25/09/2010

Charles Veillon, la griffe éthique d’un marchand d’habits

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Le 5 septembre 1970, dans le bâtiment de Mont-Fleuri à Lausanne, on sable le champagne pour le 70e anniversaire d’un entrepreneur «à l’ancienne». Charles Veillon ignore qu’il mourra l’année suivante, or son souci premier va à l’accueil fait à son personnel. Celui-ci le considère, sans le lui dire, comme «un seigneur» – expression vaudoise pontifiante qui heurterait sa simplicité protestante. En retour, il entend traiter ses subalternes en partenaires. Ils sont aussi dignes et «seigneuriaux» que les chefs d’entreprise qui le concurrencent dans son secteur de confection vestimentaire et de vente par correspondance. En s’installant en 1943, avec une société chaux-de-fonnière qu’il dirige désormais seul, dans un ancien hôtel du quartier sous-Gare, il s’est profilé d’emblée dans la capitale vaudoise comme un patron pétri à la fois de libéralisme économique audacieux et d’humanisme profond. A ses 155 «soldats», il montre une déférence pareille, quelle que soit leur situation hiérarchique en son entreprise florissante: chiffre d’affaires de 7 millions cette année-là (de 182 millions en 1993).

Ce respect réciproque, peu commun aujourd’hui, a été pour la raison sociale Charles Veillon Confection SA le ferment d’une bonne santé économique, jusqu’à sa fusion en 2003 avec son rival Ackermann, 22 ans après la mort du fondateur. Quelques mois auparavant, lorsque 194 de ses travailleurs étaient menacés de licenciement, son lointain héritier, Jacques Zwahlen (ex-militant popiste!) a été ramené finalement à un dialogue rédempteur entre partenaires sociaux. Cela grâce à un réflexe de bonne intelligence traditionnelle. Elle aussi griffée Veillon, estampille d’honneur.

Editée par la Société d’études en matière économique*, qui inventorie depuis 60 ans une sorte de panthéon des capitaines d’industrie de la Suisse, et qui vient de fêter son premier jubilé, une monographie relate la carrière étonnante de Charles Veillon. Rédigée en 1985 par François Jequier de l’UNIL, elle rappelle que ce défenseur d’une éthique patronale, avait été aussi un mécène actif dans la découverte scientifique, l’organisation sociale et la création culturelle. Le marchand d’habits croyait à l’utilité des arts dans le monde des affaires.

Les ados de ma génération se rappellent-ils les catalogues Veillon, distribués gratis dans les boîtes aux lettres? Nos mamans les consultaient pour se commander quelque tailleur en tergal, ou un lainage en pied-de-poule. Après quoi, nous les dérobions pour reluquer entre garnements des photos de dames à peine dévêtues, mais qu’un soutien-gorge des sixties rendait un brin affriolantes. Le string n’existait pas encore - le pudique Charles Veillon ne l’aurait d’ailleurs aucunement autorisé en ses tous-ménages.

Fut-il un pisse-vinaigre? Un anti-épicurien? Un censeur? Non, car dès 1944 il fit appel aux meilleurs artistes de Romandie pour déraidir l’image de marque de sa maison: «Il y a longtemps déjà, écrit-il alors dans son journal intime, je caressais l’espoir de faire un jour une espèce de revue qui apporterait autre chose à nos clients que des illustrations et des prix de marchandise. D’autant plus que je déteste vendre, ne me sens pas du tout l’âme d’un commerçant…»

Ce projet d’un journal culturel fut confié aux crayons vifs d’un Géa Augsbourg, l’illustrateur, ou à l’encre sauvageonne et poétique d’un Cingria. Des prix littéraires furent lancés - un prix alémanique, un autre tessinois, un rhéto-romanche et, surtout, un prix francophone présidé par André Chamson de l’Académie française. Et dont le lauréat le plus chatoyant fut, en 1954, l’Auvergnat Alexandre Vialatte. L’auteur des «Fruits du Congo» nous a laissé un joli portrait de Charles Veillon, son «mécène helvétique»:

«C’est un homme droit et cultivé, bon. Optimiste, intelligent, qui a la chevelure argentée et l’allure d’un Anglo-Saxon; le sens profond de ses responsabilités, un grand souci religieux, la tête d’André Maurois. Il ne sonne pas le ranz des vaches. Il croit à la vertu, au travail, au sourire, à la bonne volonté et à la gentillesse.»

