08/10/2009

La légende vraie du Comte vert

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1359. En été de cette année-là, les bourgs principaux du Pays de Vaud voient déferler sur leurs places une cohorte de chevaliers empanachés, dont les montures sont houssées de chamarrures émeraude. Ces seigneurs escortent le nouveau suzerain de la contrée: Amédée VI, comte de Savoie, qui débarque de Chambéry pour recevoir l’hommage de ses sujets de la rive septentrionale du Léman. La tournée est pacifique. Après Nyon, Morges et un détour en terres fribourgeoises (Romont, Estavayer), on s’arrête à Yverdon, puis aux Clées. On triomphe à Moudon, qui est depuis 1218 le siège administratif du bailliage de Vaud - division politique savoyarde - et le lieu de réunion des «Etats vaudois». L’expédition trouve son point culminant à Lausanne, en prières solennelles sous les voûtes de Notre-Dame et en présence du prince-évêque de la cité, Mgr Aymon de Cossonay.

Amédée VI a vingt-cinq ans. Il est le fils d’un autre Aymon, dit le Pacifique, et de Yolande de Montferrat. On l’appelle le Comte vert en raison d’une cuirasse à moirure olivâtre qu’il porta lors d’un célèbre tournoi dans son fief chambérien. Depuis, tous ses vêtements sont verts, la livrée de ses compagnons et de ses laquais est verte, sa tente de campagne est verte.

Cette couleur, qu’il arbore comme une légende vivante liée à sa personne, frappera l’imagination des Vaudois. Ironie de l’histoire, elle figure encore, six siècles et demi après, dans leurs armoiries cantonales… En tout cas, au Moyen Age, elle était déjà celle de l’espérance, et le charisme de ce nouveau maître - qui d’emblée a juré de respecter leurs privilèges locaux et leurs coutumes ancestrales – le rend très populaire.

 

Le rachat d’une baronnie

 

Toutefois, ce n’est point par héritage dynastique qu’il est entré en possession du Pays de Vaud, même si ce territoire avait été à maintes reprises occupé, reconquis et réunifié par des cousins célèbres: Thomas Ier de Savoie qui agrandit le fortin de Chillon, Pierre II, alias le «Petit Charlemagne», Louis II, fondateur de Morges, etc. Amédée VI a acquis cette province (érigée durant 74 ans en baronnie) en la rachetant à la fille du dernier nommé, Catherine de Vaud, dont le troisième mari Guillaume de Flandres, trouvait cette dot vaudoise trop éloignée de Namur, voire encombrante…

Amédée aura la grâce de ne pas se comporter en simple propriétaire terrien, quand bien même l’administration de ses provinces méridionales, plus nombreuses et plus vastes, l’accapare davantage. Outre la Savoie, avec Faucigny et Tarentaise, le Comte vert règne sur le Val d’Aoste; il fait campagne en Valais, octroie des franchises aux bourgeois de Monthey en 1352 – où une place porte encore son nom – et vole plusieurs fois au secours de l’évêque de Sion, Edouard de Savoie, encore un cousin (!) que les Haut-valaisans harcèlent. Il jette aussi son dévolu sur le Piémont et sa capitale Turin, capture son prince à Pignerol, lui confisquant tous ses biens, avant de les lui restituer en 1362. Il faudra attendre le début du XVIIIe siècle pour que ses héritiers, les seigneurs de Savoie, deviennent enfin princes de Piémont, en même temps que rois de Sardaigne - et plus tard, en 1861, comme on sait, rois d’Italie.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, devant l’Hôtel-de-Ville de Turin, une statuaire néogothique est dédiée à Il Conte Verde, alias Amedeo VI, soit notre Comte vert à nous… Et à l’heure où un dictateur libyen fantasque, déterminé à démanteler la Suisse, voudrait amarrer la Romandie à la France, des Vaudois pourraient lui rétorquer qu’ils sont en droit d’opter pour la nationalité italienne… D’ailleurs la plupart des archives médiévales du Pays de Vaud sont toujours soigneusement sauvegardées, avec l’aval de nos autorités cantonales, dans la cité du Pô.

