02/09/2009

Le séjour de Simenon à Lausanne

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Le 12 février 1983, il ne posa pas un lapin. La Municipalité de Lausanne fut inespérément enchantée d’accueillir à la Palud Georges Simenon en personne, à l’occasion de son 80e anniversaire. Au très affable et impressionnable syndic Paul-René Martin, qui le décorait de la Médaille d’or de la Ville, le romancier marmonna en gardant sa pipe au bec: «Je me considère Lausannois depuis 28 ans. J’ai toujours fait mon marché à Lausanne. Et puis je n’ai rien fait pour Lausanne, c’est Lausanne qui a fait quelque chose pour moi…»

A 53 ans, il est déjà une célébrité mondiale, un des auteurs les plus traduits, quand il décide de s’y établir après de longues années passées en Californie. En Suisse romande il trouvera le calme propice à son rétablissement: il est affecté du syndrome de Ménière – vertiges et acouphènes. C’est une petite nation stable, neutre, figée, «en retrait comme son image», dira Pierre Assouline dans une biographie exhaustive. Les avantages fiscaux ne sont pas négligeables: même s’il y sera un jour assujetti à l’impôt sur la fortune et les revenus, Simenon sait que durant cinq ans, on lui accordera un régime de faveur à condition qu’il n’exerce pas d’activités lucratives. Aussi, les manuscrits des 25 romans qu’il écrira dans ce laps de temps ne seront-ils point datés de Suisse, mais de Noland, pays imaginaire et introuvable - par les percepteurs parisiens notamment… Noland, ce néologisme pour désigner un refuge sans racine géographique sera parfois incompris, jugé méprisant. D’aucuns, peu avisés prétendent que Georges Simenon n’évoque jamais sa terre d’accueil dans ses romans. Nous les renvoyons à deux très grands Maigret, Le train de Venise et La disparition d’Odile, qui se déroulent en partie à Lausanne. Ainsi qu’aux livres autobiographiques, Dictées et Mémoires intimes, qu’il rédigera en fin de vie*.

 

D’Echandens à Epalinges

 

Après une année au Lausanne-Palace, Simenon emménage en juin 1957 au château d’Echandens, qu’il a repéré en sillonnant la région en Mercedes décapotable. De cette maison du XVIe siècle, où il vivra ses cinq premières années défiscalisées, il conservera des souvenirs marquants liés à sa famille – naissance d’un fils, problèmes conjugaux, ennuis de santé. (Un de ses médecins personnels est le grand interniste lausannois Samuel Cruchaud.) Des amis illustres y trouvent le gîte et le couvert: Federico Fellini, Somerset Maugham, Ian Fleming.

 

Dès 1963, le vent tourne. L’écrivain décide de rester en Suisse, mais il quitte le château pour édifier sur les hauteurs de Lausanne une villa moderne aux dimensions excessives: 26 pièces, salles de bains noires, une piscine, une infirmerie avec table de massage, et une façade lourdaude, qui lui vaudra le surnom de «bunker d’Epalinges». Simenon, qui en est pourtant le maître d’œuvre, éprouve lui-même des sentiments mitigés. Déjà qu’il déteste le nom de sa nouvelle commune, car il sonne comme salpingite, «une maladie honteuse». Cette espèce de sépulcre pharaonique, où il vivra avec ses enfants Marc, Johnny, Marie-Jo et Pierre, est disgracieuse mais solide:

«Pour ce maniaque de l’ordre et de l’organisation, écrit Assouline, la solidité de la construction importe plus que tout. Dans son idée, une maison est faite de murs et les murs sont faits pour le protéger, le défendre, le soustraire. Pour l’empêcher de succomber à ses vieux démons et de repartir.»

Sujette à des crises répétitives, son épouse Denyse Ouinet séjourne dans des établissements psychiatriques et, dès 1964, une autre femme devient discrètement sa compagne régulière: Teresa est une domestique italienne, au service des Simenon depuis trois ans. Elle l’accompagnera en octobre 1972 dans le quartier de Cour.

