26/09/2012

Gilliard et Ramuz

 

 

Le 23 mai 1947, l’auteur d’Aline et de l’Histoire du soldat s’éteint à l’orée de la septantaine, au chagrin de ses concitoyens, de quelques Français – dont un certain Louis-Ferdinand Céline. Mais aussi de sa famille littéraire locale, avec laquelle Charles Ferdinand Ramuz avait lancé de courageuses aventures éditoriales. Gustave Roud, qui avait été son chef d’édition à la revue Aujourd’hui (1929-1931), relatera le déroulement des obsèques dans la commune de Pully avec une émotion soulagée: «J’avais tant redouté l’officialité, son intrusion inévitable dans la cérémonie, mais tout a été simple, et le plus beau moment fut celui, parti de l’église jusqu’au cimetière, une sorte de fleuve paisible: hommes, femmes, enfants, qui roulait son flot comme chassé par un élan véritable.» Une autre figure littéraire majeure, l’essayiste et métaphysicien Edmond Gilliard (1875-1969) est présent aux mêmes funérailles mais il en livrera, dans le second tome de son Journal, une description sensiblement différente: «Lorsque j’ai assisté à l’enterrement de Ramuz, j’ai réalisé à quel point il était impossible que son «peuple» et le mien fussent les mêmes. La vue de cet empressement officiel et bourgeois autour de son cercueil a libéré mon âme de toute arrière-pensée de compétition (!). Messieurs du gouvernement, municipaux, huissiers en robe, délégations d’étudiants en grand uniforme… Tous les jupons des petits salons lausannois. Petit pasteur au ton d’écolier s’appliquant à vernir de littérature sa leçon. Je sais bien, toute œuvre est exploitable, mais il en est qui le sont comme une mine. Comment se fait-il que celle de Ramuz, si scandaleuse à son départ, apparaisse aujourd’hui si honnêtement tassée dans la sécurité de patrimoine?»

Indépendant et flamboyant Gilliard! Auteur entre autres d’une Alchimie verbale et d’une Dramatique du moi. Il s’en voulait de jalouser Ramuz, qui en retour ne le détestait point: c’est avec lui et Budry qu’il avait créé en 1914 les prestigieux Cahiers vaudois.

 

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16/09/2012

La Guépéou abat son espion à Pully

 

 

 

Le samedi 4 septembre 1937, un habitant des Chamblandes promenant son chien avise le cadavre d’un homme corpulent au visage ensanglanté. Alertés, les inspecteurs de la gendarmerie vaudoise dénombrent neuf impacts de chargeur automatique dans la poitrine du gisant, qui a probablement été tué ailleurs avant d’être déplacé dans ce quartier résidentiel de Pully. Car aucun des riverains n’a entendu les coups de feu. L’enquête s’avère d’emblée compliquée: dans les poches de la victime, on trouve le passeport d’un certain Hermann Everhardt, né le 1er mars 1899 en Bohême, en même temps qu’un billet de train pour Paris validé au nom de Brandt. Quelle est donc l’identité de ce mort qui serre entre ses doigts des cheveux de femme? Le colonel Robert Jaquillard, qui dirige alors la Sûreté vaudoise, lance ses limiers jusqu’au-delà les frontières cantonales et nationales. On finira par apprendre que l’«inconnu des Chamblandes», comme le surnomme déjà la presse locale, est effectivement un ressortissant des pays de l’Est. Et un espion de longue date des services secrets soviétiques – la fameuse Tchéka de Lénine, rebaptisée Guépéou en 1922 pour devenir, sept ans après, l’instrument d’oppression le plus redoutable de Staline. Ignace Reiss de son vrai nom, il naquit le 1er janvier 1899 non pas en terre tchèque mais dans une famille bourgeoise et juive de Galicie - province polonaise alors sous joug autrichien. Après des études de droit, il devint un marxiste pur sucre de la première heure du bolchevisme russe, qu’il servit avec dévotion à travers l’Europe occidentale. Lénine lui-même l’aurait reconnu comme un «révolutionnaire professionnel». Ce fait divers sanglant dans la paisible commune de Pully choque d’autant plus l’opinion publique qu’elle implique la présence d’un suppôt soviétique: en cette année 1937, l’anticommunisme gronde à nos frontières, et il s’est insinué par capillarité jusque dans les cercles politiques les plus neutralistes de notre pays. Or la contrariété de quelques-uns ne tardera pas à devenir stupéfaction générale: l’espion Reiss n’a pas été liquidé aux Chamblandes par des nazis, mais par des hommes de main de Staline. Oui des collègues…

 

L’indignation d’un «traître»

 

Ce champion de la cause prolétarienne ne supporta pas l’évolution ambiguë de la diplomatie du Kremlin, notamment quand elle rechigna à soutenir les antifranquistes d’Espagne. Mais ce furent les fameux grands procès de Moscou, soldés par l’exécution sommaire de 16 vieux militants «historiques» qui firent éclater l’indignation de Reiss. Dans une lettre ouverte, parue en 1936 dans un journal d’Amsterdam, il s’adresse aux membres du Komintern sans mâcher ses mots: «Maintenant il s’agit de sauver le socialisme. Je me suis tu devant trop d’assassinats, chargeant ma conscience d’une faute grave. J’aurais dû rompre avec vous le jour où le Père des peuples a fait fusiller les seize dans les caves de la Loubianka.» Dans une autre de juillet 1937, plus effrontée encore car envoyée en au comité central du Parti: «Nos chemins divergent. Celui qui se tait aujourd’hui se fait complice de Staline et trahit la cause de la classe ouvrière et du socialisme.» Il va sans dire que ces lignes furent lues par le tyran lui-même, et que c’est de lui qu’émana l’ordre de tuer le mauvais soldat Reiss, car on y lisait entre les lignes l’appel à un ralliement à Léon Trotsky, le puissant rival exilé en Amérique centrale (qui, lui, sera trucidé à son tour à Mexico, le 21 août 1940).

