30/08/2012

Les vignettes NPCK

En 1929, la naissance officielle, à Vevey, d’un consortium agroalimentaire fusionnant Nestlé au trio chocolatier Peter-Cailler-Kohler, confirme une prospérité insolente en cette année de crise mondiale sans précédent. C’est le premier nommé, dont le succès universel avait démarré avec le commerce d’une farine lactée, qui en est le timonier. Or, il y a 9 ans, Nestlé traitait déjà ses concurrents en futurs partenaires, en les associant notamment à des campagnes de promotion. La plus réussie fut estampée d’un sigle regroupant leurs quatre initiales: NPCK. Elle visait à fidéliser leur clientèle la plus jeune – les enfants de 5 à 15 ans - en glissant dans les produits chocolatés des vignettes historiées en couleur. A l’intérieur d’albums cartonnés, achetés à prix réduits, notre jeunesse, initiée par papa-maman, les appliquerait avec méthode sur des rectangles blancs déjà légendés.

En moins d’une décennie, cette gageure publicitaire est devenue si populaire dans toute la Suisse, qu’en octobre 1929, même les nuages noirs en provenance de Wall Street ne peuvent ternir la joie de séances de collage et de lecture devant la cheminée familiale! Car il y a beaucoup à lire dans ces albums: si les cases dévolues aux vignettes sont souvent situées en marge, ce ne sont que des contes et légendes (ou des histoires instructives, inévitablement édifiantes) qui déferlent entre elles, en cette «masse grise» de texte imprimé, que les typos appellent le miroir.

Le premier album NPCK, qui paraît en 1921, a pour thème «Les timbres du monde». Talonné par un autre consacré aux «Merveilles du monde» et par un troisième intitulé «La Ronde des métiers». Suivent des fables et fictions célèbres ressortissant à la littérature enfantine européenne (Perrault, Andersen, les Grimm, etc.). Enfin, des récits pour loupiots rédigés par des écrivains au prestige local: Le petit hibou qui voulait la lune, par C. F. Landry, Griselis et Griselette, par Maurice Zermatten, ou Jules-Henri, le canard, par Géo-H. Blanc. Des auteurs moins connus, et oubliés, y affirmeront un bagou narratif plus fort, en relatant une aurore boréale au Spitzberg, un raz de marée en Bretagne, ou quelque avalanche dévastatrice dans nos Alpes.

 

 

Fip et Fop et… Guisan

 

L’initiateur de cette opération s’appelle Karl Lauterer. Chef de publicité chez Nestlé, il s’était inspiré d’une formule similaire qui avait fait mouche aux Etats-Unis en 1890 - des fabricants de cigares introduisaient alors dans leurs coffrets en bois de cèdre des images à collectionner. Pour raviver encore le succès de ses vignettes NPCK, Herr Karl crée en 1936, à La Tour de Peilz, une bourse d’échange, à l’enseigne du Fip-Fop Club, où il campe un Monsieur Loyal qui se laisse surnommer le Grand Parrain par des ribambelles de petits lecteurs.

En des réunions régulières appelées «matinées joyeuses», ceux-ci ont l’occasion de troquer leurs timbres polychromes, mais surtout d’applaudir des solos de clown, des duos entre Fip, la jolie gamine sage et Fop, le garçonnet turbulent. On y projette des documentaires, des «actualités», mais aussi des films de Charlie Chaplin, de Laurel et Hardy: quelle aubaine pour tant de familles désargentées, pour lesquelles la magie du cinéma était un rêve inaccessible!

En 1959, le Fip-Fop Club compte déjà plus de 120 000 membres, répartis dans toute la Suisse. Il s’est prodigieusement institutionnalisé, au point qu’on en oublie que ses origines étaient prosaïquement publicitaires… Il a un hymne officiel, composé par le plus grand chantre de la Romandie: l’abbé Joseph Bovet, 1879-1951. Et dans son comité siège le soldat le plus prestigieux de la nation: le général Guisan en personne! Mais pourquoi tant de solennités autour d’une aventure qui commença comme une modeste féerie chocolatière? Parce que, entre-temps, elle n’a cessé de se rigidifier, de se moraliser. Quand, à ses 15 ans - pour cause de limite d’âge- un de ses membres se fait congédier, on lui remet une lettre édifiante qui lui recommande de préférer le Bien au Mal: «Vous voici responsable de vous-même».

 

 

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17/07/2012

L'assassin de Sissi

 

De Luigi Lucheni, les archives genevoises ne conservent qu’une fiche anthropométrique le désavantageant: profil de petite frappe vouée à la repentance, peut-être délibérément vieilli - en 1898, ce Parisien, fils d’une fille-mère italienne n’a que 25 ans. De face, il a un regard plus effronté. Un demi-sourire d’aventurier, de crâneur: il se vante d’avoir poignardé, le 10 septembre sur le quai du Mont-Blanc, rien moins qu’Elisabeth d’Autriche-Hongrie, la souveraine la plus adulée de son temps. Une «star» internationale préfigurant une Garbo, une Madonna, une Lady Di…

 Et quand la mort de son impériale victime fut annoncée dans la salle du procès, l’accusé Luigi Lucheni poussa un cri juvénile de victoire: oui, il a agi avec préméditation, «dans un but exemplaire, pour faire avancer la cause anarchiste», opposée à toutes les monarchies. Il avait d’abord prévu d’assassiner le comte de Paris, Henri d’Orléans, mais dont la visite en Suisse fut différée. Son choix se porta du coup sur «Sissi», à cause d’une rumeur - relayée par des journaux inconscients – dévoilant son incognito: cette comtesse de Hohenebs, qui séjournait souvent sur les hauts de Montreux, était bien l’épouse du tyran François-Joseph. Apprenant que sa proie passerait la nuit du 9 septembre au Beau-Rivage, Lucheni fit le pied de grue devant l’hôtel dès l’aurore du lendemain. Puis il la pista durant toute la matinée dans rues chic du centre-ville.