*Commander l’ouvrage par internet aux Pionniers suisses de l’économie et de la technique:

http://www.pioniere.ch/publizierte_baende_fr.php

http://www.fondation-veillon.ch/

 

 

 

Destin d’un businessman au cœur grand

 

Il naît à Bâle, le 5 septembre 1900. Son père, Otto Veillon, est un Zurichois d’origine vaudoise. Sa mère a une voix de cantatrice. A la table dominicale d’une grand-mère bordelaise, le jeune Charles s’initie au français. Il le maîtrisera mieux plus tard à Paris, lors une expérience passagère d’aide-comptable. De retour en Suisse, il est employé dans une firme importante de La Chaux-de-Fonds, Girard & Cie. Il y rencontre la femme de sa vie. Son goût pour les affaires s’accentue: il fait prospérer une succursale parisienne dans la vente de vêtements par correspondance. Dans les années trente, années de crise, il met au point un système de vente à crédit qui tient compte de la solvabilité des clients, avec lesquels se tisse un réseau de confiance. Après moult tractations avec ses beaux-parents Veillon accède enfin à la direction générale de la maison qu’il fonde en SA. En 1943, il décide de la déménager en raison des excellentes liaisons ferroviaires de la capitale vaudoise. Il lui insuffle une éthique qui le tenaillait depuis sa très chrétienne enfance:

«Je crois qu’aucun effort n’est trop grand pour essayer d’agir sur les hommes. L’organisation seule n’est rien, il faut l’humaniser».

 

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18/09/2010

Yverdon à la fin du XVe siècle

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En cette année 1480, la cité fondée par les Savoyards trois siècles plus tôt comptait 316 «feux» ou habitations. Soit quelque 1800 Yverdonnois – aujourd’hui, ils sont plus de 26 000. Peu élevés et clairsemés, ces logements étaient la plupart pourvus d’une façade chaulée de tons laiteux, d’un jardin potager ceints de murets, ainsi que d’une grange fermière toute en bois. Yverdon sentait alors le chou, le panais et la carotte, le sainfoin des fourrageurs; mais avait aussi des relents de bouse. Un cachet olfactif tout à la fois urbain et campagnard, comme la plupart des communes de sa dimension en Europe. L’été et les canicules y faisaient bourdonner davantage de moucherons et de moustiques qu’aujourd’hui, car son réseau de rus, ruisseaux et canaux était plus dense, situé presque au même niveau que les terres émergées. En période de crues, les murs de la ville servaient aussi de digues. Il a fallu attendre la correction des eaux du Jura, en 1879, pour que le lit des cours s’abaisse enfin, de deux mètres et quelque.

 

Surplombant une spacieuse maquette –

réalisée en juin passé dans le cadre de

 la modernisation du Musée d’Yverdon et

du 750e anniversaire de la fondation de la

 cité* – le château de Pierre II de Savoie

, alias le Petit Charlemagne, venait d’être

 relevé quatre ans après son incendie en

1476 lors des guerres de Bourgogne.

Sa réduction en liège aggloméré a été parée

 de toitures tardives (elles ne furent en

réalité achevées qu’en 1507).

Sinon, la ville est reconstituée telle qu’elle

 fut en la seconde moitié du XVe siècle.

Le faubourg de la Plaine était alors protégé

 à l’ouest par de hauts bastions; à l’est pas un

 fossé qui, depuis, a été remblayé: c’est

l’actuelle rue Saint-Roch. Quant au port de

la ville, il ne se situait pas au bord de

la Thièle mais sur un de ses bras anciens,

comblé désormais par la celle de

la Maison-Rouge, et qui permettait d’arrimer

 les barges commerciales au pied

même du château.