La Guépéou avait fini par localiser sa cible: se sachant traqué, Ignace Reiss ne cessait d’osciller entre Paris et Finhaut, en Valais, où il avait mis à l’abri son épouse Elsa et leur fils Roman, âgé de 12 ans. Une savante souricière fut imaginée par des nervis soviétiques habiles, à bonnes manières mais à gâchette facile. Avec l’appoint d’une certaine Renate, une Suissesse acquise à leur cause – et qui seule sera jugée in fine par nos tribunaux!- ils organisèrent des rendez-vous lausannois au Continental puis au Central-Bellevue. Leur ex-camarade, jadis si puissant, s’y fera prendre comme un souriceau.

 

 

 

 

 

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04/09/2012

Un Noël lausannois après la crise de 1929

Au début de l’an 1932, le nombre de nécessiteux a spectaculairement augmenté à Lausanne: des familles entières sont réduites au chômage en raison de cette fameuse crise financière venue des Amériques, et dont notre pays se croyait à l’abri. Apitoyés par leur détresse, des employés du Service d’hygiène de la commune créent le 4 janvier 1932 une œuvre de bienfaisance privée, inféodée à aucun parti politique, à aucun syndicat, à aucune confession religieuse. Leur Semaine du kilo, qui ralliera des milliers de bienfaiteurs, consiste à distribuer aux pauvres des articles d’épicerie, des denrées périssables, des habits, des couvertures. Et surtout des combustibles, car le cap du Nouvel-An a été particulièrement froid. Dix jours auparavant, il faisait moins huit à Ouchy, moins onze à La Sallaz. On patinait sur l’étang de Sainte-Catherine. Pour réchauffer des sans-logis, un «dortoir pour hommes» a été aménagé dans l’ancien pénitencier de Béthusy (à l’emplacement duquel sera érigé plus tard un collège classique), mais il ne peut accueillir qu’une cinquantaine de chômeurs. Il y en a bien davantage dans la capitale vaudoise, peuplée alors de 75 000 âmes, mais ils ne se manifestent pas, par dignité protestante. Ou par orgueil: après avoir mené un train de bourgeois prospère, il est dur-dur de passer pour un mendiant. C’est donc plutôt la gent ouvrière qui vient se sustenter et se réchauffer autour de chaudrons de la soupe populaire que des bénévoles servent gratis sur les places enneigées.

En janvier 1932, les victimes suisses du chômage sont au nombre de 50 570. Il y en a 270 000 en France, 2,9 millions au Royaume-Uni et quelque 6 millions en Allemagne. Un chouia moins désavantagés qu’ailleurs, les nôtres n’en doivent pas moins se priver d’eau chaude courante, et économiser. Mais à Noël passé, ceux de Lausanne ont fait contre mauvaise fortune bon cœur, en s’offrant sous une branche de houx (en guise de sapin), des noix et noisettes, du chocolat pas cher. Des mandarines à 70 centimes le kg de chez Grandjean, rue Chaucrau.

Dans la classe moyenne, on lésina moins sur les étrennes: un phonographe de chez Schwind, rue Haldimand au prix exorbitant de 200 francs (l’équivalent d’un voyage de 4 jours à Paris, train et hôtel compris). Les plus flambeurs se sont équipés d’appareils techniques nouveaux, plus coûteux, mais sans lesquels ils auraient raté un tournant essentiel de la modernité: l’aspirateur électrique portable, et le téléphone privé à cinq chiffres, par lequel tout abonné peut atteindre son destinataire sans le relais des invisibles standardistes au timbre acariâtre.

 

N’oublions pas la caste des riches: il en reste beaucoup dont le moral a résisté à la morosité économique internationale, et à une perte récente d’actions en bourse de Genève. Ils ne se sont pas refusé un voyage dans la Compagnie wagons-lits vers la Côte d’Azur ou Istanbul. De plus sédentaires ont réveillonné au Beau-Rivage, en y savourant un menu aux chandelles. Madame a reçu une étole de vison et des boucles en saphir. Monsieur une cravate, un porte-plume.  Sous les lambris tout aussi luxueux du Lausanne-Palace, la direction a perpétué une noble tradition philanthropique: un sapin géant du Risoux, festonné de guirlandes et de cheveux d’ange, illuminé par de centaines de bougies rouges, et sous lequel sont bienvenus tous les enfants de la ville. A l’occasion de matinées costumées, les marmots - de familles pauvres pour la plupart – sont accueillis par un groom ganté, guindé à l’ancienne, qui se montre exceptionnellement respectueux envers ces va-nu-pieds du Rôtillon. Leurs mamans, qui assistent au cérémonial en retrait - les ont convenablement chaussés, débarbouillés et peignés à la brillantine. La plus expansive a versé une larme quand elle a vu le Bon Enfant (une espèce Père Noël local d’antan) baiser le front de son joli Gastounet. Puis le combler de mots gentils, de bonbons chérots, et de trois soldats de plomb.

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