09/01/2010

Les premiers écoliers vaudois furent des choristes

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1419. Cette année-là, Guillaume de Challant, un très entreprenant évêque de Lausanne depuis 1406, fait aménager en sa cathédrale une chapelle dédiée aux saints Innocents. Hommage aux enfants de moins de deux ans qui, selon l’Evangile de Matthieu, furent massacrés par Hérode à Bethléem. Or au Moyen âge, on appelle aussi innocents les jeunes garçons voués au service liturgique romain et au chant choral. La nouvelle construction s’assortit justement d’une décision épiscopale de fonder une maîtrise, destinée gratuitement à des choristes préadolescents qui résideront dans une maison spécifique attenante à Notre-Dame. Cette manécanterie lausannoise, qui fera des émules à Yverdon, Moudon, Orbe et Estavayer - alors bourg vaudois - lui confère un prestige qui rend jalouses les autres contrées vassales du duc Amédée VIII de Savoie. D’ailleurs, il n’en existe encore ni à Chambéry, ni à Turin, les deux capitales de notre première puissance suzeraine. (La seconde, Berne, se montrera dès sa conquête de 1536, plus éclairée en matière d’éducation des enfants vaudois. Elle leur imposera les principes de la Réforme, mais pas l’usage de l’allemand.)

Pour l’heure, l’école de Mgr de Challant n’est donc qu’une maîtrise, une «psallette». Seuls y sont admis de jeunes enfants mâles, nés d’un mariage légitime. De parents dont on a vérifié la bonne moralité. On exige aussi de ces loupiots de n’être affligés d’aucune difformité physique. Il ne s’agit pas d’être beau, mais sain dans l’esprit comme dans le corps, selon le principe déjà proverbialisé de Juvénal. Et bien sûr doté d’une voix juste, d’un timbre séraphique, comme on en révèle à huit ans au bénédicité qui précède la potée familiale de midi. Ce don tombé du ciel deviendra une source de fierté pour plusieurs familles pauvres lausannoises: avoir un fils éduqué gratis, quelle aubaine!

Or, depuis le XIIIe siècle déjà, l’Eglise n’a le monopole absolu de l’enseignement. Des aristocrates savoyards et vaudois embauchent des précepteurs coûteux pour l’instruction de leur progéniture. Et même dans les communes les plus rurales, les conseils de bourg créent et financent des structures scolaires. Seuls les maîtres – denrée rarissime – sont rétribués par les parents d’élève.

Mais revenons à nos innocents de la Cité. Une recherche circonstanciée, signée Bernard Andenmatten, Prisca Lehmann et Eva Pibiri (elle fait l’objet d’un chapitre d’une récente étude collective, voir encadré) précise qu’ils sont recrutés à huit ans, aussitôt tondus, puis relâchés à seize. A la mue fatidique de leur voix. Ils n’auront profité que d’une pédagogie cléricale, mais outre le chant, la liturgie, ils ont un peu appris la grammaire – dans le sillage des écoles monastiques fondées par Charlemagne sept siècles plus tôt…

Le chant, qui leur était enseigné par un cantor surnommé l’«écolâtre», (du latin scholasticus) primait. Etait-ce encore du plain-chant, ou déjà de la polyphonie? Ont-ils chanté la sublime Messe de Nostre Dame de Guillaume de Machault? On l’ignore.

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L’enseignement en terres vaudoises

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Le passé éducatif vaudois, du XIIIe siècle à nos jours, est une matière complexe et polymorphe qu’une quinzaine de chercheurs viennent de décortiquer pour l’édition 2009 de l’excellente Revue historique vaudoise. De l’enseignement du plain-chant catholique dispensé par des chanoines à l’irruption de l’informatique dans le matériel scolaire ordinaire, historiens, pédagogues et sociologues dressent un riche tableau de cette évolution.

Elle fut lente, conformément à la mentalité légendaire de notre contrée. Mais elle se déclina en remaniement et restructurations au fil d’étapes politiques ou économiques: Réforme instaurée par LL EE de Berne, héritage rousseauïste des Lumières et de la Révolution française, avènement de l’ère industrielle et des mouvements ouvriers, courants philanthropiques hygiénistes de la fin du XIXe siècle, innovations plus ou moins heureuses de réformes issues du structuralisme des dernières années septante, et l’on en passe.

Ce dossier thématique met en lumière des pans méconnus de l’histoire de l’enseignement en terres vaudoises. Que de développements disparates sur un territoire plus petit que le département du Rhône, en France voisine!

En son introduction générale, Danièle Tosato-Rigo – qui signe aussi un chapitre sur l’ère de la République helvétique, 1798-1803 – y repère un courant unique, un fil rouge ancien qu’elle dévide en écrivant: «Ce qui s’apparente, d’une certaine manière, à des utopies pédagogiques traverse également les siècles.»

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Education et société, RHV, Ed. Antipodes, livre disponible à la Librairie Basta! Lausanne.