«Un beau jour, écrit-il, je pris la décision de quitter Epalinges, mais ce fut pour me réfugier dans un duplex de sept pièces au 8e étage d'une tour de béton. Du haut de notre tour, nous avons déniché une petite maison rose à l'ombre d'un vieux cèdre. Je sais que j'y ai mis le temps, mais j'ai trouvé à nouveau mon vrai nid, la maison où je pouvais vivre avec Teresa jour et nuit dans une pièce. L'homme n'est pas fait pour la parade et l'agitation». (Mémoires intimes).

 

Cet ultime séjour du romancier sera bouleversé par le suicide de sa fille Marie-Jo, en 1978, dont il répand les cendres sous le cèdre de son jardin. Les siennes les rejoindront onze ans plus tard.

L’auteur du Bourgmestre de Furnes, le père de Maigret, s’éteint le 4 septembre 1989 à Lausanne, des suites d’une tumeur au cerveau qui l’ont rendu paralytique.

 

(*) Les ouvrages cités ont parus aux Presses de la Cité.

 

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12/08/2009

Quand Lausanne attirait de grands auteurs anglais

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L’humour britannique a toujours séduit les Vaudois. Par son cynisme aérien, battu en neige. Et par ses raccourcis aristocratiques qui le rapprochent curieusement de leurs ataviques matoiseries et litotes paysannes. Rappelons que ce sont des Anglais qui ont inauguré le tourisme alpin, quand la clé des Alpes était la région de Montreux. Entendez le château de Chillon, mythifié par le génie de Lord Byron (1788-1824), et qui devint un lieu de pèlerinage romantique très couru vers la fin du XIXe siècle.

Or c’est à Ouchy que le poète au front d’argent écrivit son épopée dédiée à Bonivard. Avec son ami Shelley – l’auteur de l’Hymn to Intellectual Beauty -, de quatre ans son cadet et tout aussi diaphane, il était descendu en été 1816 à l’Hôtel de l’Ancre (à présent d’Angleterre). Coiffés de hauts-de-forme, suant dans leurs redingotes et ballottant leurs cannes à pommeau, les deux milords zigzaguèrent le 27 juin dans les vignes pentues qui conduisaient à Saint-François pour se recueillir dans le domaine de la Grotte, où trente ans plus tôt un précurseur, un des plus illustres de leurs compatriotes, avait passé des années essentielles. L’humaniste à perruque chantillée Edward Gibbon (1737-1794) y avait parachevé sous un ombreux acacia son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain. Une somme qui influença les romantiques anglais autant que les œuvres de Rousseau. Byron y déroba une ramille de l’arbre fétiche de Gibbon. Une relique.

La Grotte se situait en contrebas du bâtiment de la banque UBS, côté sud. Sa colonnade néoclassique est le vestige d’un vaste Hôtel Gibbon qui dura royalement  de 1839 à 1920, et où s’arrêtèrent d’autres seigneurs des lettres anglaises: Thomas Hardy, qui venait d’éditer son chef-d’œuvre Jude l’Obscur, et même Charles Dickens dont le séjour à Lausanne, avec sa femme, six enfants, quatre domestiques et un chien, se prolongea. L’inventeur de Mr Pickwick, d’Oliver Twist, loua pour six mois une villa dans le quartier sous-gare, où une timide venelle porte son nom universel.

 

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04/07/2009

A Vidy, on nageait par hygiène

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Joyau de l’art fonctionnaliste, les bains lausannois de Bellerive, au bord du lac, furent conçus en 1934, année de crise économique.

 

 

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1914. Au printemps de cette année-là, une campagne de propagande prophylactique incite la population lausannoise à fréquenter assidûment le littoral de Vidy, entre les berges de Cour et l’embouchure de la Chamberonne. «Il n’y a pas d’endroit mieux approprié pour une cure de soleil, écrit un médecin des écoles*. Nous recommandons à tous nos élèves, filles et garçons, de profiter de leurs après-midi de congé pour aller au bord du lac prendre un bain d’air et de soleil. Nous leur recommandons aussi de se baigner au lac; car le bain et l’exercice de la natation sont de puissants adjuvants de l’air et du soleil.»

