22/12/2010

Destin d’un grand palais ferroviaire

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Le 19 mai 1906, l’ouverture du tunnel du Simplon a conféré à la capitale vaudoise une situation ferroviaire importante. L’infrastructure de sa modeste gare qui date de 1856 ne répond plus à la nouvelle donne. Son aspect, dissemblant à peine de celles de Nyon ou Villeneuve, est trop «gentillet» pour accueillir les grands trains d’Italie et de France. C’est tout au plus une station pour des convois vers Yverdon, qu’on a un chouia réaménagée en 1861 pour une liaison avec Saint-Maurice puis, en 1863, pour une autre avec Fribourg. Seules deux voies la desservent et son bâtiment central, long de 30 mètres, large de 21, est flanqué d’une potence en bois surmontée d’une cloche que le chef de gare met en branle pour donner aux convois le signal du départ…  Cette obsolescence la voue à être, cette fois, non pas agrandie mais démolie pour être reconstruite, avec plus d’ambition.

Pour édifier un monument au standing international, les Chemins de fer fédéraux lancent depuis Berne, en 1908, un concours stipulant qu’il aura «une apparence fonctionnelle, la façade digne mais sans luxe, l'emploi de matériaux reconnus sains et inaltérables et si possible, de pierre du pays[3]. L'entrée principale devrait avoir du caractère et, sans paraître trop riche, être élégante et d'heureuses proportions».» Il fut remporté par les bureaux d’architecture Taillens & Dubois et Monod & Laverrière. Dans «La Patrie suisse» du 15 février 1911, on reproduit la maquette de ce projet qui doit être achevé en 1913. Exposée à l’Hôtel de Ville, elle préfigure globalement la Gare CFF lausannoise telle qu’on l’admirera encore cent ans plus tard –contrairement à la plupart de celles d’autres grandes cités helvétiques, elle ne sera pas défigurée (lire encadré). Et les journalistes de la défunte revue bimensuelle genevoise de s’épancher en détail pour commenter la photo de la maquette: «Il n’y a aucune ressemblance quelconque ni dans le caractère, ni dans l’architecture, ni dans le style, ni dans les dispositions intérieures, entre la gare de 1859 et la massive casemate qui va la remplacer. Le vaste édifice s’étendra sur une longueur de 160 mètres et une largeur de 25. Il comprendra un sous-sol, avec locaux pour les bagages, pour le service sanitaire, les bains et douches, la morgue, des cellules pour prisonniers et aliénés, sa station électrique, le chauffage central, les séchoirs, etc. Un rez-de-chaussée, avec vaste vestibule, un grand hall, des salles d’attente au départ et à la sortie. Un entresol, avec bureaux pour les inspecteurs, les télégraphistes et autres. Deux étages avec logements pour le chef et les sous-chefs de gare, les portiers et concierges, les employés célibataires, des dortoirs pour les agents des trains…»

Il y a quelque cent ans, ce chantier aux gageures audacieuses démarrait dans l’exaltation. Depuis, la gare principale de Lausanne demeure un de ses monuments les plus importants. Même si on n’y entasse plus de cadavres dans une morgue et qu’on n’y incarcère plus les fous, elle est une ruche vivante. Un palais à mille entrées et issues, ciselé jadis dans l’Art nouveau le plus austère. Son Buffet 1e classe conserve des fresques polychromes, des lambris boisés, des moellonnages d’époque. Mais son atour principal est sa façade: longue de 200 mètres, elle en impose par son élégance et son ingénieuse asymétrie. Elle porte la griffe indéfectible d’Alphonse Laverrière (1872-1954).

Dommage qu’on l’ait un peu amochée à son fronton principal par quelques anneaux olympiques.

 

 

 

Projets «gigantesques» mais respectueux

 

A la fin de novembre passé, on apprenait que les CFF allaient investir plus d’un milliard de francs pour une ultime rénovation de la gare de Lausanne. D’ici à l’an 2030, elle pourra accueillir davantage de convois de grandes lignes (jusqu’à 400 m de long). Se doter d’une infrastructure assouplie destinée à un RER high-tech, et barioler davantage sa zone commerciale. «Des projets gigantesques», s’enthousiasma un porte-parole vaudois: à titre de comparaison, la régie fédérale n’accordera prochainement  que 500 millions pour rafistoler ensemble celles d’autres autres villes de Suisse – Cornavin, Bellinzone, Baden, etc. Mais on gage que la beauté générale et historique du monument lausannois sera sauvegardée. Avec le même respect que lui accorda, entre 1992 et 1998, le brillant architecte lausannois Danilo Mondada, quand il lui a fallu le moderniser, suite à un fameux incendie de 1994 qui endommagea les toitures. Raffiné comme un archéologue, doublé peut-être d’un mystique, il fit éclairer les passages les plus sombres par des puits de lumière.