 

Ce château, joyau architectural,

 n’est pas le seul vestige inchangé,

ou presque, de ce temps-là. Au XVe siècle,

la configuration de la capitale du Nord

vaudois était déjà estampée par trois axes

principaux de circulation qui lui sont restés:

 la rue du Lac, celle du Milieu

et la rue du Four.

 Une «patte-d’oie» urbanistique exceptionnelle,

vieille d’un demi-millénaire! Les historiens

 s’en ébahissent, dont Daniel de Raemy,

qui a récolté, avec méthode et sapience,

tous les éléments de ce puzzle rétrospectif

– tandis que son compère maquettiste

 Jean-Fred Boekholt les mettait en relief.

Des curiosités imprévues les ont enchantés

davantage: en farfouillant dans les archives

cantonales, ils sont tombés sur des registres

de cette époque où chacun des 316 propriétaires

yverdonnois déclarait sa maison, y indiquant

 la longueur de sa façade, et la situant

à un centième d’arpent près par rapport

à celles du voisinage. Du coup, le kaléidoscope

se mit à bouger…

La découverte la plus spectaculaire

fut l’emplacement exact, détaillé

et complet d’anciennes casernes à l’ouest:

leur site occupait deux petites îles,

qui furent couvertes d’ habitations.

De Raemy l’avait déjà intuitivement repéré

 il y a neuf ans dans un livre sur

l’«Histoire d’Yverdon» qu’il cosigna

avec Carine Brusau (Schaer Editeur, 2001).

Les vrais historiens flairent le passé.

 

(*) Salle ouest du Musée d’Yverdon.

 

www.musee-yverdon-region.ch

 

 

 

 

 

 

De l’exactitude et un peu de magie

 

 

Pour confectionner ce paysage réduit d’Yverdon

au XVe siècle, Jean-Fred Boekhold a travaillé

durant plus de 800 heures. Cet artisan était rompu

à l’exercice, puis qu’il avait déjà reconstitué Neuchâtel

à diverses époques, ainsi que Bulle ou Le Landeron.

Sa nouvelle maquette a une superficie de 160 x 89 cm.

 Il a recouru à un facteur d’échelle 1/1000, en se

fondant sur un relevé topographique datant de 1747.

 

Au fur et à mesure que Daniel de Raemy lui

transmettait ses données historiques, il phosphorait

en calculs planimétriques et volumétriques, puis

redevenait manuel en fabriquant ses dénivelés avec

du liège aggloméré de 1 mm d’épaisseur; avec du plâtre,

de la colle, du scotch de carrossier.

Plus, certainement, des matières occultes de son invention:

les maquettistes médiévistes sont un peu sorciers…

Il lui a fallu une palette de dix couleurs pour différencier

les types de terrain.

 

Pour recréer les 316 habitations, il a modelé près

de 600 pièces de maçonnerie miniaturisées.

1420 arbres fictifs ont été plantés. Quant aux

enceintes d’Yverdon, qui étaient longues de deux

kilomètres, Maître Boekhold les a refaçonnées

sur un pourtour de 207 cm.

 

 

 

11/09/2010

Quand nos touristes voyageaient en diligence

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Le 24 octobre de l’an 1822, les badauds de la rue de Bourg virent dévaler un convoi de quatorze berlines jusqu’à la porte cochère du Lion d’Or. Située au No 29 actuel, c’était alors une vaste auberge réputée dans toute l’Europe: l’empereur d’Autriche Joseph II y avait dormi en 1769, le général Bonaparte y fêta son anniversaire en 1797. Cette fois, l’hôte si somptueusement voituré n’était qu’un obscur comte de Ruppin, hobereau français. A son accent raboteux, à ses façons martiales, les huissiers lausannois eurent tôt fait de le démasquer: S.M. le roi de Prusse Frédéric-Guillaume voyageait incognito en Suisse. De Neuchâtel, son escale précédente, jusqu’à notre place de l’Ours, son équipage avait dû s’arrêter à plusieurs relais et esquinté cent montures.

