18/01/2013

L’Hôpital de Cery a 130 ans

 

 

Au début de l’an 1873, au nord-ouest de Lausanne, un important projet architectural prend forme sous la direction de David Braillard, ancien inspecteur des bâtiments de l’Etat de Vaud. Le chantier a pour cadre le beau domaine du Bois de Cery, que le canton a racheté cinq ans auparavant aux héritiers d’un ministre de Louis-Philippe, exilé dans notre pays après la chute de la monarchie de juillet. A cheval sur les villages de Prilly et de Romanel, la propriété comprend une maison de maître vouée à la démolition, plus des communs (cuisines, écuries, garage, etc.) qui seront judicieusement sauvegardés pour devenir une annexe au futur établissement psychiatrique qu’on est en train d’édifier: leur infrastructure fermière sera cette fois exploitée par des malades mentaux que l’on acheminera vers la guérison par une «thérapie du travail».

Car avant cette seconde moitié du XIXe siècle, les aliénés de la région lausannoise, considérés comme des «agités dangereux», sont cantonnés chichement par le régime bernois à la Cité-Dessous, dans un bel immeuble construit en 1766, qui sert aussi d’hôpital et de prison préventive… Treize ans après l’indépendance vaudoise, soit en 1811, ces «fous» sont délivrés de cette navrante promiscuité: ils sont une cinquantaine à être transférés dans un hospice qui leur est réservé par décision du Grand Conseil au lieu dit le Champ-de-l’Air, «une situation très agréable et très salubre, dont la vue embrasse tout le bassin du Léman»*. En bordure de la route de Berne (aujourd’hui rue du Bugnon, en contre-haut de la place de l’Ours), on y surplombe Lausanne, peuplée alors de 17 000 habitants. L’asile, vaste à souhait, permet d’y augmenter progressivement le nombre de lits, durant plus de 60 ans. A l’heure du grand déménagement vers le nouvel hôpital de Cery, il y en aura 170.

Durant les six décennies précédentes au Champ-de-l’Air, les médecins-chefs n’auront pas hésité pas à appliquer une pratique qu’ils qualifiaient eux-mêmes d’«aiguë», de «médicale et morale», et que les psychiatres du XXe siècle fustigeront: on saigne le patient, on le purge, on le cautérise, on le douche à l’eau froide. Et pour être sûr «qu’il ne se nuira pas à lui-même», on le garrotte, par de fameuses camisoles de force. On l’enferme dans un cachot noir. Or ces mêmes adeptes de la manière forte s’en détachent peu à peu pour préconiser une thérapie par la rééducation des idées, plutôt que par une maltraitance du corps. Ils supplanteront celle-ci par une thérapeutique médicamenteuse, à base de chlorydrate d’apomorphine: un émétique aux effets sédatifs, déniché dans le nénuphar, qui servira plus tard aussi contre la maladie de Parkinson et l’impuissance sexuelle. Mieux, ils esquinteront sainement les patients par des travaux bucoliques réguliers. Le cadre rural de la belle campagne du bois de Cery s’y prêtera à merveille, d’autant plus que ses équipements agricoles ont été préservés. Les viandes, fruits et légumes qui y sont produits pourvoiront à la subsistance des pensionnaires eux-mêmes, conférant à l’établissement une idéale autarcie économique. Les internés sont astreints aussi (pour leur bien) à des occupations de cordonnerie, de tressage de paille. Les internées, elles, à des travaux de couture, de filage de laine, de buanderie…

Le bâtiment principal de Cery, abritant la clinique proprement dite, est achevé au printemps 1873, avec une disposition «conforme aux nouvelles données de la science psychiatrique, telle que celle-ci a été mise en pratique dans les constructions les plus récentes d’asiles d’aliénés en Europe».

Les malades y sont transférés à partir du 27 mars, en omnibus, puis sans interruption, du 20 juin au 22 juillet. Cela sous l’égide sourcilleuse et moustachue du médecin-chef Georges Zimmer, une sorte de maréchal de la santé publique. Il doit résoudre des problèmes d’intendance, de ravitaillement et surtout de transport: c’est à dos de mulets que les provisions les plus élémentaires sont véhiculées! Depuis le quartier de l’Ours jusqu’aux bourgades de Prilly et Romanel, le trajet est lent, cahotant, trop encombré. Sans le montrer, l’impérieux Dr Zimmer se soucie profondément des besoins de ses protégés, de leur fragilité psychologique. Il faudra de longues années à successeurs pour convaincre la compagnie du train Lausanne-Echallens-Bercher à tout soulager en créant une halte prillérane proche de Cery, à l’enseigne de la Fleur-de-Lys.

