant notamment un grotesque Professor Knatschke qui restera mémorable. Cet esprit rebelle lui vaut des condamnations devant les tribunaux, mais ses séjours en prison lui inspirent un humour graphique encore plus acidulé. En 1914, il s’engage dans l’armée française. Quatre ans plus tard, le retour de sa patrie dans le giron de la France le fait jubiler. Mais la Seconde Guerre mondiale et les victoires de Hitler mettront fin à 22 ans d’euphorie: dénoncé comme un forcené de l’antinazisme, Hansi fuit l’Alsace pour le sud-ouest de la France, à Agen.

 

Le 10 avril 1941, des tueurs commandités par la Gestapo le rouent de coups de gourdin devant son domicile. Il fait le mort, puis il reprend son errance jusqu’à la frontière suisse où un capitaine Guillermet, qui dirige le service des étrangers, l’autorise à se rendre à Lausanne. Le résistant alsacien y trouvera un premier logement chez une dame Decorvet, à Pully. Pour payer sa pension, il dessine, peint et parvient à vendre des paysages de notre contrée - dont certains doivent se trouver encore dans nos greniers. En décembre 1943, il est accueilli plus chaleureusement à Lausanne chez un certain Emile Trimbach et sa femme, tous deux d’origine alsacienne, mais déjà rompus à la tradition d’hospitalité helvétique. Par reconnaissance à notre région, il laissera des aquarelles en hommage au Léman, délicieusement inspirées de la manière Hodler.

 

*Du 22 mars au 15 mai 2011

 

La plus ancienne de nos sociétés étrangères

 

La plupart des peintures de Hansi, ainsi que ses caricatures, originaux de livres ou de cartes postales sont conservées dans un musée qui porte son nom à Riquewihr, au pied des Vosges. C’est en faisant collaborer cette institution avec le Musée historique de Lausanne, que la Société des Alsaciens et Lorrains de Suisse romande a voulu marquer son 140e anniversaire par une expo sur leur patriote préféré.

Elle est la plus ancienne société d’étrangers à Lausanne; une des premières de Suisse. Elle fut Fondée en 1871 pour faciliter l’accueil et l’implantation des ressortissants du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle qui refusèrent de devenir Allemands. Pour sa petite centaine de membres – qui ne sont pas obligatoirement Alsaciens ou Mosellans - elle organise encore chaque année un repas choucroute, une soirée kouglof, des pique-niques à la tarte flambée à Vidy, etc.

 

12/03/2011

La Tour Bel-Air, une vieille dame de 80 ans

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Vers la fin de 1931, les journaux de Lausanne ne sont pas seulement bariolés de réclames pour les étrennes de Noël. Une publicité tapageuse y annonce l’inauguration imminente du premier gratte-ciel de Suisse qui, au sud de la place Bel-Air, fait face au Kursaal, bâti, lui trente ans plus tôt dans un jugendstil floral et mouluré. La tour sera haute de 68 mètres. Si le défi enchante les Helvètes qui ont voyagé en Amérique, où la mode des buildings est en effervescence depuis les années vingt, il scandalise les sédentaires. Au premier rang, des protestants rigoristes - peut-être trop marqués par l’épisode biblique de Babel – et que heurte le projet d’un édifice presque aussi élevé que la cathédrale de Lausanne. Même si la tour lanterne de celle-ci culmine à 79 mètres, soit à 11 de plus. D’autres opposants se méfient des extravagances du «capitalisme», et rien ne les choque davantage qu’en période de crise on ose s’inspirer de l’architecture de Wall Street, l’épicentre du séisme économique de 1929. Enfin, des autonomistes vaudois traditionnellement hostiles à toute initiative originaire d’outre-Sarine, proclament à qui mieux mieux qu’Eugène Scotoni, le concepteur de cette réalisation «pharaonique», se trouve être un ingénieur zurichois…

 

 

 

 

Balayant ces préjugés et faisant feu des quatre fers, l’immigré italien Eugène Scotoni parvient à concrétiser son rêve américain, en plein cœur de Lausanne - à l’ouest du Grand-Pont, au mois d’octobre 1931. Il a été assisté par le grand architecte vaudois Alphonse Laverrière. Les étapes les plus audacieuses de l’édification de l’édifice aux 16 étages furent sa maçonnerie générale, puis l’assemblage inédit de sa carcasse en fer qui leur prit huit longs mois. Il y eut des accidents, des ouvriers blessés et même un mort – les détracteurs du chantier n’hésitèrent plus à parler de «la Nécropole de Bel-Air»…

 