 

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04/12/2009

Un amateur d’art yverdonnois en Italie

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1792.  Le 14 février de cette année-là, un voyageur à perruque poudrée et à bésicles écrit à une amie, Catherine de Sévery, châtelaine de Mex près de Cossonay, cette lettre qui relate le commencement d’une expédition artistique et individuelle: «Enfin me voici à Rome en bonne santé, sans aucun accident et beaucoup moins fatigué d’un long voyage que je pouvais m’en flatter, car il a été de trois mois et quelques jours, c’est bien long.»

L’auteur de cette prose, en lettres serrées mais joliment tournée, est un homme de 58 ans. Un vieillard - à cette époque on cesse d’être jeune à vingt. Or les amis épistolaires de Béat de Hennezel savent que cette chattemite a de la vigueur à revendre. Qu’en pur mondain, il a étudié l’architecture en lui préférant la peinture et les belles-lettres, et qu’il est un aristo huguenot archétypal du pays vaudois: ses ancêtres français s’y étaient réfugiés déjà au XVIe siècle, et lui ont transmis un art de se plaindre qui va de pair avec la culpabilité réformée.

Son odyssée italienne, qui se déroulera de 1792 à 1796, s’inscrit dans la tradition anglaise du Grand tour, qui se propage sur le continent, et consiste en pèlerinage en Italie sur la trace des classiques latins qui ont nourri la pensée occidentale. Passage obligé à Rome, mais aussi à Florence ou Naples. Les campagnes traversées ont leur importance: ne servirent-elles pas de décor aux bucoliques dialogues entre Tityre et Mélibée, ces bergers virgiliens transfigurés par le pinceau de Nicolas Poussin au XVIIe? On les reconnaît à présent sur la couverture du journal complet de Béat de Hennezel, enfin recomposé et édité dans la remarquable collection Ethno-Doc.

Pour notre Yverdonnois, ce grand tour est l’occasion de rencontrer des artistes fameux – dont des Suisses - installés dans la Ville éternelle. Et de faire provision d’anecdotes et d’observations piquantes qui enrichiront son répertoire dans les salons patriciens vaudois où il a son rond de serviette. Il prend des notes éparses, rédige des lettres et peint «en touriste», comme aujourd’hui on photographie. In situ, il relève à la mine de plomb des plans de ruines, de temples, des scènes de vie qu’il encrera et gouachera dans sa chambre par temps de pluie. A Rome, c’est l’intérieur du Panthéon. En Campanie, la colonnade de Paestum, le Vésuve, des bergers. Dans ses croquis humains, Hennezel est plus doué. Il a «un tempérament vrai de caricaturiste, à la Hogarth», dit Robert Netz, qui a établi et annoté l’ouvrage.

 

Un gentilhomme sans fortune, pingre mais humain

 

Sur la couverture du livre, en une petite vignette vert tilleul se profile la frimousse renfrognée du diariste yverdonnois. Les lèvres fines d’Hennezel grimacent, comme s’il avait croqué dans un fruit acide. Cet unique portrait existant de notre personnage, est de Jean-François Sablet, dit le Romain (né à Morges en 1745, mort à Nantes en 1848). Il s’accorde à merveille à l’écriture acidulée de son modèle que Robert Netz va jusqu’à comparer à la verve d’un Voltaire. Notre ex-confrère à 24 heures perçoit en Hennezel l’âme d’un misanthrope qui «n’aime décidément personne et qui ne se supporte lui-même qu’à peine.» L’objet de son étude se serait aigri à cause de déboires familiaux, d’une situation de cadet sans fortune, de sa solitude de célibataire. «Les traits de bonté, d’honnêteté, de désintéressement qu’il découvre parfois chez son semblable l’étonnent, le dérangent.» C’est aussi un ladre, pour le grand bonheur des historiens, car il consigne dans ses carnets ses plus petites dépenses: le coût de deux citrons à la piazza Navona en 1792, ou de quatre harengs et dix-neuf œufs…

On imagine enfin ce gentilhomme vaudois aux humeurs déjetées condamné à se barder de patience dans des trajets en diligence qui cahotent d’Yverdon jusqu’à Marseille, de Marseille à Rome, de Rome à Naples. Il préfère la marche à pied: «On dépend de tout lorsqu’on dépend d’un maudit carrosse; et il faudrait avoir toujours l’argent à la main si l’on ne savait pas se défendre; ces habitants des grandes routes sont si avides et de si petite foi; un voyageur à pied leur échappe»…

Mais au plaisir de se dégourdir les jambes s’ajoute celui de respirer, entre deux rocailleries, la grande figue d’Inde, le genêt blanc des talus vésuviens. Et d’observer le bas des jupes de la paysanne de la région de Pompéi, qui sont «à plis arrêtés par le haut du tiers de leur hauteur».

Trois lustres plus tard, Béat de Hennezel mourra de vieillesse à Paris, rue Saint-Honoré en 1810, à l’âge de 76 ans.

