01/04/2009

Jean XXIII, le dernier pape moderne

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«Aujourd’hui plus que jamais et bien plus que dans les siècles passés, notre tâche consiste à servir l’homme en tant que tel, et pas seulement les catholiques;

A défendre, avant toute chose et en tout lieu, les droits de la personne humaine, et pas seulement ceux de l’Eglise catholique. (…)

Ce n’est pas l’Evangile qui change: c’est nous qui commençons à mieux le comprendre ».

 

Angelo Roncalli, pape de 1958 à 1963. Extrait de la dernière page de son «Journal de l’âme» (Il Giornale dell’Anima)

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31/03/2009

Il y a 30 ans, la mort de Jean Monnet, père de l'Europe

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1979. Le 16 mars de cette année-là s’éteignit dans les Yvelines un nonagénaire à bésicles d’argent, qui préférait les lavallières de soie bariolée à la cravate grise de la politique. Jean Monnet fut, avec le Mosellan Robert Schuman, un des fondateurs de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, la CECA. Soit l’ébauche de ce qui allait devenir l’Union européenne. Un an plus tôt, il avait cédé à un partenaire intellectuel vaudois originaire d’Epalinges, le professeur Henri Rieben, toutes ses précieuses archives personnelles – une paperasse impressionnante, de grain rose. Des réflexions de son cru, ou entendues, des esquisses de projet. Elles sont conservées - dans des classeurs à part - en la Ferme de Dorigny, au cœur du campus, devenue le siège de la Fondation Jean-Monnet pour l’Europe, que Rieben présida jusqu’en 2005, un an avant sa mort. Lui succéda le philosophe polonais de Solidarnosc, Bronislaw Geremek, tué accidentellement en juillet 2008. Désormais, c’est l’Espagnol José Maria Gil-Robles qui tient le flambeau. Entretenir et développer la mémoire d’une nouvelle entité politique à mesure qu’elle se forme, est une gageure complexe. Le train européen est encore en marche, avec les cahots qu’on sait. L’important pour les Romands reste que cet héritage patrimonial de l’UE – qui n’est pas le leur… - leur a été confié, en belle exclusivité. Gratitude tardive: il y a trois ans, ils ont donné le nom de Jean Monnet à une terrasse dans le quartier de Bel-Air, à Lausanne.

Une ville qu’il trouva séduisante. Il y débarqua une première fois en 1966, à l’invitation du professeur Rieben. Il y respira un climat propice à l’écriture qui avait un goût de revenez-y. Entre deux missions fiévreuses en Amérique ou en Asie, il se livra - au bord du Léman - à de la récapitulation sereine. A une certaine routine pantouflarde dont il se moquait: «Nous sommes en train de changer d’Europe, et moi je déteste changer mes habitudes!» Parmi celles-ci, la couleur pelure d’oignon de ses carnets, toujours du même format. Ou la marotte de la promenade aristotélicienne sous les peupliers du parc Bourget proche, en compagnie d’interlocuteurs suisses ou français, souvent anglais et américains. Ces derniers l’avaient surnommé Mister Jean Monnet of Cognac, du nom de sa ville natale.

 

Un entregent exceptionnel

 

C’est dans cette capitale de l’eau-de-vie éponyme que débute son étonnante carrière de médiateur. A 18 ans, il représente outre-Manche l’entreprise paternelle, très prospère à l’étranger - le commerce du cognac étant un des premiers secteurs français mondialisés. Il se révélera habile courtier jusqu’au-delà de l’Atlantique. (Avec une part d’ombre cependant: pourquoi sa présence à Saint-Pierre-et-Miquelon au milieu des années vingt, une période où Al Capone s’approvisionnait illicitement en alcools européens via le Canada?)