 

Croisé au sang chaud

 

Même s’il est très occupé ailleurs, le Comte vert n’oublie pas le Pays de Vaud. Il revient fréquemment à La Tour-de-Peilz, loge à Chillon avec son épouse Bonne de Bourbon, une descendante de saint Louis. Cette grande dame de caractère, à laquelle il délègue beaucoup de mandats, introduira dans nos habitudes de l’esprit courtois de Paris, de l’élégance vestimentaire.

Pendant ce temps, son époux veille aux fortifications de nos villes, accorde aux Etats généraux de Moudon un pouvoir institutionnel régulier.

Hélas, ce libéral a le sang chaud d’un guerroyeur, la tête brûlée d’un croisé, galvanisant des nobles vaudois pour les entraîner dans les fournaises de la Terre sainte. Ou dans des expéditions franco-savoyardes au sud de l’Italie. Ils seront quelques-uns à assister à son agonie à Naples, en 1383, lors d’une épidémie de peste.

 

Après la parution de cet article dans 24heures, le samedi 3 octobre, Monsieur J.D. Favre nous envoyé les précisions suivantes:

 

- le Comte Vert a fait une incursion à Estavayer le Lac et à Romont, à l'époque ce n'était pas en terres fribourgeoises mais vaudoises comme Morges, Yverdon ou Morat

- le duc de Savoie est devenu prince du Piémont en 1418 (par héritage d'un cousin Savoie mort sans enfants)
- le Piémont a été rattaché à la Savoie en 1429

- Turin est devenu capitale du duché de Savoie en 1562

- le duc de Savoie est devenu roi de Sardaigne en 1720, dès lors le Piémont était savoyard bien avant le XVIIIe siècle.


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24/09/2009

Redécouvrir le Renoir "tardif"

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Cet automne, une des plus importantes expositions rétrospectives de Paris est consacrée aux trente dernières années d’Auguste Renoir: une centaine de tableaux occupent, jusqu’au 4 janvier 2010*, quinze salles des galeries nationales du Grand Palais. Un Renoir méconnu, car longtemps mal-aimé.

En 1880, trois ans après avoir réalisé son chef-d’œuvre, le Bal du Moulin de la Galette, toile géante achetée par le mécène Gustave Caillebotte, Renoir vit dans la dèche. Les critiques l’éreintent, ses clients se font rares. Il souffre physiquement: ses doigts sont engourdis par la polyarthrite. Et moralement, au souvenir de la guerre: ses fils ont été blessés au front.

Il décide de ne plus travailler avec ses amis impressionnistes et de retourner au Salon officiel pour ne peindre plus que des portraits aux contours soulignés, à couleurs contrastées. Ce style, qui rompt avec sa veine fragmentée et vibrante, plaît à ses contemporains. Il reçoit de nombreuses commandes de portraits officiels. Il entre dès 1887 dans sa période «ingresque» ou aigre, (Les Grandes baigneuses) qui déplaît à l’avant-garde, mais aussi aux chantres de l’académisme.

Alors il optera pour une palette moins typée, mélangeant les méthodes, et réintroduira une belle fluidité dans ses toiles: cohortes de jeunes filles absorbées par la lecture, la broderie, faisant leur toilette ou jouant au piano. Des nus féminins, qui posaient pour lui allongées comme chez Titien. Quelques paysages méditerranéens, réalisés à Cagnes-sur-Mer.

En 1892, l’Etat français achète ses Jeunes filles au piano (exposés notamment au Grand Palais). C’est une consécration.

A 72 ans, c’est-à-dire en 1913, six années avant sa mort, Auguste Renoir dira: «Je commence à savoir peindre…»

 

www.rmn.fr

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09/09/2009

Le dernier shah d’Iran étudia en Romandie

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Chassé de son empire il y a 30 ans, Mohammed-Réza Pahlavi avait été collégien au Rosey, de Rolle.

 A la fin de l’été 1931, un timide garçon à sourcils noirs vient de troquer l’uniforme militaire contre un trois-pièces cravate à l’européenne. Mohammad-Réza Pahlavi a 12 ans. Son père est Réza Shah, le fondateur d’une nouvelle dynastie perse, qui entend occidentaliser son pays par des mesures drastiques. Aussi envoie-t-il son propre héritier suivre une éducation à la française. Par souci de neutralité, ce n’est point en France que le futur dernier monarque iranien fera ses écoles, mais au Collège du Rosey, au bord du Léman. Le 7 septembre, il quitte en bateau le port caspien d’Anzali jusqu’à Bakou, alors en URSS, pour prendre le train qui va le conduire jusqu’en Suisse. Il est accompagné d’un précepteur - qui lui donnera des cours intensifs de persan -, ainsi que d’un ami intime, Hossein Fardoust qui, selon le vœu du dauphin, jouira des mêmes traitements que lui et son cadet, le prince Ali-Réza.