Après avoir été un malade difficile.

 

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02/11/2009

Le temps des sanatoriums: Leysin et Davos

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1939. Vers la fin de cette année-là, la guerre mugit à nos frontières, la situation économique devient difficile. Pas en montagne: du haut de ses 1263 mètres d’altitude, la commune de Leysin vit encore dans l’euphorie de sa prospérité touristique, qui avait trouvé son point culminant neuf ans plus tôt. Un tourisme médical, où des étrangers fortunés qui ont contracté la tuberculose viennent trouver le meilleur des antidotes contre le mal pulmonaire: l’air pur, froid et surtout sec de l’altitude. Quatre sanatoriums (qu’on appelle euphémiquement hôtels), ont été construits à l’abri des Tours d’Aï qui retiennent le vent du nord: au Mont-Blanc, au Chamossaire, au Belvédère et au Grand-Hôtel, on bénéficie d’un train de vie luxueux, d’une vue magnifique sur les Alpes. Mais aussi de soins soutenus, au régime drastique: isolation - avec crachoir personnel - mais plusieurs repas en commun. Siestes obligatoires en plein air; séances d’héliothérapie, inaugurées par un célèbre Dr Auguste Rollier, où  des corps presque nus se dorent côte à côte au soleil chablaisan.

Les bienfaits du climat de Leysin avaient été relevés par le promoteur montreusien Ami Chessex et le médecin lausannois Louis Secrétan: alors qu’au début du XXe siècle, la «peste blanche» faisait 100 000 victimes par an et, qu’en Suisse 26 sur 10 000 en mouraient, elle épargnait les Leysenouds. A l’intention de leurs compatriotes de plaine contaminés, ces derniers créeront aussi des sanas populaires, sans confort somptueux, mais correctement médicalisés.

Avant 1918, la station accueille de nombreux soldats phtisiques de la Première Guerre mondiale, internés trop tard, et dont les noms sont gravés au cimetière des Larrets. Durant la seconde, elle est désignée par la Confédération et le CICR pour le traitement de 10 000 soldats alliés tuberculeux. Parallèlement, sa vie culturelle est foisonnante. Leysin accueille des conférenciers illustres: Ramuz, Gandhi, Camus, Romain Rolland. Et puis Stravinski, Arthur Rubinstein, Pablo Casals. Charles Trenet y chante, Michel Simon s’inspire des habitants du village pour la création de ses personnages.

Dès 1948, avec la découverte de la streptomycine et les antibiotiques qui améliorent la thérapeutique de la tuberculose, les sanatoriums ferment les uns après les autres. Leysin devra se reconvertir en station de sports d’hiver.

Cela dit, la maladie n’a pas été éradiquée: en 2000, on dénombrait encore 629 tuberculeux en Suisse.

 

 

A Davos, peste blanche et peste brune

 

A 60 lieues de Leysin, un esprit différent enfume les couloirs blancs des sanatoriums de Davos, l’autre grande station climatérique de la Suisse. Traditionnellement majoritaire, la clientèle allemande se renforce dans les années trente . Dès 1933, le Parti national-socialiste la noyaute depuis Berlin. Il entend faire de ce microcosme de compatriotes en cure aux Grisons une enclave en territoire neutre. Pour convaincre ou confondre les éléments réfractaires au nazisme qui s’y trouvent, il peut compter sur un séide helvète, Wilhelm Gustloff, né en Poméranie. Or l’assassinat en 1936 de cet activiste par un jeune juif est une aubaine pour Hitler qui dénonce triomphalement un complot sémite mondial contre son Reich.

Entortillée dans ses fourbis diplomatiques, la Suisse adopte un profil bas. Plus tard, durant la guerre, elle laisse contrôler les sanatoriums de Davos par l’Allemagne, ses finances brunes et sa furieuse propagande. Si Berne fait obstacle à l’entrée de juifs dans son territoire, elle octroie à des nazis tuberculeux des bons de séjour sur les rives de la Landwasser. En échange du charbon de Silésie, elle fournit à l’armée allemande les trois quarts de sa production d’alumium.

 

Un film documentaire explore cette page troublante de l’histoire de nos chers Grisons. Dans A l’ombre de la montagne,  Danielle Jaeggi - Suissesse établie à Paris depuis 1971 – recoud en surjets subtils et pudiques, des archives filmées et des traces de son passé intime. En cette période, son père avait été un phtisique soigné au Schatzalp, le sana davosien que Thomas Mann avait mythifié dans La montagne magique.  Un homme mystérieux, ce François Jaeggi, un antifasciste forcené. Dans les lettres d’amour destinées à sa femme, une toubib comme lui pratiquant à Lausanne, il dépeint l’évolution insidieuse de la peste brune jusqu’aux ourlets amidonnés et immaculées  de son lit triste de curiste.

Leur fille, née après la guerre, les a lues sur le tard.

Son film est un beau pèlerinage filial.

 

 

19:05 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (24)