17/11/2012

Jaccottet le diaphane

 

Au cours de l’année 1984, les lettres romandes sont à l’honneur en France, avec la parution chez Gallimard de La Semaison du Vaudois Philippe Jaccottet. Vivement salué par la meilleure critique parisienne, c’est un recueil de carnets que notre poète avait griffonnés de sa plume humble et élégiaque entre 1954 et 1979. A l’orée de sa soixantaine, il est considéré comme un auteur francophone majeur, et un traducteur de premier plan - notamment des œuvres de l’Autrichien Robert Musil, mais aussi de Thomas Mann, Rilke, Ungaretti, Homère… Ses propres écritures, en prose inspirée ou en vers, sont admirées pour leur style épuré, et une humilité face aux éblouissements de la nature. Il la contemple sans y pénétrer, restant à la lisière. Sa poésie est celle de la «transparence». Dans les pages de la Semaison, Jaccottet peaufine ses phrases avec une musicalité indéniable, tout en regrettant de n’être pas lui-même musicien. Il y étudie les souffles de la parole écrite, et sa fragmentation nécessaire – celle d’une beauté idéale qui serait éparse et miroitante. Le haïku n’est pas loin.

Pour avoir eu l’honneur de lui serrer la main, j’ai été frappé par la majesté émaciée de cet écrivain qui ne quitte plus le silence du bourg de Grignan. Il s’y est établi en 1953, après un séjour parisien de sept ans - qui lui avait fait rencontrer intimement un Jean Paulhan, et puis Francis Ponge, Yves Bonnefoy, André Dhôtel, André du Bouchet, etc. Là, dans la Drôme provençale et à quelques pas du château de la fille de Mme de Sévigny, j’ai vu un Philippe Jaccottet maigre comme un jonc au milieu des genets et des lavandes. Il avançait sous les chênes verts avec l’élégance à peine voûtée de l’Homme qui marche de Giacometti. Je me souvins avec émotion que ce natif de Moudon avait été le disciple le plus fidèle de Gustave Roud, le randonneur du Haut-Jorat vaudois. Par la suite, il sera son exécuteur testamentaire - avec parfois trop d’intransigeance. Mais il restera son meilleur biographe.

 

 

 

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29/10/2012

Un miroir du Pays de Vaud

En 1970, Bertil Galland publie le premier tome de l’Encyclopédie vaudoise.

 

 

Cent vingt ans après celle de Diderot et d’Alembert, et un siècle après celle d’Yverdon, une nouvelle encyclopédie en français voit le jour à Lausanne. Comme les précédentes, elle vise à l’universalité des arts, des sciences et métiers. Mais cette fois pour la circonscrire à une seule région: le canton de Vaud. Avec sa superficie de 3212 km2, invisible sur le planisphère, ce microcosme se révélera un pays grand, riche d’une histoire millénaire. Complexe, disparate par sa géographie et ses traditions culinaires ou langagières. Une mosaïque contrastée non seulement de paysages, mais de desseins économiques, de créations artistiques. Elle méritait bien, dans l’esprit éclectique et fécond de son initiateur, Bertil Galland, d’être re-prospectée et expliquée tel un macrocosme. En 1970, alors que paraît le premier tome de L’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, consacré à «La nature multiple et menacée», ce dernier est un reporter au long cours et aux yeux d’acier. Agé de 39 ans, il s’était formé au journalisme exigeant «à l’américaine», en sillonnant 20 ans plus tôt les Etats-Unis, dont il a brossé une fresque très enlevée en 1960 dans un récit intitulé La machine sur les genoux. Plus tard, il en écrira sur ses expériences en Chine, en Islande, en URSS, etc. (Sur la poésie aussi…)

Bref, c’est un Vaudois ouvert aux autres civilisations qui entreprend une des plus audacieuses aventures éditoriales romandes, trois décennies avant le cap du XXIe siècle. Né le 15 octobre 1931 à Leysin, Bertil Galland a pour père un médecin généraliste à La Sallaz, qui lit La Feuille d’Avis de Lausanne, en notable ordinaire. Ignorant qu’il y deviendrait un jour un chroniqueur prestigieux, le fier adolescent lui préfère la moins populaire et plus intellectuelle Gazette, à l’instar de sa mère. Une Suédoise qui lui a appris à penser aussi dans la langue de Selma Lagerlöf. Quand, adulte, il explora enfin la Scandinavie sur toutes les coutures, il fut frappé par la diversité prodigieuse de ce peuple nordique, fréquemment perçu comme une ethnie monolithique. Il y découvrit philosophiquement un principe de l’hétérogénéité, applicable à toute contrée. Un jour, il avouera poétiquement: «Je peux dire que l’idée de l’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud est née en Suède.»