Septante-cinq ans plus tard, en 1948, l’Asile d’aliénés de Cery, deviendra officiellement un hôpital psychiatrique et universitaire. Un centre de recherche ouvert à tous les courants de pensée et de méthodes thérapeutiques.

 

Claude Secrétan: L’Hôpital de Cery, Librairie Payot, 1973. Ce livre très détaillé a été la source principale de notre article.

 

Le corps et l’âme

Il y a juste 65 ans, en 1948, le mot asile disparaissait du vocabulaire des praticiens de l’Hôpital psychiatrique et universitaire de Cery. Précurseurs de ce qu’on appellera un jour le «politiquement correct» (ou la bien-pensance), ils bannirent aussi les tournures agité dangereux, fou à lier, écervelée en furie, etc. Paradoxalement, les substantifs folie et agitation resteront en usage dans les diagnostics. Le recours à l’électrochoc, à la lobotomie et à la médication dure (encouragée par les progrès fascinants de la chimie pharmaceutique) sera sagement contrebalancé par le développement d’une psychiatrie psychanalytique, d’obédience freudienne, voire jungienne, qui favorisera aussi les traitements ambulatoires. Cet équilibre entre deux méthodes de soins – celle des «organicistes» et celle des «médecins de l’âme» - vivra son âge d’or sous l’administration du professeur Christian Müller, directeur de Cery entre 1961 et 1987.

 

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13/01/2013

Coubertin, l’aristo qui relança l’olympisme

 

Il vit le jour le 1er janvier 1863, dans une maison pimpante du VIIe arrondissement. Avec une cuillère d’argent dans la bouche: il était le petit-fils du baron de Fredy de Coubertin, un grand officier au service du premier empereur des Français, puis de Louis XVIII qui l’a fait maire de Saint-Rémy-lès-Chevreuse. Loin d’être un sobriquet familier, Fredy est un patronyme aristocratique d’ascendance italienne… Le père de Pierre est artiste peintre; il a épousé une demoiselle Gigault de Crisenoy, héritière du château normand de Mirville, où leurs quatre enfants vivent le plus clair de leur enfance. Le port du Havre n’est pas loin, et de ses docks on peut prétendre apercevoir les falaises blanches de la perfide Albion, quand on a l’âge effronté de ce fils tôt féru de vaillances guerrières et d’épopées napoléoniennes. En un premier temps, il veut donc embrasser la carrière militaire, mais à 20 ans, il tourne casaque et devient anglophile, vingt mois avant d’obtenir une licence en droit à Paris, en séjournant plusieurs fois outre-Manche. Il s’engoue des diverses activités sportives qui y sont enseignées: la boxe, l’aviron, l’équitation, l’escrime. Prioritairement le tir au pistolet: une discipline où il excelle, et dont il obtiendra par sept fois le titre de champion de France. Mais ce qui le fascine le plus en Grande-Bretagne est la pédagogie du sport, telle qu’elle est appliquée dans les établissements scolaires, avec ses principes corollaires de morale, de civisme, d’harmonie sociale. Il en déduit qu’elle à l’origine de la suprématie militaire et politique de l’empire victorien au cap du XXe siècle. En même temps qu’elle renoue avec l’esprit d’épanouissement individuel et collectif qui prédomina jadis en Grèce: «L’antique Olympie fut une cité d’athlétisme et de prière.» Renonçant à une expérience politique qui l’avait modérément tenté, Pierre de Coubertin se voue désormais à la réforme de la scolarité française. Sa ferveur lui donne le goût de l’écriture, celle d’essais pédagogiques qui prônent une éducation de l’intelligence indissociable de celle du corps. Mais aussi une Histoire universelle en plusieurs tomes…

