01/01/2009

Petit précis patrimonial

 

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Ils sont une vingtaine de l’UNIL qui ont bichonné, avec talent et enthousiasme, le plus beau cadeau qu’on puisse faire à un maître en partance. Les anciens élèves de Gaëtan Cassina, professeur d’art régional qui prend sa retraite, après trois lustres d’enseignement charismatique, l’honorent par Un petit précis patrimonial*. C’est le titre d’un recueil de 23 articles, qui lui démontrent (à nous aussi) que ses idées nouvelles de recherche et de réflexion pragmatique ont porté de beaux fruits. Que la science historique la plus sérieuse peut être vulgarisée, agréable à lire.

Spécificité unique en Suisse,  cette chaire d’art monumental régional fut occupée de 1972 à 1993 par le bel humaniste Marcel Grandjean, dont les descriptions analytiques de notre patrimoine bâti avaient déjà été appréciées, sous forme de chroniques régulières, dans les journaux. En lui succédant, Gaëtan Cassina aiguillonna encore plus la curiosité des étudiants en les exhortant à jouer aux reporters, à entrer dans les édifices pour en humer le mobilier. Et parallèlement, à mieux s’exercer à la discipline classique de la nomenclature. A devenir comme lui des inventorisateurs.

Sous la direction éditoriale de Dave Lüthi et Nicolas Boch, ses disciples s’enjouent dans cet ouvrage à raconter d’une manière captivante pourquoi au temple de Chardonne, par exemple,  la découverte en 1999 de peintures insoupçonnées du XVe siècle ont prolongé une banale réparation d’infiltration d’eau. Comment, en 1319, la ville de Rolle (image) a été construite avec précipitation autour de son château sur l’ordre du bouillant Amédée V de Savoie, cela pour des raisons de rivalité entre princes d’une même famille. Par caprice peut-être… On y apprend que la tour-lanterne de la cathédrale de Lausanne, qu’on croyait édifiée d’un seul tenant, avait connu deux étapes de construction à cause d’un incendie ravageur en 1235.

Vingt-trois redécouvertes savantes. Mais narrées d’une manière vivante.

Etudes lausannoise de l’histoire de l’art. 430 p. En vente au Palais de Rumine mais aussi en librairie.

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23/12/2008

Noël 1931 à Lausanne

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Il fait froid en décembre de cette année-là. Au large de Cudrefin, le lac de Neuchâtel a gelé. A Lausanne, qui est alors une commune de 75 000 âmes, il fait moins huit à Ouchy, moins onze à La Sallaz. On patine à Sauvabelin et sur l’étang de Sainte-Catherine. On s’emmitoufle dans des fourrures en lapin et l’on se désengourdit dans les vastes brasseries de Sain’f , autour d’une ovomaltine ou d’un vin chaud épicé. On y devise encore du passage historique de Gandhi, au début du mois; de sa maigreur protégée par un léger sari, et de son discours à la Maison du Peuple, située alors rue Caroline. Le Mahatma n’y prôna pas que les vertus du végétarisme, mais un pacifisme outrancier qui indigna les chroniqueurs de la presse bourgeoise: la Confédération devrait donner l’exemple en abolissant son armée, qui d’ailleurs «ne réussirait jamais à empêcher une invasion étrangère»…

 

Pendant ce temps, à Montbenon, un certain colonel Henri Guisan se fait acclamer par des artilleurs. La dépression économique n’entame pas l’allégresse de Noël, même si les effets de la crise de Wall Street, en octobre 1929, gangrène déjà le Vieux-Continent, la Suisse itou. Pour s’être fragilisé en s’insérant dans des affaires financières internationales, son système bancaire n’est pas aux abois. Nos banques détiennent 4 milliards de francs pour les disponibilités immédiates et 950 millions en réserve. Pourtant, la bourse de Genève s’est effondrée, l’industrie horlogère est partout à la dérive. En cet hiver, le chômage affecte 50 570 citoyens de notre pays.