Une fois parachevé, au début de 1932, le premier gratte-ciel de Suisse peut enfin aguicher tous les regards, et toutes les appréciations. Les plus enflammées viennent de nos édiles: voilà plusieurs lustres que la capitale vaudoise s’est reconvertie dans le tourisme et les services. Elle est condamnée à créer des espaces extra-muros dévolus à l’industrie, des pôles d’appoint et d’équilibre. Pour nos autorités, la Tour Métropole défie moins la cathédrale que les banques et les sociétés d’assurance de Saint-François. Réconfortés, Scotoni, Laverrière et leurs partenaires? Ce serait sans compter le baptême du feu qu’ils redoutent le plus: le regard esthétique, pas forcément politisé, des grands artistes et intellectuels de la ville. Parmi eux, les écrivains Charles-Albert Cingria et Charles Ferdinand Ramuz, qui ne sont pourtant pas des pourfendeurs du modernisme. Or c’est paradoxalement un procès de non-modernisme que ce dernier nommé a déjà intenté à la Tour Bel-Air, quelques mois auparavant, à fin 1930, dans un texte mémorable intitulé «Sur une ville qui a mal tourné»*. Ecoutons l’élégante diatribe ramuzienne:

«Une tour peut avoir cent mètres et paraître petite; elle peut n’avoir que vingt mètres et paraître grande. La tour en question de quarante mètres (…) m’a paru essentiellement moyenne, c’est-à-dire rien du tout… De sorte qu’elle ne m’a paru qu’un ornement assez prétentieux à une bâtisse elle-même assez prétentieuse.»

Sa sentence fut péremptoire mais pour une fois pas visionnaire. Notre modeste gratte-ciel lausannois a beau ressembler à un vieux vaisseau décrépit, il est de moins en moins détesté. En sa soute, la grandiose salle du Métropole, classée monument historique, est devenue mondialement connue grâce aux ballets d’un certain Maurice Béjart.

Notre article s’est beaucoup référé au livre de Bruno Corthésy «La Tour Bel-Air», Ed. Antipodes, 1007

C F Ramuz: «Lausanne, une ville qui a mal tourné», Ed. Mermod, 1946.

 

 

 

 

 

La future tour Taoua de Beaulieu

 

En septembre 2008, un jury architectural lausannois misa sur une reconfiguration révolutionnaire du flanc sud du Palais de Beaulieu. Une partie des anciennes halles servira de socle à un gratte-ciel de 84 mètres, soit 5 de plus que la vieillissante tour Bel-Air. Le projet Taoua, qui a été retenu, sera l’œuvre des architectes Hahne, Jolliet et Nicollier, d’un bureau lausannois nommé «Pont 12». Le trio entend créer un nouvel emblème monumental pour Lausanne, cette fois en amont. En 2020, leur tour ne sera pas la plus haute de Suisse (celle de Roche, à Bâle aura 30 m de plus), mais elle ne coûtera pas un centime au contribuable. Devisée à 100 millions de francs, réalisée par la société Losinger, elle sera entièrement financée par l’investisseur genevois Orox Capital Investment. Et plus tard rentabilisée par ventes et locations.

Taoua abritera un hôtel de catégorie moyenne, un restaurant au sommet, des bureaux, des résidences. Il sera un Business Center entièrement conçu dans le respect du «développement durable». A son pied, un espace dégagé servira de portail pour s’introduire dans le complexe futuriste de Beaulieu depuis l’Est. Cela à l’emplacement d’un restaurant éponyme disparu, très populaire. On y tapait le carton tout en éclusant de la Suze «pour se laver l’estomac de tous ces bons vins du Comptoir».

 

 

05/03/2011

Il y a 40 ans, la mort d’Igor Stravinski

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e lundi 12 avril 1971, un gondolier vénitien godille en direction de l’îlot-cimetière de San Michele. Ce Charon de la Sérénissime connaît-il l’identité prestigieuse de la dépouille qu’il convoie? Elle a pour nom Igor Fiodorovitch Stravinski. Le maestro a succombé cinq jours plus tôt à New York d’un œdème pulmonaire, à l’âge de 89 ans. Il voulait reposer à proximité de son ami Serge Diaghilev, le créateur des Ballets russes, mort il y a quatre décennies, avec lequel il avait contribué à faire rayonner le génie musical et chorégraphique de leur patrie dans le monde entier. Autant d’années plus tard, leurs tombes sont toujours fleuries dans la division orthodoxe de la nécropole de Venise. Parmi les pèlerins, des Suisses romands qui n’oublient pas que ces géants avaient séjourné au bord du Léman. Ce bleu décor qui les avait rendus prodigieusement productifs.

