17/05/2009

Le crime impuni de Maracon

MARACON1.jpg

1949. Le dimanche 19 juin de cette année-là, après le crépuscule et en contrebas de la route de Palézieux, un paysan découvre les corps de deux jeunes femmes assassinées quelques heures plus tôt: la putréfaction les a épargnées, et le ruisseau du Corjon gargouille bucoliquement autour de leurs chevelures défaites. Des oiseaux trillent dans la frênaie. On se trouve sur le territoire communal vaudois de Maracon, mais le canton de Fribourg est limitrophe. Et ces demoiselles Marie-Thérèse Bovet et Hélène Monnard sont Fribourgeoises. Des filles «de bonne conduite», âgées respectivement de 18 et 17 ans. La première travaille dans une boulangerie de Semsales, la seconde est couturière dans la même commune. Elles n’ont pas été violées ni volées – les sacs à main n’ont pas été délestés de leurs centimes jaunes. Mais elles ont été abattues par une arme à feu de petit calibre, puis achevées avec une brutalité rare par un instrument contondant. Peut-être une manivelle d’automobile.

Telles sont les premières observations des émissaires de l’identité judiciaire, débarqués de Lausanne. Par le truchement d’un reporter de la même ville, et dont les révélations essaimeront jusqu’en des journaux français et anglais où la tendance est de pousser le tableau au noir, on apprendra sur cette affaire des détails qui mettront en relief avant tout les impérities des polices vaudoise et fribourgeoise. Leur mauvaise coordination, leurs rivalités burlesques, leurs orgueils respectifs. Mais rien de plus.

 

Dans ce pays aux mœurs calmes, on n’aime pas les faits divers retentissants. Les tollés régionaux suscités par le livre de Jacques Chessex sur l’immolation «pour l’exemple» d’un Juif à Payerne en 1942 nous l’ont récemment démontré. Perpétré sept ans plus tard, le double crime de Maracon avait choqué davantage. Plus particulièrement, on s’en doutait, celle de la campagne valdo-fribourgeoise. A l’embrouillamini policier, et aux informations à hue et à dia de la presse, succéda le ouï-dire local, dont le venin fut plus insidieux encore: souffrance des familles concernées - qui continuent de fleurir aujourd’hui la sépulture des deux victimes au cimetière de Semsales. Malaise de l’entourage des personnes qui furent présumées coupables du forfait, ou déjà soupçonnées - ce qui est pire dans une contrée isolée qui se complaisait depuis des siècles dans son isolement, où l’on se saluait quotidiennement avec amitié. Du jour au lendemain, voilà qu’on s’ignore et qu’on se fuit. Tout le monde suspecte tout le monde, la solidarité villageoise vole en éclats. La rumeur pourrit l’atmosphère. Elle vise tour à tour un boucher, un prétendant éconduit, un paysan du coin féru de lectures malsaines, un notable important, et même un homme d’église que d’aucuns jugent du coup trop papelard pour être «honnête». Que de pistes éparses! Si soixante ans après il n’est pas décédé, l’assassin court toujours…

 

 

Ce fait divers de 1949 se révéla un véritable nid à échardes. Il enfiévra tellement les esprits, que les autorités en plombèrent le dossier, tel un secret d’Etat! Il a fallu attendre le printemps 1999 pour que journalistes, historiens et documentaristes y aient accès. Ceux qui auparavant l’en approchaient étaient rembarrés, ou menacés de procès. Cinquante ans pile après le massacre au bord de la rivière, chacun pouvait enfin consulter sans entrave les traces écrites du crime de Maracon aux archives cantonales.

Le cinéaste vaudois Stéphane Goël y a puisé en 2003, pour une émission de la TSR, un documentaire socio-ethnologique qui donne aussi la parole aux sœurs et frères des deux filles assassinées. En 2006, l’historienne bulloise Micheline Repond a publié un livre retraçant les péripéties de l’enquête. Mais dans ce cas comme dans le précédent, cette affaire ne ressemble qu’à un «bon polar à rebondissements». A une fresque qui ne jette des lumières intéressantes, utiles,  que sur  le climat social de l’après-guerre dans nos campagnes.

Ainsi, même après ce demi-siècle quasi horodaté, un trouble initial demeure: qui a tué ces gentilles demoiselles? Et pourquoi?