 

Après un séjour préparatoire de dix mois à l’Ecole Nouvelle de Chailly-sur-Lausanne, le trio étudie durant cinq ans au Rosey (qui accueillera d’autres célébrités du gotha, dont Rainier de Monaco, Albert II de Belgique). Quatre autres fils du shah d’Iran s’y inscrivent à leur tour. «Notre vie ressemblait à celle de tous les pensionnaires, se souvient l’un d’eux, Gholam-Réza, dans une biographie parue en 2006*. Lever matinal, coucher précoces, sport et discipline.» Son aîné, lui, s’applique dans toutes les branches, avec de bons résultats sauf en géométrie. Parallèlement, il pratique sa religion chiite scrupuleusement.

Devenu roi en 1941, il évoquera ces années scolaires avec une réelle nostalgie, et une admiration pour ces professeurs qui appliquaient «une règle démocratique sans tenir compte de la position sociale des élèves». De la part d’un autocrate, cet émerveillement vaudra son pesant d’or…

 

A Rolle comme à Gstaad - où de janvier à mars, le Rosey vit sur son campus d’hiver – Mohammad-Réza excelle dans les disciplines sportives: football, tennis, équitation, disque, javelot, ski de piste. En moins d’un lustre, ce «roséen oriental» acquiert une prestance athlétique qui ne le quittera plus. Il la met en valeur, en se faisant coudre par un tailleur lausannois des chemises cintrées, à couleurs vives. A son retour en Iran, le 11 mai 1936, il entre à l’Ecole militaire, suit une formation de pilote et de parachutiste.

 

Plus tard, il reviendra skier en Suisse, avec sa deuxième chabanou Soraya Esfandiari, puis la troisième Farah Diba. A Gstaad, la famille impériale préfère Saint-Moritz, où elle s’installe dans un luxueux chalet, tandis que les courtisans iraniens occupent avec ostentation les suites du Badrutt Palace. En 1975, le shah reçoit dans sa résidence grisonne Giscard d’Estaing. Les journalistes qui accompagnent le président sont frappés par l’excellence du français de leur hôte. Celui-ci s’en expliquera dans son dernier livre*, paru en 1979, l’année de sa mort en Egypte, l’ultime havre de son exil:

«J’avais six ans lorsqu’on me donna pour gouvernante une Française mariée à l’un de nos compatriotes. Grâce à elle, j’avais déjà une assez bonne connaissance de la langue française quand je commençai en Suisse mes études. J’étais un passionné de l’histoire de France. J’admirai saint Louis rendant la justice sous un chêne.»

 

Gholam-Réza Pahlavi: Mon père, mon frère, les shahs d’Iran, Ed. Normant.

Mohammad-Réza Pahlavi: Réponse à l’Histoire, Ed. Albin Michel.

 

 

 

Un «tyran éclairé» que ses jeunes concitoyens ont oublié

 

Le 16 janvier 1979, l’empereur déchu pleure pour la première fois en public. Un officier agenouillé lui baise la main. Derrière lui, sur le tarmac, vrombit l’avion de l’exil définitif. Le shah est déjà rongé par le cancer, mais il n’abdiquera jamais. Beaucoup d’Occidentaux se souviennent de ces images, mais peu d’Iraniens.

Certes, le destin complexe et tragique de leur nation intrigue tout le monde depuis la réélection contestée du président Ahmadinedjad, en juin passé. On est frappé surtout par la détermination de ses opposants, que les répressions les plus brutales ne découragent guère: beaucoup de femmes, beaucoup de jeunes. De fait, quelque 70% des Iraniens ont moins de trente ans, et n’ont donc point vécu les heures de la Révolution islamique, enflammées par la figure charismatique de l’ayatollah Khomeiny (1902-1989). A fortiori, ils méconnaissent davantage le destin de son prédécesseur couronné. Et un retour à la monarchie leur semblerait impensable, alors que les héritiers de ce dernier, éparpillés en Amérique et en Europe, s’évertuent à la promulguer.

06:48 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (32)