 

Surtout Igor Stravinski: durant les deux lustres qu’il y vécut avec les siens, d’abord à Clarens puis à Morges, le compositeur de l’«Oiseau de feu» (1909, que Diaghilev créera à l’Opéra de Paris), y peaufina des partitions aussi importantes que son «Pétrouchka» et, surtout, le «Sacre du printemps», dont les rythmes mouvants et les fulgurances dissonantes devaient faire scandale au Théâtre des Champs-Elysées le 29 mai 1913. A Leysin, Stravinski composa les 2e et 3e actes de «Rossignol». A Château-d’Œx, «Trois pièces faciles» pour piano à quatre mains. Mais ce sont évidemment les œuvres qu’il avait cosignées avec Charles Ferdinand Ramuz qui restent le plus chères au cœur des Vaudois: «Noces» en 1917, et surtout «L’Histoire du soldat», en 1918, à laquelle collaborèrent non seulement le chef d’orchestre veveysan Ansermet, le peintre lausannois René Auberjonois (pour les décors), mais aussi notre chansonnier de Saint’Saph Jean Villard-Gilles, dans le rôle du diable. Ce délicieux mélodrame pour trois acteurs, sept instrumentistes et des moyens financiers dérisoires, aurait pu faire florès si l’épidémie de la grippe espagnole ne l’avait jugulé par la fermeture de tous les théâtres…

 

Né le 17 juin 1882 à Oranienbaum, près de Saint-Pétersbourg, Igor Stravinski était venu une première fois dans la région de Montreux en été 1910, afin que son épouse (et cousine) Catherine puisse bénéficier du microclimat – très prisé notamment par la famille du tsar. Il y rencontra de grands compositeurs, dont Maurice Ravel, ainsi qu’Ernest Ansermet, qui dirigeait alors l’Orchestre du Kursaal. Le couple y revint en hiver 1914 avec ses quatre enfants, pour séjourner d’abord à Clarens: pension des Tilleuls, hôtel du Châtelard, hôtel des Crêtes, puis une villa Pervenche. En 1915, la famille s’installera à Morges, une commune réputée plus calme, plus propice à l’inspiration musicale. Leur premier logis est une maison Rogivue, à l’angle de la rue Saint-Domingue et celle des Pâquis. Elle a un jardin, où Stravinski aime accueillir ses amis romands: Ramuz, Edmond Gilliard, les frères Morax, Charles-Albert Cingria. Mais curieusement pas un autre musicien slave et célèbre, qui pourtant vit tout près, à Tolochenaz: le pianiste Ignacy Paderewski (1860-1941). Etait-ce parce qu’il était Polonais? Quand plus tard, des Américains s’étonneront qu’ils ne se soient jamais rencontrés à Morges, le Russe répondra: «Oh! Morges est une si grande ville!»

 

La Révolution de 1917 le condamne à rester en Suisse, le privant de tous ses biens. Désargenté, il se rend à Lausanne à bicyclette. Pour téléphoner, il se sert de l’appareil d’une blanchisserie de son nouveau quartier, place Saint-Louis. Mais contre mauvaise fortune Igor Stravinski fait bon cœur: il s’émerveille du bruit d’une lessiveuse. «C’est le cymbalum!» En ville, sa grande gabardine, sa casquette et sa canne intriguent les Morgiens qui l’appellent «le monsieur russe qui fait de la musique.»

Il quittera la Suisse en 1920 pour la France, où sa gloire ne cessera de monter en puissance. Il nous reviendra en 1937, pour éprouver à Leysin un double chagrin: les morts successives de sa fille Ludmilla et de sa femme Catherine, emportées par la tuberculose. Remarié trois ans après, Stravinski quittera l’Europe pour le Nouveau Monde, et deviendra finalement citoyen américain en 1945.

 

 

Avec Ramuz, une belle amitié distante

 

Le grand écrivain vaudois était son aîné de quatre ans lorsque, en août ou en septembre 1915, Igor Stravinski lui fut présenté pour la première fois par Ernest Ansermet, dans un bistrot de Treytorrens, au cœur de Lavaux. Ramuz y affectant sa réserve habituelle, amidonnée et protestante, le compositeur y épanchant toutes ses exubérances slaves. Mais l’un et l’autre eurent la sagesse de ne parler, lors de cette rencontre qui devait devenir historique, que de banalités essentielles: la lumière des vignes alentour, la saveur du vin blanc, celles du fromage et du pain.

Mais aucunement de l’importance de l’art dans le devenir de l’humanité, des affres de l’écriture littéraire ou de l’alchimie du contrepoint.

L’un et l’autre ignoraient encore qu’ils allaient bientôt s’associer très fructueusement durant des années en créant un théâtre miniature itinérant, pour gagner modestement leur vie, en une période de vaches très maigres pour les artistes. Stravinski perçut intuitivement (comme plus tard un Céline) le génie poétique de Ramuz. Ramuz lui rendit la pareille dans un lumineux témoignage, paru en 1929.

Or ils ne se tutoyèrent jamais.

 

* Souvenirs sur Igor Stravinski, Editions Du Lérot.