Bertil Galland est déjà reconnu comme un éditeur littéraire remarqué (celui, entre autres de Jacques Chessex, à l’enseigne des Cahiers de la Renaissance vaudoise) lorsque, en cette année 1970, il rassemble toutes ses énergies, puis celles d’un aréopage d’intellectuels suisses romands bénévoles, pour rompre les amarres de son odyssée encyclopédique, dont il sera le timonier durant vingt ans. Le premier tome, dédié à la nature, sera suivi de onze autres, méthodiquement éditées sous sa direction sourcilleuse. C’est à son ami Marcel Imsand qu’incombe le choix des illustrations – en noir-blanc, en couleurs, gravées, peintes, photographiées ou en vignettes collées. Le maître d’œuvre de la maquette est Laurent Pizzotti, fils d’Ernest Pizzotti, singulier «peintre des chantiers». Il y invente une mise en page bariolée, vivante, presque ludique: lectures marginales sur fond bistré, encadrés sauvages, légendes d’images parfois plus instructives que le texte qu’elles illustrent. Une joyeuse et inventive chorégraphie sur papier qui sera plus tard imitée, avec moins de bonheur. D’emblée, elle est bien accueillie dans les familles: les 3000 unités du premier tome sont vendues en 15 jours. Parmi ceux qui suivront – sur l’histoire vaudoise, nos institutions, notre vie économique, nos arts, nos dialectes, sur les particularités surprenantes de nos mœurs quotidiennes, etc. – d’aucuns remporteront plus de succès. Sans bénéficier de subventions, ils seront diffusés à plus de 30 000 exemplaires. L’aventure prendra fin en 1987, aussitôt relayée par les Editions Cabédita. Mais la dorique colonnade de leurs 12 albums, façon Galland, resplendira longtemps dans la majorité des foyers.

 

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18/10/2012

En 1962, on skie à Lausanne!

 

 

 

A sept ans, les Cœurs vaillants de la paroisse pulliérane de Saint-Maurice vont en «cure d’air» dans les forêts du Chalet-à-Gobet. Avec une jolie cheftaine rousse aux yeux pers, quelques pruneaux secs, et du sucre de raisin. Au printemps, c’est pour apprendre à agencer un feu de bois à partir de cailloux, branches et brindilles. En hiver, pour applaudir les glissades combatives des hockeyeurs du LHC sur l’étang gelé de Sainte-Catherine, en retrait duquel une auberge joufflue arbore des volets chevronnés de rouge et de blanc (elle s’érige, dit-on, sur un ancien couvent de carmes). Et bien sûr pour des batailles cruelles, sans pitié, de boules de neige, mais pour autant qu’il y en ait… Car en ce cap des années soixante, la neige commence à se faire désirer sur les moraines de l’agglomération lausannoise. Y compris au col joratois du Chalet-à-Gobet, dont l’altitude culmine à 872 m au partage des eaux entre les bassins du Rhône et du Rhin. Depuis des décennies, les citadins s’y adonnaient dès la fin décembre aux joies de la luge, du ski de fond, voire du ski de piste.

En 1962, un certain Paul-Henri Jaccard – un grand pionnier du tourisme local - remédie à cette pénurie d’or blanc, en équipant pour la première fois le «domaine skiable» de la capitale vaudoise de canons à neige. Un dispositif qui permet d’en fabriquer artificiellement en projetant un mélange d’air comprimé et d’eau par temps de froidure. Ce miracle technique, qui met au défi les dieux de la météorologie nivale, étant onéreux, c’est un mécène féru de sport et de ce qu’on appelle déjà le sportswear qui financera son installation, rubis sur l’ongle. Charles Schaefer vend des ballons de foot, des raquettes de tennis, des fixations de ski, et des billets d’entrée aux matches. Vingt et un ans plus tôt, en 1941, sa petite enterprise - qui grandira - avait déjà participé à la construction d’une durable patinoire dans le quartier plus en aval de Montchoisi.

 

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