09:51 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (6)

09/05/2009

Victor Hugo aux pays des Helvètes

HUGHOOO.jpg

 

 

 

1869. Le 13 septembre de cette année-là, un fringant barbu-chenu se fait acclamer triomphalement en gare de Lausanne. La foule dense crie «Vive Victor Hugo! Vive la République!» Il s’agit bien de l’auteur de Notre-Dame de Paris et des Misérables. Du républicain français qui a bravé son empereur en le surnommant «Napoléon le petit». Il est en exil à Guernesey pour un an encore, et voilà que des Suisses démocrates de langue française l’accueillent comme le représentant le plus glorieux de la France du XIXe siècle. Il vient de publier L’Homme qui rit, lui qui obstinément refuse de sourire pour son photographe attitré Collot (un prophète, ça ne sourit pas). Mais c’est en tant que défenseur des droits de l’homme qu’il est l’invité d’honneur du Congrès de la paix. Son discours d’ouverture restera dans les annales du pacifisme: «Citoyens, vous avez eu raison de choisir pour lieu de réunion de vos délibérations ce noble pays des Alpes. D’abord, il est libre; ensuite, il est sublime. Oui, c’est ici, en présence de cette nature magnifique qu’il sied de faire les grandes déclarations d’humanité, entre autres celle-ci: Plus de guerre!» Le congrès se déroule, jusqu’au 18 septembre, place Saint-François, dans les lambris du Casino de Derrière-Bourg, un bâtiment à colonnes doriques qui avoisine l’église. A cette occasion, Victor Hugo déclarera que cette place est une des plus belles du monde! Précisons que monumental Hôtel des Postes n’y bouchait pas encore la vue du Léman…

.

 

Durant ces cinq jours, séjourne-t-il au Beau-Rivage d’Ouchy, où notre peintre national Ernest Biéler l’aurait surpris tutoyant un coucher de soleil sur le Salève? Ou dort-il à l’Hôtel Terminus, plus prosaïquement vers la gare centrale? Cent quarante ans après, ces détails contradictoires relèvent de l’anecdote, mais chez Hugo comme chez Napoléon (le premier) ou, plus tard, chez un Churchill, un Chaplin, la petite histoire devient aussi intéressante que la grande.

.

 

Ce n’était pas la première fois que l’écrivain venait à Lausanne. Premier «saut initiatique» à vingt-trois ans, pour se ressourcer comme tant d’autres préromantiques à la souveraineté de mère Nature. Plus remarquable et inspirante est sa visite de la capitale vaudoise en 1839. Une escale. Avant elle, il a exploré la Suisse rhénane, Zurich, Lucerne et le Pilatus, Berne et le Rigi, Fribourg, puis le château de Chillon et Vevey. Ce circuit helvétique de vingt jours s’inscrit dans un périple «virgilien» plus grand, qui passe par plusieurs provinces de France, par la Belgique aussi. Sa maîtresse Juliette Drouet l’accompagne. Dans la besace du flamboyant trentenaire, un carnet de dessins et de notes, qui lui permet d’emmagasiner des images instinctives et des émotions, tel «un antiquaire rêveur». Il y puisera plus tard beaucoup de sa fantaisie romantique. Il écrit de longues lettres à des proches, toutes mordorées de descriptions hugoliennes grand cru, et qui seront publiées dès 1842 sous un titre extensif: Le Rhin. Mais Pierre-Olivier Walzer réunira en 1982, à L’Age d’Homme, celles qui concernent surtout notre pays dans un poche intitulé Voyages en Suisse.

.

 

De Vevey, Victor Hugo ne retient que trois choses. «Mais ces choses sont charmantes: sa propreté, son climat et son église.» Il s’agit de l’église Saint-Martin, un édifice trop martial à son goût. Et que la Réforme protestante a hélas «rapetissé, raboté, balayé, défiguré, blanchi, lustré et frotté». Les rives veveysannes - très en friche au début du XIXe siècle –, et leur civilisation lacustre le séduisent davantage: «A l’ouest, vers Genève, le lac, perdu sous les brumes, avait l’aspect d’une énorme ardoise. Des bruits de voix m’arrivaient de la ville, et je voyais sortir du port de Vevey un bateau allant à la pêche. Ces bateaux pêcheurs du Léman ont une forme que le lac leur a donnée.»

.

 

A Lausanne, il scrute d’abord le ciel depuis la terrasse de la cathédrale, ainsi que les nuages que la nuit froide élonge infiniment vers l’horizon, au point qu’ils «s’aplatissent et prennent des formes de crocodile (!)». Quant à l’église, il la préfère de nuit: «La lune est un cache-sottises des architectes. La cathédrale de Lausanne a besoin de lune.» Et la ville «n’a pas un monument que le mauvais goût n’ait gâté. Toutes les fontaines du XVe siècle ont été remplacées par d’affreux cippes de granit, bêtes et laids.» Encore une fois, c’est le protestantisme qu’il fustige. Non pour son culte, mais pour son esthétisme réducteur.

Il voyait tout en trop grand? Normal, c’était Victor Hugo.