Il a 29 ans, en 1892, quand il propose le rétablissement des jeux antiques, en préconisant dans une revue l’adoption de la devise latine de l’abbé Henri Didon citius, altius, fortius – «plus vite, plus haut, plus fort». Entre-temps, il a donné des lettres de noblesse française au rugby, dont il dessinera lui-même le trophée en forme de bouclier de Brennus. Devenu président du Comité international olympique, il voit ses vœux exaucés quand, quatre ans plus tard, les premiers JO de l’ère moderne ont lieu à Athènes. La manifestation, comme il le souhaitait, sera quadriennale et se fondera sur un principe au libellé fameux que Coubertin a repris d’un évêque anglican: «Dans ces olympiades, l’important est moins de gagner que de participer». C’est lui aussi qui concevra le prototype des cinq anneaux multicolores du pavillon olympique, présenté au président de la République française Raymond Poincaré, le 17 juin 1914. Mais à la fin du même mois, la Première Guerre est déclenchée. A l’instigation du fondateur du CIO, les quartiers généraux de l’institution sont transférés en Suisse, territoire neutre, et plus précisément à Lausanne, où lui et son épouse Marie Rothan, d’origine alsacienne, séjournent depuis 1908. Ils y fixent leur domicile définitivement en 1915, avec une réelle affection pour la contrée, son cadre et ses modes vie. Pierre de Coubertin s’entend d’emblée avec les autorités locales et c’est avec bonheur qu’il en obtient l’autorisation d’y installer la résidence du CIO, en 1922, à la villa de Mon-Repos (d’où elle sera déménagée à Vidy en 1968). Et il fera feu des quatre fers, jusqu’à sa mort d’une crise cardiaque à Genève en 1937, pour que sa Lausanne adoptive puisse accueillir glorieusement les Jeux olympiques. Il y a même suggéré des installations monumentales et ad hoc au bord du lac. Son projet est sans lendemain: Coubertin se fâchera avec le CIO, dont il trouve les plans de moins en moins humanistes, de plus en plus commerciaux. En retour, il lui sera reproché des postures de misogyne: «Les olympiades femelles sont inintéressantes, inesthétiques et incorrectes». Puis des proclamations colonialistes prétendument antiracistes: «Lorsque ces Noirs, ces Rouges, ces Jaunes apprendront à courir, à lancer, ils laisseront les Blancs derrière eux.» Dans la même volée, il aurait été un adepte de l’eugénisme, la science qui voudrait améliorer l’espèce humaine… Toutefois, 76 ans après sa mort, les nombreux admirateurs de Pierre de Coubertin s’évertuent à le disculper de ces déclarations, certes malheureuses et intempestives, mais qu’ils qualifient de «protocolaires», adhérant, contre son gré intime, à la pensée dominante des années trente. Le réformateur des JO serait en sus un précurseur de ce qu’on appellera plus tard le «politiquement correct».

 

 

 

Célébrations

En 2013, le triple jubilé de la naissance de Coubertin sera fêté partout dans le monde avec fastes, mais modiquement en Suisse. Une année qui porte son nom a déjà été lancée à Paris, le 8 janvier, dans le vaisseau en verre de la Maison du Sport français (XIIIe arrondissement): expo biographique, film historique produit par ARTE; numérisation électronique de 16 000 pages de ses écrits désormais consultables par un moteur de recherche. La France frappera bientôt une pièce de 2 euros à l’effigie du réformateur des JO, et une place nouvelle à son nom sera inaugurée en septembre à Nice. Au printemps, on commémorera sa naissance par des colloques à Brazzaville (Congo) et à Lillehammer, en Norvège. Même les postes russes émettront un timbre à son médaillon. A Lausanne, sa ville d’élection - dont il fut citoyen d’honneur en 1937- on se contentera de poser une gerbe sur sa tombe à Bois-de-Vaux, le 24 juin. Et d’organiser en octobre une «promenade dans ses pas», avec les Amis du Musée olympique.

G.Sm

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06/01/2013

Un patriarche des sciences humaines

L’hiver 1913 est inhabituellement doux à Vufflens-le-Château, et son imposant donjon à briques emboîtées «à l’italienne», façon XIIIe siècle, flamboie au soleil du Léman. Mais les Vufflanais ôtent leur chapeau car son propriétaire y agonise. Ils ne connaissaient guère Ferdinand de Saussure, qui rendra l’âme le 22 février 1913: un savant genevois de renommée européenne, à front sévère, à moustache drue et à nœuds pap amidonnés. «Il était dans les nuages, comme un poète», diront des lavandières qui l’avaient aperçu au sommet d’une tourelle crénelée, alors qu’elles battaient le linge dans les eaux de la Morges. Elles retenaient surtout qu’il avait épousé en 1892 sa très aimée Marie-Eugénie, une demoiselle Faesch, fille de Jules Faesch, apparenté à la famille de Senarclens. De 10 ans sa cadette, elle lui a apporté en dot ce château reconstruit au XVe siècle par un certain Henri de Colombier, et qui est reconnu comme un des plus beaux du canton, avec ceux de Chillon et d’Oron.