 

 

10/12/2010

Précieuses archives de Cudrefin

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Le chiffre de l’année 999 estampille un document identifiant le bourg de Cudrefin, dans le Vully, pour la première fois. Un avant l’an mille, qui devait être celui de la fin du monde, Rodolphe III de Bourgogne y avait établi une de ses résidences royales, avant de le céder à l’évêque de Sion. Dans une copie postérieure de l’acte de donation, il est fait mention d’une «petite ville privilégiée dans le bailliage d’Avenches, canton de Berne, vis-à-vis de Neuchâtel et sur la côte orientale du lac.» Les archivistes y ont bien reconnu Cudrefin: avec sa modeste population actuelle (1197 âmes), voilà la commune la plus septentrionale du canton de Vaud citée dans les textes et dans l’Histoire de la Suisse avant Berne et Fribourg! Les Cudrefinois, alias les «Tape-Gouilles» ou les «Grenouilles», peuvent se targuer d’un passé beaucoup plus ancien: le long de ses grèves, d’importants vestiges attestent que leur petite Camargue a été une station lacustre à l’âge de la pierre et à l’âge du bronze. Ce qui, du coup, fait remonter leur ascendance au IIIe millénaire avant Jésus-Christ… Aussi sont-ils tous peu ou prou historiens depuis l’enfance: jeux tumultueux entre l’église Saint-Théodule, la fontaine de la Justice et la Tour carrée.

En grandissant, ces petits trublions se sont assagis, sans pour autant perdre leur attachement à leur mémoire collective: l’an passé, ils ont créé une Association du livre du millénaire de Cudrefin, pour publier une première monographie sur leur ville, en consultant ses vieilles archives conservées dans une cave de la Maison de Commune. Le document le plus ancien (le testament d’une dame Agnelette, épouse d’un certain Ulric de Sarmont) ne remonte qu’à l’an 1338, tous les précédents ayant disparu. L’ensemble, qui était conservé maladroitement dans des cartons, constituait quand même une source d’informations précieuse sur la vie des paysans d’alors, aux prises avec les épidémies de peste et les ravages des guerres de Cent ans puis de Bourgogne. Une richesse patrimoniale de grande valeur. Mais un patrimoine en péril. Pour avoir été manipulés durant des siècles et exposés à l’humidité, ces actes notariés, registres fiscaux, parchemins, antiphonaires ou autres comptes de châtellenie devenaient friables, souillés de moisissure. L’association du millénaire alerta les édiles qui s’en émurent, et l’idée de restaurer ce trésor communal s’imposa. Avec l’appoint précieux de Marcel Grandjean et le savoir-faire de notre archiviste cantonal, Gilbert Coutaz, les annales cudrefinoises – augmentées de celles de Champmartin, depuis le jumelage de 2002 - ont été soumises à un traitement quasi médical que relate maintenant un excellent ouvrage illustré. «Ces gens qui ont fait Cudrefin» a le mérite d’avoir été élaboré par des scientifiques de haut vol et d’être accessible au lecteur qui n’en est pas un; qui est simplement féru d’histoires régionales.

Le Vaudois de l’arc lémanique, qui méconnaît souvent celles de l’«arrière-pays», s’y délectera d’anecdotes médiévales mettant en scène des personnages célèbres, tel Othon III de Grandson (1340-1397), glorieux combattant de la guerre de Cent Ans, poète, inventeur de la fête de Saint-Valentin. Et accessoirement seigneur de Cudrefin. Ou encore de la mésaventure d’une obscure Isabelle Major, l’épouse d’un tavernier local, qui poussa en public une gueulante contre les autorités. Cette audace et sa punition furent consignées comme une affaire courante et banale, mais qui a traversé sept siècles.

 

Ces gens qui ont fait Cudrefin, Ed. G. Attinger & ALMC, 192 p.

 

Faire revivre une cité par ses morts

Le trésor archivistique le plus précieux des Archives communales de Cudrefin réactualisées par l’Etat de Vaud serait son obituaire. Ce mot de consonance liturgique désigne un registre ordinaire des décès d’une circonscription. Il procède du latin médiéval obituarius, lui-même issu du latin de Rome obitus, «départ».

Les manuscrits de celui de Cudrefin, dont l’archiviste lausannois au long cours Pierre-Yves Favez a été le premier à flairer l’importance, permettent de décrypter une période qui s’étend du début du XIVe siècle jusqu’au XVIe. Ils renseignent le farfouilleur sur les héritages de notables, les donations en argent, ou en coupes de froment, faites à la paroisse. Par extension, ils éclairent sur le statut social des familles cudrefinoises, leurs mœurs, leurs généalogies, leurs patronymes, le développement de l’ensemble d’une communauté. Paradoxalement, ce livre des morts fait revivre le passé d’une ville.