 

A Lausanne, on s’apitoie sur la condition d’une cinquantaine d’entre eux: l’Etat a mis à la disposition de la Ville l’ancien pénitencier de Béthusy, à l’emplacement duquel sera construit un collège classique en1935. «Dortoir pour hommes», que ça s’appelle – le statut de «chômeuse» n’existe pas encore… Rue de l’Ale, on récolte des couvertures à bon marché «légèrement défraîchies», et sur les places enneigées se répandent les fumets de la soupe populaire.  Des ouvriers, qui n’ont pas perdu leur emploi, viennent s’y réchauffer avec leur famille. Car dans les constructions qui leur ont été attribuées il y a un an par des coopératives, il n’y a plus d’eau chaude: prévention de crise économique oblige. Pour ces indigents réfrigérés, les étrennes du Noël 1931 se résumeront à des sachets de noisettes et à quelques mandarines – à 70 centimes le kg chez Grandjean, rue Chaucrau.

 

Dans les foyers de la classe moyenne, on ne s’arme pas encore de précaution.  On se ruinerait même pour un nouvel appareil ménager: l’aspirateur portatif, maniable, électrique est l’objet de toutes les convoitises. Et ne pas être équipé d’un téléphone privé (à cinq chiffres), serait une offense à l’esprit du progrès: depuis juin, les abonnés lausannois peuvent appeler Berne par sélection numérique, sans plus recourir à l’intervention de la standardiste.

 

Au mieux, on s’offrira pour les fêtes un phonographe de chez Schwind, rue Haldimand, au prix moyen de 200 francs. En comparaison, le kilo d’endives est de 95 centimes. Sinon une radio: l’émetteur en français de Sottens est opérationnel depuis avril. A midi, les actualités sont répercutées par la voix aiguë, emphatique, et la diction délicieusement théâtrale d’un certain Marcel Suès, alias Squibbs. Un chroniqueur illuminé qui marquera plus tard l’histoire des actualités sportives en Romandie.

 

A l’intention des enfants, le Lausanne-Palace a décoré un sapin géant dans son hall, autour duquel s’organisent des matinées costumées. Leur apparaît le Bon Enfant. Une espèce de Père Noël local, aux origines mystérieuses. Il n’habiterait pas au Pôle Nord mais dans une gorge de la Covatanne, sous Sainte-Croix. Sa hotte est chargée de bonbons, de souris en chocolat, de soldats de plomb, mais aussi de verges de correction. Il y a du père fouettard en lui…

 

Au réveillon du 24, papa et maman s’offriront en amoureux un menu à 6, 60 francs à l’Hôtel des Palmiers, rue du Petit-Chêne: crème de Cherbourg, suprêmes de féras, dindonneau à la broche… Après, ils iront au bal du Théâtre Bel-Air s’amuser d’un vaudeville de Courteline. De l’autre côté de la rue s’élève déjà le gratte-ciel du Métropole. Il n’est pas encore achevé, mais après-demain, le 26, le public pourra exceptionnellement admirer le décor brun et beige de sa grande salle à 1600 places. On y projettera la version française des Frères Karamazov, un film allemand de Fedor Ozep, d’après Dostoïevski.

 

Pour Nouvel-An, les plus rupins s’offriront un voyage de quatre jours à Paris : 170 francs tout compris par personne. Soit autant de kilos d’endives…

 

 

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17/12/2008

Le duel d'Othon de Grandson

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1397. 

Le 7 août de cette année-là, la petite cité de Bourg-en-Bresse, en France voisine, est le théâtre d’un duel judiciaire retentissant. En présence du suzerain, le nouveau comte Amédée VIII de Savoie, des représentants de sa noblesse mais aussi de ses sujets vaudois, on assiste à la mise à mort (probablement organisée) d’un personnage de belle stature: Otton III de Grandson (1340-1397), un chevalier-poète de haut lignage. Il sera vaincu par un nobliau de moindre envergure, et désargenté, de la Broye fribourgeoise, Gérard d’Estavayer.