Aîné d’une fratrie de 9 enfants, Ferdinand Mongin de Saussure naît en 1857 à Genève. De sa mère, «musicienne accomplie» (Louise de Pourtalès fille d’un comte neuchâtelois et sœur d’officiers au service du roi de Prusse), il hérite une créativité artistique. Sa fibre scientifique lui vient de son père Henri, entomologiste spécialiste des abeilles, et petit-fils du fameux Horace-Bénédict de Saussure (1740-1799), initiateur des expériences de la montgolfière, de l’alpinisme et conquérant du Mont-Blanc. Mais au point d’ébullition de l’eau en altitude, ou au décorticage des hyménoptères, le jeune Ferdinand préfère un terrain plus aléatoire - plus universel: celui de la communication humaine, par des mots, plus généralement par des signes. Les chemins de cette vocation passent par les universités de Leipzig et Berlin, puis par le Collège de France, à Paris, où sa fertile intelligence marquera des générations d’intellectuels français. Quand, de son propre gré, Saussure retourne dans sa cité natale en 1891, il n’a que 34 ans, mais déjà beaucoup d’admirateurs dans le sillage de son odyssée continentale.

Aussi, l’annonce de sa mort, en février 1913, endeuillera moins ses voisins de Vufflens qu’un essaim de mandarins répandus dans toute l’Europe. A commencer par les linguistes – une tribu à part, regroupant philologues, grammairiens, étymologistes, lexicologues, phonéticiens, sémanticiens, germanistes, anglicistes, et on en passe. Ferdinand de Saussure avait d’abord excellé dans l’étude des parlers indo-européens, notamment en dévoilant un phénomène phonologique laryngal. Où le larynx aurait servi d’organe pour l’émission des voyelles déjà à l’aube de la civilisation. Il maîtrisait plusieurs langues – moins oralement que par la lecture et le décryptage – dont les slaves, les germaniques, les baltes, les indo-iraniennes. Il avait consacré sa thèse de doctorat à l’Emploi du génitif absolu en sanskrit! Un coupeur de cheveux en quatre? Non, Saussure marquera surtout l’histoire par une publication publiée en 1916, trois ans après sa mort, et qui révolutionnera non seulement la science du langage mais toutes les sciences humaines. Plus tard, elle influencera conséquemment la pensée de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, les raisonnements du psychanalyste Jacques Lacan et le génie du poète sémiologue Roland Barthes. Son Cours de linguistique générale, qui porte pour l’éternité sa signature, n’est en fait qu’une compilation de notes d’élèves assidus à son enseignement à l’Université de Genève, durant les dernières années de sa vie. Leur maître fut révolutionnaire en cela qu’il érigea la linguistique traditionnelle comme une science à part entière, moderne, ouverte à d’autres disciplines. Avec Saussure, la langue devient un objet d’étude composant un tout, mais avec des oppositions complémentaires. On peut tantôt l’analyser dans une perspective diachronique: comment un mot, un son (ou un groupe de mots ou de sons) évolue-t-il à travers les siècles? Ou synchronique, statique: quels rapports ont entre eux les éléments langagiers, qu’ils soient sonores ou écrits, appartenant à un seul idiome ou à plusieurs? Entre langue et langage, il institue une différence, ainsi qu’entre signifiant et signifié, entre syntagmes et paradigmes. Ce jargon nouveau et complexe, applicable à d’autres disciplines, préfigure une méthode d’enseignement et de réflexion qui prédominera dans les hautes écoles européennes surtout au cap des années septante. Un courant appelé «structuraliste», qui eu un bel envol, mais depuis bat de l’aile.

 

 

 

La dynastie des Saussure

 

Leur patronyme serait d’origine belge, associée aux Carlsbourg de la commune de Paliseul, en province du Luxembourg. Sinon d’ascendance lorraine, issue d’une famille de Saulxures. Les Saussure se sont éparpillés en Europe et jusqu’aux Amériques, mais leur branche la plus illustre fut genevoise. Les plus fameux resteront Horace-Bénédict, le naturaliste et géologue, cité plus haut, qui fut professeur de philo à 22 ans, avant de prouver que les cimes les plus élevées n’étaient pas invincibles. Son petit-fils Henri, l’entomologiste, et son arrière-petit-fils Ferdinand. Or celui-ci eut un frère cadet mathématicien, René de Saussure (1869-1943), auteur aussi d’ouvrages mémorables sur la langue utopique de l’espéranto. Puis un fils, Raymond de Saussure (1894-1971), psychanalyste et psychiatre de haut vol, pionnier de la diffusion des idées de Freud dans le monde. Sachons enfin que l’actrice française Delphine Seyrig (1932-1990), l’égérie la plus diaphane de Luis Buñuel et de François Truffaut, a eu pour mère une Hermine de Saussure, elle-même arrière-petite-nièce du réformateur de la linguistique…

 

G.Sm

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