 

 

20/11/2010

Vera, une femme libre au cap du XXe siècle

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En automne 1910, les étudiants de l’Université de Lausanne – encore implantée au cœur de la Cité, image du dessus – voient débarquer une jeune femme en jupe longue, coiffée d’un canotier à l’allemande dont s’échappe un accroche-cœur noir, et qui les dévisage librement. Les rares filles qui suivent alors les cours à l’Académie, ou à l’Institut Morave (l’actuel musée du Mudac), sont généralement timides et se cuirassent de vertu. L’aplomb de cette Vera Zur Gosen, fille unique d’un diplomate impérial russe, choque certains, ravit d’autres. Elle n’a pas l’accent pétersbourgeois car elle est née à Genève d’une mère Suissesse et a perfectionné encore son français dans un pensionnat lausannois pour riches, à Mon-Repos. Cela dit, elle maîtrise plusieurs langues – dont le russe et l’italien. Cette cosmopolite polyglotte, qui obtiendra sa licence en lettres trois ans plus tard, n’a pourtant rien de ces féministes suffragettes qui effarouchaient tant les jeunes mâles à rouflaquettes de la Belle Epoque. Dans une autobiographie qu’elle rédigera bien plus tard à Naples, et que son arrière-petite-fille Charlotte Christeler (de l’UNIL, mais cette fois de Dorigny…) vient d’exhumer, annoter et commenter en un livre qui paraît aux Editions d’En Bas*, Vera Zur Gosen se réclame d’une liberté d’esprit plus grande. Même en ces années estudiantines, suivies en 1916 par son mariage avec Umberto Sormani, un comte italien, elle se réjouissait des préparatifs de ses noces (confection d’un trousseau, d’une robe en dentelle blanche, etc.) telle une midinette qu’elle n’était pas. Et si elle tomba amoureuse de son Umberto au point de lui aliéner sa vie entière, pour le meilleur et pour le pire, elle entendait garder toute sa tête à elle, bien remplie, choyant le beau français qu’elle écrivait si élégamment. En période de vaches grasses, elle se révélera une aristocrate intellectuelle accomplie, coulant ses jours à enseigner et à signer des traductions. En temps difficiles, elle sera la meilleure des ménagères et la plus débrouillarde des mamans.

C’est en mai 1944, à 54 ans, que la comtesse Vera Sormani commence à dactylographier «Le voyage de la vie». Achevé une année plus tard, le tapuscrit compte 308 pages, relate d’une manière circonstanciée et colorée la première moitié de son existence, et en dédie de nombreuses à Lausanne et Montreux. Elle y dépeint le charme suave, insouciant, très Belle-Epoque qui les embaumait avant les conflits mondiaux: scènes d’intérieur où les exilés de la communauté russe devisent autour d’un samovar. Balades romanesques sur les quais du lac, à bord d’une victoria aux roues vernies de rouge. Bals en fanfreluches au Beau-Rivage d’Ouchy. Processions enfantines de ce qu’on appelle déjà la Fête du bois jusqu’à la butte de Sauvabelin. Environs de la villa familiale du Clos-de-l’Est, à l’avenue du Léman. Bref, Vera Sormani affectionne ces étapes lémaniques qui ont balisé sa jeunesse et ont servi de refuge à sa famille quand son mari, ruiné par les guerres, fut acculé à des métiers expédients.

Quand elle l’avait épousé, le comte Umberto était fonctionnaire italien aux chemins de fer égyptiens. Ils vécurent à Alexandrie, puis à Héliopolis, où elle eut son unique enfant et enseigna au Lycée français. Fuyant l’Egypte, ils tentèrent de diriger une école de langue à Montreux, puis une autre à Naples. Celle-ci fut bombardée par les Alliés. Devenue veuve en 1949, Vera revint dans la région lausannoise, pour y mourir en 1993 dans l’EMS des Baumettes, à Renens. Elle avait 103 ans et quatre arrière-petits-enfants.

«Le voyage de la vie», Editions d’En Bas, 308 p.

 

 

Un style vigoureux, moderne et piquant

 

Née en 1983, Charlotte Christeler ne gardait de son aïeule, qu’elle appelait «Mémé», que des souvenirs de tendresse rudimentaire. C’est en lisant, avec émerveillement, les pages de ce tapuscrit longtemps méconnu par sa famille, qu’elle découvrit que la Mémé avait été une grande styliste. Un extrait:

 

«J’appartiens au XXsiècle. Quand il naît, je suis une fillette aux jambes nues et aux boucles

blondes. Je n’ai fait que poser le pied dans le vieux siècle, pour mieux sauter dans le nouveau

qui, tel un jeune dieu, me tend la main.

»C’est la mode de discuter de la date où commence le siècle!: est-ce 1900 ou 1901!? Les deux théories ont leurs partisans. À l’inverse de ce qui se fait pour les humains, on s’accorde pour adresser au vieux siècle mourant des louanges avant sa mort.

»Le XIXsiècle meurt en beauté, en pleine paix, à la lueur des derniers becs de gaz, dans le

froufrou des dessous de soie et des longues jupes que les dames relèvent avec grâce, laissant

entrevoir le bout de leur soulier pointu et un tant soit peu de leur bas de fil ajouré!; dans une

atmosphère languide que secouent à peine le trot des chevaux, le grincement des trams, la

toux et les crachats des premières automobiles haut perchées sur roues.»