28/10/2010

Nuithonie

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Les 4 et 5 novembre prochains, les jongleurs et voltigeurs du Cirque Hirsute se produiront dans la salle Mummenschanz de L’Espace Nuithonie, à Villars-sur-Glâne.

Mais d’où vient ce nom de Nuithonie, qui fait rêver les nouvelles générations de cette région aux enclaves enchevêtrées?

C’est une traduction de l’allemand Uechtland, qui a permis de distinguer Fribourg, à sa fondation en 1157 par le duc Berchtold IV de Zähringen, d’autres cités homonymes, dont Freiburg im Breisgau. Freiburg im Uechtland a longtemps été appelée en français Fribourg en Nuithonie.

Le terme charme par son assonance gothique et mystérieuse, qui évoque à la fois le bas latin nuitum («nuit», ou «de manière nocturne»), et les nutons de Wallonie, dont les paronymes lutons et lutins désignent aussi des nains de la mythologie germanique.

Dans ses Contes et légendes de la Suisse héroïque – Payot, 1914 -, Gonzague de Reynold raconte l’histoire de Nuithon, un roi de Nibelungen locaux, dont le trésor est enfoui dans le lit de la Sarine.

 

Cirque Hirsute: «Toccata».

www.nuithonie.com/saison_7_7005.html

 

 

 

09/10/2010

«Rêves gigognes»

 

 

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C’est le titre très romantique d’un récent CD de Joan Pau Verdier, prince troubadour et poète néo-lamartinien  (en plus révolté) de la Dordogne. Jean-Paul de son vrai prénom, ce chanteur périgourdin né en 1947 est un des plus intéressants fleurons de la culture occitane. Il en a prospecté en sourcier toutes les diversités lexicales: ses premiers enregistrements furent en langue limousine (ne lui parlez pas de patois !). Depuis une vingtaine d’années, chante en nord-languedocien pour mieux s’acclimater à un réseau de communes, en Sarladais, où il s’est attaché avec la belle vigueur d’un jeune lierre appelé à s’épanouir.

 

En cette langue locale, mordorée, qui sent la truffe noire, et qui est truffée de surprises euphoniques qui enrichissent celle de Molière, Voltaire, Brassens et Ferré – ses maîtres les plus fidèles… - que Joan Pau Verdier donne libre cours à son lyrisme révolté et rieur. Il la pimente d’un humour à sa façon en s’exprimant poétiquement (et avec une érudition éclectique) dans deux récents albums: Léo en òc et Trobadors.

Dans son nouveau CD Rêves gigognes, une des chansons s’inspire d’un des plus importants poèmes de la littérature française : Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Il en cosigne les notes avec Patrick Descamps, et le titre qu’ils lui ont conféré n’a rien d’hasardeux: Les Dés de Mallarmé.

 

En voici les paroles :


Dans une lettre
Que l’on ne postera jamais
Pour ne pas être
Le dernier posteur de malheur
A la fenêtre,
Il restera les vies fanées
Et les « peut-être »
De ces jours que l’on dit meilleurs.

Sur un visage
Que l’on épure au fil des ans
Et des naufrages
Et qui s’estompe lentement,
Où est la page
Qu’on a blanchie sous les harnais
De rêve en cage,
Où sont les dés de Mallarmé ?

Qui sont les autres
Ceux-là mêmes en qui l’on croyait
Les bons apôtres
Des illusions qui nous broyaient,
Les pères-notres
Et leur volonté de prier
Ceux qui les vautrent
Dans le silence et la pitié ?

Sur une image
Par un logiciel dessinée
Au moyen-âge,
Revisitée par des enfants
Beaucoup trop sages,
Il ne reste que des marchands
De sable et plage ;
Où sont les dés de Mallarmé ?

Dans cette lettre
Que l’on n’aura jamais postée
Pour ne pas être
Le dernier posteur de regret
Et de mal-être,
Au bord du vide pour frimer
Ou disparaître,
Où sont les dés de Mallarmé ?

 

En-defòra (En-dehors)


Que restera-t-il de ces feuilles blanches
Où je sympathise à l’encre séchée
Quand j’écris le temps au creux de tes hanches
Et que ton ressac vient me rechercher
Comme un vieux cello qui ne peut que geindre
Des notes tombées d’un remords d’archet ?
Je sais désormais que je m’en vais feindre
D’autres absolus de fraude entachés
Je sais désormais que rien ne me presse
Mes pendules n’ont qu’une aiguille au cœur
Cette aiguille-là compte les tendresses
Pour que les bonheurs soient peut-être à l’heure

Mas …en-defòra !

Je commence tout où tout se termine
Je passe mes jours à m’imaginer
Les pays lointains qui tant m’avoisinent
Les culs de l’amour tout enbluejeanés
Des aigues-bijoux que l’on dit marines
Une « aigada » aussi qui me fit raffiot
Des cuisses de filles me sonnant matines
Des âmes vendues pour pas un fafiot
Je dessine en vain des épures tristes
Qui jamais n’iront peupler vos expos
Mais qui danseront dans les matins bistres
Quand la pluie nihil pleure pour la peau

En defòra !