 

Othon III est l’arrière-petit-neveu d’Othon Ier de Grandson, le héros des croisades dont le gisant se trouve dans le chœur de la cathédrale de Lausanne. A la fin du XIVe siècle, il en est le digne héritier : il fut brillant capitaine au service des rois d’Angleterre durant la guerre de Cent Ans. Propriétaire de plusieurs châteaux et domaines vaudois, il y a peu vécu, fréquentant surtout les grandes cours d’Europe: ses ballades et complaintes à fibre élégiaque sont remarquées par Chaucer, l’auteur des Contes de Canterbury, et par la piquante franco-vénitienne Christine de Pisan. Il serait même l’inventeur de la Saint-Valentin, fête des amoureux! Voici les vers qu’il composa pour le cérémonial (graphie d’époque):

 

«Je vous choisy, noble loyal amour, (...), Je vous choisy, gracieuse doulçour, Je vous choisy de cuer entier et vray, Je vous choisy par tele convenance que nulle autre jamaiz ne choisiray.»

 

 

Après ses campagnes anglaises, Othon III se rapproche de ses terres romandes et d’Amédée VII de Savoie, le très populaire Comte rouge, dont il est le vassal. Il devient son ami et son conseiller. Mais il est resté trop longtemps à l’étranger pour comprendre qu’il fait des jaloux – tant par ses richesses de famille que par sa nouvelle influence – et que des alliances locales se sont contractées contre lui. Après une chute de cheval en 1391, son protecteur meurt d’une maladie probablement tétanique mais que l’on attribue à un empoisonnement. Les soupçons se portent surtout sur Othon. En 1393 un procès conclut à sa culpabilité. Tous ses biens sont confisqués. Il fuit en Bourgogne, puis à Londres, chez le roi Richard II. C’est durant cet exil que notre Vaudois , disciple de Guillaume de Machaut, sera le plus productif sur le plan littéraire, s’inscrivant dans la tradition courtoise et l’exaltation des tourments amoureux. Son Livre de Messire Ode est homologué par le Larousse.

 

Un peu étourdiment, il revient au pays en cette fatidique année 1397, afin de faire réviser son procès et récupérer ses seigneuries. Celles-ci ont été confiées provisoirement à des baronnets autochtones, bien décidés à les conserver. Des instances supérieures et secrètes les y encouragent.

 

Gérard d’Estayayer, qui convoite particulièrement les biens domaniaux de Grandcour, est le plus enragé d’entre eux. La plupart des historiens le décrivent surtout comme un fourbe, un tendeur de pièges. Et son défi au comte qui veut plaider ouvertement son innocence en est un: profitant d’une particularité encore en vigueur à la fin du XIVe siècle, le duel judiciaire, le Sire Estavayer le convie à l’antique et médiéval jugement de Dieu par les armes – épée, hache ou pertuisane*. Même si l’accusé pourrait se blanchir par des preuves dans un procès en tribunal, sa défaite dans l’arène prouvera qu’il est un coupable. Or Estavayer a une vingtaine d’année, Grandson cinquante-sept.

 

Claude Berguerand, qui vient de signer une analyse exhaustive de ce duel de Bourg-en-Bresse*, a le mérite d’y inventorier celles qui l’ont précédée, et qui sont innombrables. Son ouvrage ne cherche pas à démasquer les véritables coupables de la mort agencée d’Othon III - des tireurs de ficelles liés aux Valois, aux Bourbons, aux Bourgogne, aux Savoie? Sinon une ligue acariâtre de petits propriétaires terriens vaudois, qui ne supportaient pas déjà qu’un des leurs les dépassent d’une tête, tout prince qu’il fût…

 

L’auteur décortique ce fait divers dans son contexte historique, soulignant que ses retombées politiques l’emportèrent sur les considérations juridiques: il fut la cause de la disparition d’une des plus anciennes et puissantes familles du Pays de Vaud.

 

 

Avant de revenir au bercail, inconscient tel un mouton qui va à l’abattoir, le poète Othon écrivit ces vers prémonitoires, mais trop optimistes :

 

 

«Genz ennuyeux et commun trop puissant,

 

M’ont eforcé, du mien déshérité (…)

 

Mais, se Dieu plaist, j’en seray deffendant,

 

Prest de venir à l’épreuve certainne.»

 

 

 

(*) Le duel d’Othon de Grandson. Cahiers lausannois d’histoire médiévale. 244 pages. Selon M. , les pertuisanes…..

 

 

 

 

 

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