03/05/2010

L’histoire suisse revisitée avec des ados

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Durant des décennies, l’histoire de la Confédération a été inculquée d’une manière monolithique, à partir de manuels peu attrayants la présentant comme un récit écrit une fois pour toutes. Pas étonnant que nos collégiens lui préfèrent les péripéties de la Révolution française, ou de la Seconde Guerre mondiale qui, elles, demeurent des champs ouverts à la remise en question. Plus stimulé que navré par ce constat, Dominique Dirlewanger, ancien chercheur du Fonds national de la recherche scientifique qui l’enseigne à des adolescents depuis dix ans, signe aujourd’hui à l’UNIL un ouvrage foisonnant, dynamisé en dialogue, illustré d’images en couleurs, d’infographies et de glossaires. Il y détrompe leurs appréhensions: non, l’histoire de la Suisse n’est pas «nulle», comme il les entend souvent dire, ni ringarde. Décortiquez sa complexité avec un regard critique, et il en jaillira des surprises. Ce maître «pas comme les autres» leur a instillé un esprit de curiosité, un goût pour l’inattendu, et les a associés à l’élaboration de sa Suisse racontée autrement. *

Le livre répond aux préoccupations d’élèves âgés de 12 à 16 ans, dont certains ont formé un comité de relecture. A une centaine de questions «candides» posées par un collégien lambda sur l’Helvétie de 1291 à nos jours, la réponse est à chaque fois développée avec intelligence, un ton rebelle envers les mythes établis. On vogue résolument à contre-courant des idées préconçues, on aère le vieux grenier de ses relents de naphtaline et on régénère la chère patrie en la remettant à la place qui fut réellement la sienne: une nation hétérogène au cœur d’un continent en mouvement, où elle est parvenue à s’unifier sans pourtant cesser d’être influencée par ses voisins - pour le meilleur aussi. Si une préface du terrible professeur Hans Ulrich Jost (déjà un cacique de l’UNIL mais que les traditionalistes tiennent pour un iconoclaste) donne le la, ce sont Dominique Dirlewanger et son escorte d’historiens en herbe qui mènent la musique, avec des engouements et une outrecuidance plus actuelles. Quelle fierté pour ces derniers d’avoir participé à une refonte historique destinée itou aux adultes. Et de pouvoir contredire, chiffres et preuves à l’appui, leurs aînés sur des points litigieux.

Le «thriller politique» de Guillaume Tell est une légende d’origine scandinave qui n’a été portée à la connaissance des Waldstaetten que trois siècles après leur Pacte de 1291. Ce document fut décrété fondateur de la Confédération 700 ans plus tard, parce qu’il était le seul retrouvé en bon état. Les autorités fédérales de 1891 - qui créèrent en même temps la fête nationale au 1er Août – cherchaient alors à ressouder le pays par des symboles patriotiques: au nord l’Allemagne s’était unifiée, au sud l’Italie aussi. Prise en étau, l’entité helvétique devait être raffermie. Auparavant, la crise de 1850 avait ébranlé la puissance des industriels et des financiers, et l’Etat prit de nouvelles responsabilités dans l’économie – création de la BNS, rachat des CFF…

Contrairement à tant de livres scolaires qui en parlent peu ou pas du tout, celui de Dirlewanger (il n’est pas destiné aux écoles) accorde des pages importantes au combat des femmes, à la grève générale de novembre 1918, au soutien apporté par notre pays aux nazis, à nos exportations d’armes vers l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid. Il démontre enfin comment le refus d’intégrer l’Union européenne trouve son origine dans les années 1960-1970.

Une histoire de la Suisse dépeinte en creux, mais qui la rendent plus intéressante, attachante comme une grand-mère avec ses rides et verrues.

 

Tell me/La Suisse racontée autrement. Editions ISS UNIL, 320 p.

 

La stratégie de Guisan en 1940

 

«- Pendant la guerre, les soldats ont-ils joué un rôle dans le maintien de l’indépendance du pays?

