29/05/2010

Le mot "citoyen" n'est pas un adjectif!

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Les gens de médias, auxquels j’ai l’honneur et le bonheur d’être apparenté depuis plus de 30 ans, m’agacent parfois pour leur psittacisme de perroquets sans panache. Notamment quand – dans des articles ou des émissions - ils croient intellectualiser leur vocabulaire en l’émaillant de tournures snobs et idiotes, qui enlaidissent le français. Et qui la compliquent, alors qu’une gageure suprême consiste justement à embellir la plus complexe des langues en la simplifiant.

Mes confrères et consœurs y commettent les plus mauvais cuirs en remplaçant, par exemple, discrimination par «discriminance», différence par «différentité» (sic!). Ou en adjectivisant à tout bout de champ le mot citoyen, qui est un substantif. Qualifier de citoyenne une attitude est un autre barbarisme. En français clair et beau, on parle simplement d’attitude civique.

Et maintenant un solécisme inutilement précieux, qui sévit depuis plus d’un lustre dans les radios francophones, et a tellement essaimé dans la presse écrite (partant, dans les livres), que même le Petit Larousse s’est résigné à l’homologuer comme une «variante possible»: l’usage du verbe débattre.

En français traditionnel - non snob-, il est transitif: «Ils ont débattu la chose entre eux; ils l’ont longuement débattue; débattre un prix», etc.

Mais de nouveaux Vadius et Trissotin (au centre de l’image d’en haut) ont fini par imposer, même aux dictionnaires des familles, leurs caprices infantiles de petits marquis médiatiques:

 

-        Cette violence dans les banlieues dont il nous faudra encore une fois débattre.

 

-        Et si l’on débattait à présent du nouveau look de Madonna, etc.

 

Ces préciosités modernes me donnent quelquefois des boutons. Mais elles assurent l’immortalité de Molière.

 

 

08/02/2010

Emotions tessinoises, dialectes, et création littéraire

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On colle son nez à la vitre glacée du train pour Lucerne depuis Bellinzone, et l’on s’ébaubit de l’évolution du paysage qui se déméditerranéise au fur et à mesure qu’on s’approche des orographies escarpées et romantiques de l’Urschweiz. Les tunnels sont comme des silences pour le regard, et des voix latines nous reviennent aux oreilles.

Dans un restaurant huppé de la via Orico, des commensaux tessinois m’ont reproché les insuffisances de mon italien, et plus sévèrement ma méconnaissance de leur dialecte:

-         Rien à voir avec vos patois vaudois, valaisan, jurassien ou fribourgeois. Chez nous il est encore en usage dans toutes les couches de la population, que ce soit en famille ou au bureau, voire dans l’administration publique. A la radio et à la télévision romandes, vos dialectes sont évoqués de loin en loin comme des exotismes ou des phénomènes sociaux vieillots, un patrimoine en péril. A la RTSI, le nôtre y est parlé, dans certains programmes, telle une langue vivante. C’est notre façon à nous d’affirmer une latinité qui reste helvétique. Vous devriez en prendre de la graine.

Je me suis un peu défendu en leur révélant mon admiration pour Giovanni Orelli (photo d’en haut) , le grand romancier de la Suisse italienne, né en 1928 à Bedretto, dont j’avais tant admiré Le concertino pour grenouilles («Concertino per nane», 1990), traduit par Jeanclaude Berger pour les éditions La Dogana – avec texte italien en regard…

Je savais aussi que l’auteur du fameux Jeu de Monopoly (1977), s’est courageusement engagé dans un combat politico-culturel tessinois, et qu’il recourut au dialecte de son canton pour le transfigurer et lui donner des lettres de noblesse dignes d’une langue à part entière. Tel est le pouvoir extraordinaire des grands écrivains.

 

Pour rappel, de plus grands encore (je pense à James Joyce, l’Irlandais, à John Cowper Powys le Gallois), s’intéressèrent beaucoup aux expressions vernaculaires de leurs terres natales respectives. Mais ce fut pour les dauber, les ridiculiser la moindre, mais les embellir en les reciselant avec une fantaisie géniale. Cela pour n’en faire que des ornements singuliers parmi d’autres, des appoggiatures comme dit en musique, afin d’enrichir et perpétuer avec plus de saveur leur langue d’écriture préférée: celle de Shakespeare.

 

29/01/2010

Quand Sarko malmène le français

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Il y a six jours, devant un panel bien triés de «concitoyens représentatifs», le président de la République française s’est encore distingué par ses solécismes, ces impropriétés langagières qui estropient la langue de Molière. Celle surtout, plus académique, de Madame de Lafayette – dont Nicolas Sarkozy s’était, pour son propre malheur, permis naguère de dauber le chef-d’œuvre romanesque La Princesse de Clèves. (Un classique devenu depuis, et grâce à lui, un best-seller…)

Dans un articulet intitulé «Un cent fautes», Le Canard enchaîné a relevé les pataquès du chef de l’Etat, quand il est condamné à parler en public sans prompteur et sans lire les notes, plutôt correctement rédigées, de son nègre-mentor Henri Guaino:

Si on dit plus qu’est-ce qui va et qu’est-ce qui va pas…

Ce sont nos principals concurrents, nos principals partenaires…

L’apprentissage, elle a plein de vertus…

Nous sommes la dernière génération qui peuvent sauver le monde…

En mars de l’an passé, devant des ouvriers du Doubs et des syndicalistes qui avaient osé critiquer le bouclier fiscal qu’il accordait aux entrepreneurs, Sarkozy s’était déjà laissé emporter, et sa langue fourcha plusieurs fois. Son télescopage syntaxique fut alors relevé par Le Parisien:

Si y en a que ça les démange d'augmenter les impôts…

On se demande c'est à quoi ça leur a servi?

On commence par les infirmières parce qu'ils sont les plus nombreux…

Selon des observateurs linguistes moins cruels, cet héritier de De Gaulle, Mitterrand et Giscard qui s’exprimaient si élégamment, s’évertue, lui, à parler comme l’homme de la rue, alors qu’il est avocat de haut vol, un tribun de premier plan. «Un virtuose du langage».

Il voudrait causer «peuple», mais il ne sait pas très bien ce que c’est, le peuple. Aussi adopte-il le jargon des publicitaires, «qui est fait pour frapper.»