Cette historiette un peu cancanière fit la fierté des Vaudois et l’amusement de toutes les gazettes du continent. Elle réapparut en 1947, sous la plume colorée et sautillante, mais d’une historicité sourcilleuse, de Pierre Grellet dans un livre consacré à La «Suisse des diligences». Réédité derechef (lire encadré), il regorge de dizaines d’anecdotes aussi picaresques prélevées dans des récits de voyage de la première moitié du XIXe siècle. Une époque où Nerval, Hugo, Dumas ou l’Américain Fenimore Cooper découvraient la Suisse en convois hippomobiles. En panaches plus souvent qu’en berlines, car notre service postal était encore rudimentaire et notre pays appauvri par les guerres prénapoléoniennes. En Yankee épris d’exotisme européen, l’auteur du «Dernier des Mohicans», fut frappé par le nombre de mendiants au bord des routes: «Des petites filles venaient à notre rencontre offrant des roses, des branches de cerises. Un type de mendicité pittoresque qui n’était pas précisément un ornement pour le pays, mais qui n’en défigurait pas absolument le caractère.» Le père des mousquetaires laissa des descriptions émues de Vevey qu’il préféra à Lausanne et parodia l’accent alémanique: «Ah foui, ché comprends, fous être mouillés, c’est l’orache!». Mais son souvenir le plus drolatique reste le bifteck d’ours que lui fit déguster un aubergiste de Martigny: avant de succomber, la bête était parvenue à dévorer la moitié de son tueur… Ce qui donna à Dumas l’impression d’avoir mangé et de l’ours et du chasseur! Quant à Nerval, il fut plus lyrique en débarquant à Zurich: «La voici donc, cette ville fameuse qui a renouvelé les beaux jours de Guillaume Tell. Voilà ces montagnes d’où descendaient des chœurs de paysans en armes.»

 

En raison de son indigence économique, la Suisse ne put se doter de routes praticables que vingt ans avant l’ouverture de ses chemins de fer en 1847. Ces années trente, qui annonçaient un essor touristique - qui d’ailleurs perdure - furent son âge d’or des diligences. C’étaient alors de lourdes voitures jaunes striées de noir, pourvues à l’intérieur d’une banquette et d’un autre siège en demi-lune. Sous une capote en cuir, les voyageurs s’y entassaient à dix en été, jusqu’à dix-huit en hiver. Et la malle-poste, parcourait le trajet entre Lausanne et Genève en six heures. La diligence était tirée par douze chevaux. «Droits sur leurs selles. Les postillons en culotte de cuir jaune, bottés de noir, brandissaient leurs longs fouets, tandis que sur le siège supérieur le conducteur, en habit à la française, sonnait du cor.»

 

Début août 2010, le gouvernement vaudois fit atteler une diligence harnachée de semblables curiosités historiques pour répondre à une invitation du Marché-Concours de Saignelégier. Traînée par quatre magnifiques bucéphales des Franches-Montagnes, elle s’y rendit en trois jours depuis Bottens, via Echallens, Yverdon, Grandson et Concise. Sous une pluie orageuse, comme celle qui jadis enrhuma le grand Alexandre Dumas…

 

 

Le mandarin qui racontait l’Histoire comme un conte

 

Neuchâtelois d’origine, Pierre Grellet (1882-1957) était chroniqueur historique et politique à la Gazette de Lausanne lorsqu’il publia son livre sur «La Suisse des diligences», dix ans avant sa mort. Ce récit, qui reparaît cette année chez Cabédita, nous conduit par plaines et vallons, et jusqu’au sommet du Rigi, en un pays qui sent encore la pénombre des temps difficiles et surtout le crottin de cheval! Parmi d’autres protagonistes célèbres, il y campe le critique d’art John Ruskin, Théophile Gautier et le Genevois Rodolphe Töpffer – voyageant en zigzag dans sa patrie pour y relever les silhouettes héronnières qu’on sait. Intellectuel émérite, bardé de diplômes des universités de Berne et Leipzig, Grellet écrivit aussi une étude des châteaux vaudois et «Les aventures de Casanova en Suisse».

17:59 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)