 

»- Le 25 juillet 1940, le général Guisan convoque tous les officiers supérieurs de l’armée au Grütli (…). Il y expose la stratégie du «Réduit national». En cas d’attaque, l’ennemi fera face à une guérilla et les routes seront rendues impraticables par le minage des tunnels et des ponts. Toutefois, cette stratégie a le désavantage de laisser les centres urbains et industriels à la merci des troupes d’invasion. Certains historiens estiment même que le Réduit national est un signe d’apaisement fait au régime nazi, un signe que la Suisse défendra les axes alpins cruciaux pour les échanges économiques entre l’Allemagne et l’Italie. Enfin, la démobilisation partielle des troupes offre un surcroît de main-d’œuvre aux industriels exportant vers l’Allemagne.»

 

 

 

La féodalité, c’était un peu le Web

 

Afin d’aiguiser l’intérêt d’adolescents du XXIe siècle pour les structures sociales si compliquées du XIVe, Dominique Dirlewanger recourt pertinemment à une métaphore technique, au champ d’investigation aussi entortillé, mais qui est leur pain quotidien: la féodalité, dit-il, «organise la société médiévale comme le réseau internet.»

Tout serait affaire de géométrie variable: les rois, l’empereur, ou le duc de Savoie (duquel dépendait le Pays de Vaud) étaient les nœuds centraux d’un vaste système d’alliances et de vassalités, à l’instar aujourd’hui de Google, Apple, ou Yahoo. Ceux-ci règnent sur le Web en regroupant chacun des portails nombreux auxquels s’inféodent en aval des milliers de sites et d’adresses électroniques.

Pareillement, le suzerain du Moyen Age avait pour subalternes des barons qui déléguaient leurs pouvoirs à des chefs d’armée auxquels était dévolue la protection de paysans.

Or, comme sur la Toile, les hiérarchies étaient anarchiques et s’enchevêtraient.

 

 

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17/04/2010

En 1840, une enquête sur le paupérisme

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Cette année-là, le paysagiste français Camille Corot - attaché à nos régions par une mère fribourgeoise – commence à peindre Lausanne, la cathédrale, le château Saint-Maire et les Alpes depuis la campagne de l’Hermitage où il est en résidence. Le tableau montrera une cité en majesté bien proprette dans un écrin d’idylle. Plus en aval, franchie la porte de la Barre, la réalité quotidienne de la capitale vaudoise, qui compte alors quelque 12 000 habitants, est différente: vacarme de poulaillers, relents du lisier des boitons à porcs - même si on les a bannis des villes depuis une récente pandémie de choléra. Le creux du pavé ne dissemble guère de celui d’autres communes: aux paysans de la périphérie, les forains, se mêlent des artisans urbains, des charrons, des lavandières, des rémouleurs, des chiffonniers. Çà et là, des employés de fabrique, notamment des tanneurs.

Ils sont rares, car Vaud vit surtout de son agriculture et rechigne encore à se laisser subvertir par l’aventure industrielle. «Les grosses usines, c’est pas pour nous», entend-t-on même chez des financiers de la rue de Bourg;  ou de Morges, Montreux, Vevey. Sur ses 183 600 habitants (dont 15 000 Suisses d’autres cantons et 4000 étrangers, venus surtout d’outre-Rhin), on ne dénombre que 5000 ouvriers. Enfin, il y a nos nécessiteux. Même s’il n’offre pas comme dans l’East End de Londres un spectacle de désolation, le paupérisme commence à pulluler et coûter cher aux philanthropes qui veulent l’éradiquer, ainsi qu’à la Bourse des pauvres alimentée par les deniers publics. Parmi eux, des ouvriers justement, qui ont perdu un bras, une jambe. Des propriétaires victimes de pertes accidentelles (incendies, maladie du bétail, mildiou des vignes). Des clochards à couperose, des filles «légères» déshéritées, des gavroches jetés à la rue. Et surtout des enfants naturels: leur prolifération est imputée à l’immoralité qui règne dans les cabarets où des hommes s’enivrent jusqu’à dépraver des mères de famille déjà désargentées…