 

 

14:36 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

18/04/2009

Des camélias lausannois pour Coco Chanel

CHANNELLL.jpg

1971. En janvier de cette année-là, lors d’une promenade aux courses de Longchamp, Mademoiselle Chanel est prise d’un malaise à 87 ans. L’émancipatrice de la mode féminine expirera au Ritz, place Vendôme, où jadis elle avait vécu à demeure. Son ultime parole invoque les anciens stoïciens: «C’est comme cela qu’on meurt.» Sa dépouille est transférée à Lausanne où elle est officiellement domiciliée depuis dix ans. Selon ses volontés, on l’inhume à Bois-de-Vaux. Autour de sa pierre, cinq lions sculptés. Cinq a été son nombre fétiche: n’a-t-il pas estampillé dès 1929 le flacon sobre d’un parfum qui reste le plus vendu au monde? Au pied des cinq lions tumulaires s’étend un tapis invariablement fleuri de camélias, les fleurs préférées de Coco Chanel - qui lui inspirèrent aussi des motifs de joaillerie en diamant, en onyx, en cacholong… Et ce sont toujours des camélias que d’anonymes Lausannois viennent déposer sur la tombe de cette exilée au destin fulgurant, qui avait fini par s’attacher à leur ville tout en s’y montrant distante.

Elle en appréciait la salubrité de l’air, l’impression de sécurité, en fait, elle s’y ennuya ferme. Ses balades à pied sur les quais d’Ouchy ou dans les bois du Jorat étaient des exercices d’hygiène. Passé la soixantaine, elle vieillissait sans rien perdre de sa sveltesse échassière, ni de son caractère des plus trempé, ni du feu noir de son regard. Derrière elle, sa Cadillac suivait à distance, avec chauffeur en livrée et gouvernante chevillée à une mallette à bijoux. Bref, l’égérie parisienne des années folles nous arrivait dépressive et se piquait à la morphine. Elle reçut des soins réguliers à la clinique de Valmont. Elle fréquenta peu de Suisses: des stylistes, des notaires, ses propres médecins, ou ceux d’un sien neveu souffrant de tuberculose - pour lequel elle avait acheté une villa à Lutry.

 

Victime de l’épuration sauvage

 

Quand elle débarque ici à la fin de la guerre, Chanel est une sultane humiliée: en septembre 1944, des émissaires de l’épuration l’ont accusée de connivence avec l’ennemi. A l’instar d’une Arletty, elle aurait eu un amant allemand. Tôt relaxée, après l’intervention probable de Winston Churchill et la bénédiction de De Gaulle, elle ne voulut pas ruminer ses rancœurs dans une Ville-Lumière devenue terne, et où persistait contre elle un injuste climat de suspicion. En Suisse, son havre, elle a des comptes en banque et des amis frappés d’un ostracisme similaire: le chorégraphe Serge Lifar, le baron Spatz, l’écrivain Paul Morand.

Cette petite société riche et désabusée se réunit au Royal-Savoy, au Central-Bellevue de la place Saint-François, à La Bossette, à La Pomme de Pin. Mais surtout à l’Hôtel Beau-Rivage, que Chanel connaît depuis 1938. Elle y résidera longtemps, traversant les salons en son fameux tailleur de tweed gansé, un chemisier noir, le cou scintillant de perles, plus cet un air gourmé qui créait l’effervescence au milieu d’une clientèle de dames valétudinaires costumées et fardées à l’ancienne. Après un retour triomphal à Paris et des voyages dont on vous passe les méandres, elle revint souvent au Beau-Rivage, même après qu’elle eut acheté, en 1966, une maison sur les hauteurs, un peu en aval de l’esplanade de Sauvabelin. Un édifice aux murs gris entouré d’un parc de 5000 m2 - actuellement habité par une lady anglaise.

Chanel en chamarra l’intérieur de laques ramagées de Coromandel, de sièges métalliques créés par Diego Giacometti, le frère du sculpteur. Dans son jardin, elle fit fleurir des magnolias. Avant d’acquérir cette villa, elle avait jeté son dévolu sur une demeure contigüe plus attrayante: le château du Signal, construit vers 1900 par un prince russe de la famille Galitzine. Ce qui devait lui rappeler ses lointaines amours avec le grand-duc Dimitri, cousin du tsar Nicolas II, qui avait dessiné pour elle le flacon du glorieux No 5, à l’imitation des flasques à vodka de la garde impériale. Mais le propriétaire dudit château, qui n’était autre qu’Albert Mermoud, le patron de la Guilde du Livre, avait refusé les millions de la couturière.

Et tandis que l’éditeur accueillait royalement en son domaine (qui sera plus tard celui de David Bowie…), des âmes illustres nommées Prévert ou Cendrars, l’impératrice de la mode mangeait chez elle seule avec son chauffeur…

Doré, cet exil à Lausanne? tu parles, Coco!

 

(*) Cette année, Coco Chanel sera réincarnée deux fois au cinéma. Par Audrey Tautou, dans Coco avant Chanel, d’Anne Fontaine; sortie le 22 avril. Et par Anna Mouglalis, dans Chanel & Stravinski, histoire secrète, de Jan Kounen; sortie en automne 2009.

 

14:14 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (3)