Simultanément, le jeune négociant Jean Monnet s’affirme et s’affine en négociateur politique. Un nouveau Talleyrand peut-être, plastronné d’un sang-froid souriant. Il maîtrise l’anglais comme aucun de ses compatriotes. Dès 1919 il œuvre activement pour la création de la Société des Nations, dont il sera secrétaire général en second. En 1930, il est en Chine, jouant les mentors d’un Tchang Kaï-chek. Il rebondit à Washington, incitant le président Roosevelt à relancer l’économie américaine et renoncer à l’isolationnisme; à entrer en guerre contre l’Allemagne nazie. En 1943, à Alger, il orchestre une délicate connexion entre les forces françaises de libération exilées à Londres et un corps d’armée vichyssois, en stabulation plus ou moins libres au Maghreb. Après la chute du IIIe Reich, De Gaulle lu demande de lancer un programme français de redressement économique. Jean Monnet lui oppose un programme plus audacieux, intégrant tous les Européens – Allemands et Italiens compris. Préconisant pour la première fois un vaste marché unique. Ce plan de reconstruction, dont procédera la CECA, puis plus tard l’UE, ne portera pas son nom même s’il en fut le véritable artisan, mais celui de son allié et ami, le ministre français Robert Schuman. Un politicien en bonne et due forme. Jean Monnet, lui, refusa toujours d’en être un, comme si la politique ne l’intéressait pas… Ses cendres n’en ont pas moins été transférées au Panthéon en 1988. Trente ans après sa mort, sa vision ne s’est pas concrétisée comme il l’aurait souhaité. Il ne croyait guère à la souveraineté des nations: «Nous ne coalisons pas les Etats, disait-il. Nous rassemblons les hommes.»

 

http://www.jean-monnet.ch

 

 

 

 

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18/03/2009

Les anguilles du Léman ont été excommuniées

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1277.  C’est la date approximative où un prélat lausannois aurait frappé d’anathème des anguilles: «Elles furent tellement nombreuses qu’elles effrayèrent la population. Les gens supplièrent Guillaume de Champvent, évêque de 1273 à 1301, de faire le nécessaire pour se débarrasser de cette masse extraordinaire qui infestait cruellement le lac Léman. Les anguilles, malgré l’ordre donné, restèrent. Il fallut sévir: l’évêque les convoqua devant son tribunal mais elles ne vinrent pas se présenter. Il fut donc obligé de les reléguer en un endroit du lac, d’où elles n’osèrent plus sortir…» (Robert Huysecom, Mille en de pêche au Léman).

Cette anecdote locale est souvent citée par des historiens férus de curiosités juridiques, dans la liste célèbre des procès intentés aux animaux: en 1499, un bœuf fut condamné à la pendaison, à Beauvais, pour avoir «furieusement occis» un jeune homme de 15 ans. Vingt-quatre ans plus tôt, un coq fut brûlé vif à Bâle pour avoir pondu un œuf! Depuis le Moyen Age, et jusqu’au XVIIIe siècle, des sentences de mort furent formulées contre des truies, des rats, des mouches, des hannetons, des sauterelles.

Or l’affaire des anguilles du Léman, fut diversement relatée au fil des siècles. Dans un recueil d’études paru récemment aux Cahiers lausannois d’histoire médiévale (lire encadré), Catherine Chène compare des versions qui se contredisent moins sur les faits que sur la date de l’événement, et sur l’identité de l’évêque qui formula l’excommunication. Antérieure à celle qui met en scène Guillaume de Champvent - l’évêque qui accueillit le pape Grégoire X pour la dédicace de la cathédrale - une chronique évoque le cistercien Amédée de Hautecombe, qui accéda à l’épiscopat de Lausanne en 1145, et qui, selon elle, aurait fait «un meilleur excommunicateur d’animaux».

 

En ce début du XXIe siècle, l’anguille appartient toujours au biotope du Léman, même si elle y devient rare. Au Moyen âge, sa chair délicate était appréciée par des gens fortunés des deux rives (ah, la savoureuse matelote de civelles!), mais pour le clergé sa forme serpentine la rapprochait du Malin de la Genèse. L’iconographie populaire la hérissait d’épines, de griffes de dragon. De mâchoires effrayantes qu’elle n’a pas, pas plus qu’elle ne possède des nageoires de requin. Nos anciens princes-évêques étaient-ils niais au point d’y croire?

Peut-être qu’un jour, sous le règne d’Amédée, quelques couleuvres furent ramassées en même temps que des poissons courants – ablettes, féras, perches, brochets. Et il y aurait eu confusion. Autre scénario: en capturant de vraies anguilles pour les cuisines d’un seigneur, un pêcheur lémanique se blessa au contact de leur sang, qui contient un sérum légèrement toxique. Et il en fut infecté. Dans cette hypothèse, la prohibition de l’anguille, «bonne à manger, mais dangereuse à pêcher», pourrait être réinterprétée comme une mesure d’hygiène publique, promulguée à l’ancienne.

A l’instar de celle du porc, dont la chair fut décrétée impure par le fondateur de l’Islam, car elle s’avariait au climat de l’Arabie.

 

 

 

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