En mai de cette même année 1840, une étude révèle que 19 000 Vaudois sont assistés par les instances bourgeoisiales et par l’Etat. Plus de 10% de la population du canton. Un chapitre consacré à la statistique des «grossesses scandaleuses» déplore le désordre des lois fédérales qui fait affluer dans nos villes des enfants illégitimes qui n’y sont même pas nés. Et c’est là que le bât blesse: aux communes n’incombent que les secours portés à leurs ressortissants – quel que soit leur âge. Aussi cherchent-elles à se débarrasser des pauvres qui n’en sont pas originaires. On les appelle les «passants», on les nourrit la moindre (on reste chrétiens…), puis on les entasse sur des tombereaux qui les ramèneront vers des hameaux où ils n’ont plus de parenté.

Cette radiographie du paupérisme local, qui sera publiée en 1841, résulte d’une vaste enquête lancée sept ans auparavant par le Conseil d’Etat vaudois. Elle est menée par des politiciens, des pasteurs et des notables. (Aucun pauvre ne siège dans l’aréopage puisque, en dépit du suffrage universel adopté en 1830, les assistés sont privés du droit de vote.) Elle répond à une inquiétude générale qui secoue l’Europe bourgeoise entière: faut-il maintenir une charité légale en sus de la charité privée? N’est-elle point une prime à l’oisiveté et à la paresse? En 1829, le Parisien Tanneguy Duchâtel avait forcé le trait: «Le riche qui ne regarde plus la bienfaisance que comme une charge cherche à en alléger le poids. Il devient cruel, avare. Le pauvre, fort des droits que lui attribue la loi, devient farouche, violent, haineux.»

 

 

 

 

Paupérisme, pauvreté, précarité

 

Cette pratique limitant l’assistance aux seuls ressortissants d’une commune sera entérinée par une loi vaudoise de 1888. Les pauvres doivent être «bourgeois» d’une ville, d’un village pour bénéficier d’une allocation publique. Ceux qui n’en sont pas originaires (les «passants»), même s’ils y habitent, n’y ont pas droit, tout comme les indigents étrangers au canton. A la charge de ce dernier n’incombait que des frais de sépulture. Le renvoi des vagabonds dans leur lieu d’origine sera déploré la même année par le Journal des Tribunaux, car il «équivaut dans certains cas et dans certaines communes, à la mort lente par la misère».

Depuis, la législation vaudoise a évolué. Elle s’est humanisée, quand bien même  le taux de paupérisme dans la population du canton est resté à peu près le même qu’il y a 170 ans: en 2007, le seuil des 10 % était dépassé. Mais le terme de paupérisme est tombé en désuétude. On parle de «seuil de pauvreté». Et, pour être plus politiquement correct encore, de «précarité».

 

 

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28/03/2010

Yverdon, et son Petit Charlemagne

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1260. Cette année-là, l’art gothique est à son apogée en Europe. La cathédrale de Lausanne, qui sera consacrée dans trois lustres, en est un échantillon rayonnant. Des blocs de la même molasse dont elle est faite sont charriés par tombereaux en direction d’Yverdon: un bourg modeste, que le prince Pierre de Savoie vient d’acquérir et qu’il envisage de fortifier pour des raisons tactiques. Il lui faut un verrou septentrional. En y faisant édifier non pas une demeure seigneuriale, mais un château carré relié aux remparts, avec tours rondes, fossés et pont-levis, une «forteresse de plaine», il consolidera au nord le système défensif de ses terres. Celles-ci, il les a rassemblées sans verser du sang, mais en les rachetant à des barons locaux fauchés. En les négociant habilement, et en s’imposant d’abord en arbitre, en médiateur débonnaire, en créancier, puis en propriétaire et bientôt en maître. D’où lui vient son or, qui semble inépuisable? De sa puissante famille chambérienne, qui détient un monopole sur les péages des cols alpins. Mais aussi de la cour du roi Henri III d’Angleterre, son neveu par alliance, dont il est devenu un conseiller apprécié et choyé. Durant son séjour londonien, il envoie ses instructions à ses ministres: en suzerain visionnaire, celui qu’on appellera le Petit Charlemagne sait déléguer ses pouvoirs.