Escortée de sa fidèle Mme de Sztaray, l’émaciée Sissi, toujours séduisante à 60 ans, fit quelques emplettes avant de rejoindre le quai du Mont-Blanc et s’embarquer sur un vapeur qui devait la ramener à Territet. C’est à cet instant, à 13 h 30 que son cœur fut transpercé par une «lime allongée et triangulaire». Incarcéré à vie, son tueur se pendra dans sa cellule en 1910. Ignorant que son évanescente et énigmatique victime n’était point une autocrate. Mais une poétesse qui croyait mouette.

Une plus grande anarchiste que lui.

 

 

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05/07/2012

Les Alpes sont en deuil

La mort, en novembre 1886 à Lausanne, de l’historien, poète et conteur montreusien Eugène Rambert peine de nombreux universitaires. Des gens de lettres, des politiciens. Mais c’est la nature alpine suisse qu’elle endeuille prioritairement: les éblouissantes irrégularités de notre zigzagante cordillère, nos lacs de montagne, nos marmottes des Rochers-de-Naye, nos rossignols et bouvreuils de Sonloup, notre pic tridactyle de la forêt de Derborence. Sans oublier le lis orangé ni le chamois. Ni même le dahu!

Pour avoir été un versificateur de second plan (son éloge du Ranz des vaches est mièvre à pleurer*), Rambert a laissé un meilleur héritage littéraire orographique. Le géologue y dispute au naturaliste, et l’ethnographe au décrypteur de légendes locales. Parallèlement à des biographies réussies sur le philosophe Alexandre Vinet ou le peintre Alexandre Calame, il a publié une somme en cinq volumes sur les Alpes suisses, une autre sur les Oiseaux dans la nature. Et c’est sa mort prématurée, à 56 ans, qui abolira son projet grandiose d’une exhaustive «encyclopédie du monde alpestre».

A cet âge-là, Eugène Rambert a les tempes déjà blanchies et un renfrognement mentonnier de père sévère sous des bacchantes flaubertiennes. Le voici devenu une autorité intellectuelle dans toute la Confédération, pour avoir enseigné durant vingt ans à l’Ecole polytechnique de Zurich, après avoir occupé la chaire de littérature à l’Académie de Lausanne. Il a dépensé une énergie exceptionnelle pour promouvoir, dès 1850, un dessein utopique qui fera long feu: la création d’une université fédérale bilingue. Ou, tout au moins une alma mater romande décentralisée, régie par des «centres d’études» campés dans les cantons de Vaud, Genève et Neuchâtel. Des satellites autonomes, auxquels ce potentiel ministre de l’éducation nationale n’aurait imposé qu’une seule chose, qui lui était chevillée au cœur: la coordination d’un enseignement d’un français académique, épuré de tout régionalisme!

 

«Lioba»

 

Par Eugène Rambert

D’où nous vient-il, ce vieux refrain,
Qui fait pleurer, qui fait sourire?
D’où nous vient-il, que veut-il dire,
Ce ranz naïf, grave et serein,
Lioba, lioba?

Voix des bergers, voix des abîmes,
Voix des torrents, des rocs déserts,
Il vient à nous du haut des airs,
Comme un écho des blanches cimes.
Lioba, lioba!

Sur l’Alpe aux flancs vertigineux
Il flotte dans l’air qu’on respire;
Aux forêts le vent le soupire,
Et les monts se disent entre eux
Lioba, lioba!

Dans cette idylle douce et fière
La Liberté nous a souri.
Combien de fois le cor d’Uri
A-t-il sonné sur la frontière
Lioba, lioba!

Exilés sous d’autres climats,
Regrettons-nous l’Alpe fleurie?
Ce vieux refrain, c’est la patrie
Qui nous suit, chantant sur nos pas:
Lioba, lioba!

Dans les douleurs de l’agonie,
De Sempach le héros vainqueur
L’écoutait au fond de son cœur
Eclater en flots d’harmonie
Lioba, lioba!

Voix de courage, voix d’amour,
Au timbre fort, joyeux et tendre,
Nos fils aussi sauront l’entendre
Et l’accompagner à leur tour.
Lioba! lioba!

Laissons à d’autres les chimères,
Gloires, grandeurs, tristes appas!
Le seul bien qui ne lasse pas,
Nous l’avons reçu de nos pères.
Lioba, lioba!

La liberté simple et sans fard,
Suisse, voilà ton apanage!
Garde-la pure d’âge en âge,
La liberté du montagnard.
Lioba, lioba!

Pour dominer l’orchestre immense
Dans le concert des nations,
Il faut des hautes régions
Qu’au ciel toujours ce chant s’élance:
Lioba, lioba!

 

 

 

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