Je suis l’En-dehors du coin des musiques
La marge noircie de mots révolus
J’écoute monter d’étranges suppliques
Mon ombre à midi porte un jour de plus
Je n’ai de mes vies qu’une photo morte
Dernier négatif au réel voilé
Ultime refus des hordes cloportes
Je n’ai de mes nuits qu’un œil étoilé
Je suis l’En-dehors même aux jours de fêtes
Leur liesse me laisse un fond de cafard
Je suis l’En-dedans lové dans sa tête
Je suis un haret traquant le hasard

Où sont les dés de Mallarmé ?
«  un coup de dé jamais n’abolira le hasard »

Franc-tireur-au-flanc reclus des coursives
Je suis l’à-côté le clopin-clopant
Je suis le rajout du bas des missives
Le guetteur miro que l’on largue au ban
Du mât de misère et de vos misaines
Le groove blessé d’un Pasto crevant
Dans le caniveau où coulait sa peine
-Que lui resta-t-il du soleil levant ?-
Je suis le dégoût des goûts à la mode
La mauve fanée la voyelle en fleur
Les trans-amitiés Nijni-Novgorod
Les fruits la passion les larmes la peur

En - defòra !


L’autisme inventé chante à l’avant-scène
Je vends des rébus et j’y mets le prix
Si t’as pas les clés la fable est obscène
Et marchandera le coût du mépris
Que restera-t-il des feuilles pervenche
Car l’huissier marlou n’a jamais saisi
Ni le sens caché du bleu d’avalanche
Ni mon Andalousie de l’amnésie ?
Que restera-t-il du vent de l’Histoire
Celui qui soufflait toujours contre nous ?
Palimpseste aussi se fit le grimoire
Pour ne plus vieillir ni vivre à genoux.

Mas totjorn en-defòra !

 

Le site de l’artiste:

 

http://joanpauverdier.free.fr

 

 

 

Le lien pour commander le nouveau CD et les deux rééditions.

 

http://yeusemercat.wazala.com/

 

 

 

La photo de l’artiste, par Francis Annet qui illustre cette chronique a été trouvée dans le site de Gilles Poulou. Adresse électronique de ce bel artiste français, devenu récemment citoyen de Lausanne:

www.Poulou.chansonrebelle.com

 

 

 

02/07/2010

En réécoutant le Roi des Aulnes

 

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Troublé encore d’avoir entendu hier après-midi, sur France-Inter, le timbre ténébreux - mais si précis dans les accentuations - de Thomas Quasthoff. Il chantait l’Erlkönig de Schubert, le célèbre lied inspiré du poème éponyme de Goethe; soit Le Roi des Aulnes. Un thème romancé profondément germanique axé sur le chagrin, et tellement romantique qu’il annonce déjà par ses nervosités le symbolisme français de la fin du XIXe siècle. On se rappelle qu’en France, Michel Tournier le dramatisera davantage en 1970 par un roman lui aussi magnifique, mais où le germanisme initial est interrogé en un contexte historique factuel, aux remugles hitlériens.

Cela dit, l’Erlkönig est un lied difficile à interpréter. Tant par le baryton qui le chante que par le pianiste qui le joue. D’entrée, le second doit créer sur son clavier une émotion exacerbée par des martèlements névrotiques, déjà en volutes comme chez Bruckner. Le premier, le chanteur, doit scander les vers de Goethe sans jamais y estropier la majesté chuintante de la langue classique allemande.

 

Cette langue poétique est certainement plus puissante en v-o. Mais sa traduction française peut être bouleversante aussi. Je vous les reproduis ici l’une derrière l’autre.

 

Le texte original de Johann Wolfgang Goethe:

 

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind?
Es ist der Vater mit seinem Kind;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht? -
Siehst Vater, du den Erlkönig nicht?
Den Erlenkönig mit Kron und Schweif? -
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. -

»Du liebes Kind, komm, geh mit mir!
Gar schöne Spiele spiel ich mit dir;
Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
Meine Mutter hat manch gülden Gewand. «

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
Was Erlenkönig mir leise verspricht? -
Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind;
In dürren Blättern säuselt der Wind. -

»Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn?
Meine Töchter sollen dich warten schon;
Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn
Und wiegen und tanzen und singen dich ein. «

Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
Erlkönigs Töchter am düstern Ort? -
Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau:
Es scheinen die alten Weiden so grau. -

»Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt;
Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt. «
Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an!
Erlkönig hat mir ein Leids getan! -

Dem Vater grauset's, er reitet geschwind,
Er hält in den Armen das ächzende Kind,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not;
In seinen Armen das Kind war tot.

 

 

Puis une de ses nombreuses versions françaises:

 

Qui chevauche si tard dans la nuit dans le vent?
C'est le père avec son enfant,
Il serre le garçon dans ses bras,
Il le tient fermement, il le garde au chaud

Mon fils, pourquoi caches-tu ton visage d'effroi?
Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes?
Le roi des Aulnes avec couronne et traîne?
Mon fils, c'est une traînée de brouillard.

Toi cher enfant, viens, pars avec moi!
Je jouerai à de bien jolis jeux avec toi,
Il y a tant de fleurs multicolores sur le rivage
Et ma mère possède tant d'habits d'or

Mon père, mon père, n'entends-tu pas
Ce que le Roi des Aulnes me promet doucement?
Calme-toi, reste calme, mon enfant,
Le vent murmure dans les feuilles mortes

Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi?
Mes filles doivent d'attendre déjà
Mes filles mènent la ronde nocturne,
Elles te bercent, dansent et chantent

Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas
Les filles du Roi des Aulnes cachées dans l'ombre?
Mon fils, mon fils, je le vois bien,
Les saules de la forêt semblent si gris.

Je t'aime, ton joli visage me touche,
Et si tu n'es pas obéissant, alors j'utiliserai la force!
Mon père, mon père, maintenant il me saisit
Le Roi des Aulnes me fait mal.

Le père frissonne d'horreur, il chevauche promptement,
Il tient dans ses bras l'enfant gémissant
Il parvient au village à grand effort
Dans ses bras l'enfant était mort.