En Suisse, son fief s’étend du Léman au lac de Neuchâtel, et du Jura à Villeneuve, un port rhodanien et lacustre fondé par son père Thomas de Savoie, qui avait fait agrandir en 1213 le fortin de Chillon. Il lui a succédé vingt ans après pour embellir ce château et en acquérir très vite d’autres, dont ceux stratégiques de Moudon et de Romont. En édifiant une quatrième place forte à Yverdon, il veut intimider d’éventuels envahisseurs alémaniques. Or même Berne, menacée par les seigneurs de Kybourg, a réclamé sa protection en 1255. Il a agrandi la ville et jeté un pont sur l’Aar.

A Yverdon, Pierre II de Savoie dirige lui-même les travaux de fortification à l’embouchure de la Thièle, passage obligé entre le lac et les marais. Il veille au lotissement des terrains entre les trois rues, obtient de l’évêque de Lausanne le droit d’y tenir un marché hebdomadaire. La «ville neuve» passe de 600 à 800 habitants, et à près de 2000 un siècle plus tard.

Né en 1203, Pierre de Savoie est donc déjà un «très vieux seigneur» pour cette époque-là (onze de plus que le roi de France régnant, le futur saint Louis), mais après avoir été voué un temps à la cléricature, il s’était distingué jadis comme un vaillant guerroyeur, chevauchant toujours de l’avant. Il a soixante ans quand la mort de Boniface de Savoie, en 1263, lui permet de ceindre la couronne comtale. En conquérant pacifique, il continuera de collectionner en monnayant ses influences des territoires bien au-delà de la zone lémanique: de Turin à Lyon et de Grenoble à Sion, sans oublier Berne et Morat. Mais de cet archipel morcelé, seule la «Patria Vuaudi», soit le Pays de Vaud, persistera avec une entité forte. Car en prince éclairé et législateur, le Petit Charlemagne l’a cimentée par des structures administratives et sociales durables.

750 ans après l’édification de son château, Yverdon-les-Bains n’a pas oublié son bienfaiteur. Un quartier de la ville porte son nom.

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Deux cents châteaux vaudois vus du ciel

 

Yverdon-les-Bains a commencé à célébrer le 750anniversaire de son château déjà en décembre 2009, par une expo didactique que suivront plusieurs manifestations jusqu’en novembre prochain. Le «carré savoyard» de Pierre II figure en bonne place dans un grand album illustré qui en recense quelque 200 autres. Châteaux en Pays de Vaud, paraît ces jours aux Editions Favre dans la collection Patrimoine vaudois, sous l’égide aussi des Retraites Populaires. Brigitte Pradervand a porté toute son attention à ce bel exemple de «forteresse de plaine» qui avait servi de résidence secondaire et stratégique aux comtes et ducs de Savoie, puis, dès 1536 aux baillis bernois, avant d’abriter, de 1805 à 1825, l’Institut Pestalozzi.

Cette historienne de l’art et des monuments, qui collabore à de nombreux chantiers de restauration, nous sert de guide avisé non seulement dans d’autres châteaux vaudois ouverts à la visite, mais à la périphérie de demeures privées qu’on ne peut qu’admirer du dehors.

L’ouvrage est abondamment enrichi d’images variées: peintures et lithographies et près de 200 photographies anciennes ou actuelles. Dont 45, tantôt aériennes, tantôt prises depuis le sol, ont été fournies par le fameux homme de science et aviateur André Locher.

www.swisscastles.ch/Vaud

 

 

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