Du coup, des Lausannois de toute génération déferlèrent sur cette bande de rivage encore étroite, sauvage, et où jusqu’alors la trempette était interdite. Pour la première fois, hommes et femmes peuvent s’y délasser en tenue menue, et nager ensemble sans passer pour des dépravés. (Des réactions pudibondes ne se feront guère attendre, il va sans dire…) Si certains y appliquent à la lettre les exercices hygiéniques promulgués par les experts municipaux, la plupart découvrent simplement les joies nouvelles de la baignade. On suspend ses hardes aux branches des feuillus, et, pieds nus, on foule aventureusement le sable rugueux et les galets. Après quoi, on s’immerge un tantinet pour se faire chatouiller par les vengerons.

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Au même endroit, un siècle et quelque plus tard, le décor s’est métamorphosé: la rive a été élargie par des travaux de drainage et d’endiguement. Bellerive est aujourd’hui un complexe balnéaire avec bassin olympique, plongeoirs, piscine pour non-nageurs, vaste pataugeoire, surface gazonnée de huit hectares, cafés, équipements sportifs et une plage de 400 m de long. C’est la piscine la plus populaire et populeuse de la capitale vaudoise. On y débarque en famille, avec bouées canard, du spray solaire au carotène pour maman, le netbook de papa et des tartines au miel. Le décor est devenu routinier, avec ses vapeurs de chlore, ses cacas de mouettes et la clarté nue du béton armé qui semble une forteresse. Les usagers de Bellerive-Plage s’y sont peut-être trop familiarisés pour ouvrir les yeux: ils sont bien au cœur d’une des plus belles réussites de l’architecture fonctionnelle moderne.

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Au début des années trente, la crise économique a frappé durement la communauté lausannoise, et sa première Municipalité socialiste entend contribuer à juguler le chômage en ouvrant des chantiers d’intérêt public – où aucune machine ne serait admise, afin de favoriser l’emploi. La création des bains de Bellerive en sera le plus exemplaire.

Un concours d’idées est lancé en 1934. Le lauréat Marc Piccard (1905-1989), de Lutry, réalise en trois ans un chef-d’œuvre de l’architecture sportive qui sera salué dans plusieurs revues spécialisées internationales. Il y privilégie le béton armé, véritable pâte à modeler, d’une souplesse exquise, fiable, pas onéreuse, et si belle. A partir d’une rotonde d’entrée, des lignes s’étirent en géométrie hélicoïdale ou ondoyante, puis en sections fines, en porte-à-faux réitérés.

En 1964, à l’occasion de l’Exposition nationale, la plage est transformée en piscines, et la distance herbue entre les vestiaires et le rivage est spectaculairement triplée.

Entre 1990 et 1993, les architectes Inès Lamunière et Patrick Devanthéry sont chargés de restaurer ce joyau du patrimoine urbain. Ils en rehausseront avec sensibilité les valeurs esthétiques initiales. Non, le béton des bâtiments protecteurs qui longent l’avenue de Rhodanie n’est pas gris carcéral. Il est nu et lumineux, souple comme une peau. La sienne aussi appelle le soleil.

(*) Geneviève Heller: «Propre en ordre», Ed. d’Enbas, 1979. Lire aussi de Martine Jaquet et Jacques Gubler: «Bellerive-Plage, projets et chantiers», Ed. Payot, 1997.

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Santé, morale et séparation des sexes

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La santé par l’eau est un traitement qui remonte au XIXe siècle. Les Suisses n’étant alors pas plus propres que d’autres, on leur ouvrit des plages au bord de leurs lacs. A Lausanne, une grève réservée aux femmes existait déjà en 1860, à Cour, à l’ouest d’Ouchy. En 1884, une cloison la sépara d’une plage annexe fréquentée par des hommes.

Un même refus de la mixité prédomina, dès 1861, aux Bains Rochat plus à l’est, entre Beau-Rivage et Denantou. Par une passerelle on accédait à un édicule en bois sur pilotis qui surplombait d’un côté un bassin pour messieurs, de l’autre un bassin pour dames. D’un aspect rébarbatif, il fut démoli en 1895, avant la construction du pimpant quai aux fleurs et aux touristes qu’on sait.

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