09/07/2008

L’Engadine de Corinne Desarzens

 

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Avant de le prospecter, en chasseuse d’images, d’états d’âme et de mots, elle a examiné le canton des Grisons, et a conclu qu’il était en forme de méduse. Sirènes d’Engadine, de Corinne Desarzens, est un délicieux journal de voyage paru il y a cinq ans aux Editions du Laquet, à Martel, dans le Lot. Le revoici en poche, chez Campoche, agrémenté d’une demi-douzaine de croquis qu’elle avait tracés méthodiquement, à plat ventre dans l’herbette, au cours d’un voyage mystique (mais pas trop, avec décence…) à Scuol et dans les vallées rhétiques.

«Je vis les maisons, harnachées de ferronneries, bombées, griffées de dragons, d’arbres de la terre et du ciel qui s’appellent des yggdrasils, de sabliers géométriques et d’étoiles. Je mangeais les façades en les dessinant dans un carnet. (…) Enlever le surplus, en quoi le dessin, à sa manière propre, peut s’apparenter à la sculpture. Dessiner met des yeux au bout des doigts…»

Pour mieux se pénétrer des légendes qui historient ces façades opulentes, Corinne Desarzens s’est initiée passionnément au romanche, en tout cas à une de ses cinq variantes. Et c’est avec gourmandise qu’elle égrène par exemple les divers noms de la sirène du moulin jaune: ritscha, nimfa, najada, raïna da l’aua

Elle s’interroge:

«C'est comment le romanche? Comme dans Astérix chez les Romains? Oui, c'est romain et barbare, teuton et italien. Chuintant et friable, sonore et fuyant, avec une syllabe accentuée qui fait disparaître toutes les autres. Une langue avalée.»

corinne.jpgCorinne Desarzens est peut-être la plus colettienne de nos prosatrices: la phrase se moire comme une soie, se rehausse de fils d’argent, ou s’effiloche avec une espèce d’étourderie feinte, d’ivresse vagabonde.

Native de Sète et de parents suisses, notre romancière a des cheveux d’or et un regard d 'oiseau moqueur. Licence en russe, carrière journalistique rebondissante, plus d’une quinzaine de livres parus à ce jour, des prix littéraires, et le voyage en solitaire comme gage de survie. Pour elle, la vie n’est pas à proprement parler un bal musette, mais elle n’est pas non plus un pèlerinage sacré. Un sentier de gageures qu’elle démêle à l' aide d ' une canne (d 'un bourdon…) qui lui sert aussi de cheval-bâton, comme dans les jeux de la petite enfance.

Lisez ou relisez ses autres ouvrages aux titres charmeurs: Je voudrais être l’herbe de cette prairie, Ultima latet, Le Carnet madécasse.

Sirènes d'Engadine, Campoche, 82 pages.

02/07/2008

Saint Théodule et l’épée de Charlemagne

revazz.jpgA partir de mardi prochain 9 juillet, et jusqu’en septembre, la colline sédunoise de Valère se déguisera chaque soir en île flottante, comme dans les aventures de Gulliver. Sur des textes de notre belle et talentueuse romancière romande Noëlle Revaz (photo), et une musique de Lee Maddeford, on assistera à une féerie versaillaise, à l’aune valaisanne. On a volé l’épée de la Régalie relatera avec des dialogues, des chansons, des mélodies et beaucoup de feux nocturnes, une légende qui remonte à saint Théodule, le saint patron des vignerons du Valais.

 

 

 

L’initiateur de cette manifestation ne pouvait être que  Daniel Rausis, associé à Sion en Lumières.

 

Mon ami Rausis est un déclencheur de fantasmagories. L’adjectif à la mode improbable, usité à l’intention des individus qui tiennent et de la carpe et du lapin lui va à merveille. Sauf que lui tiendrait du théologien de la Renaissance (façon Pic de la Mirandole) et de l’humoriste pataphysicien comme chaque auditeur de la Radio romande le sait. Il est à son cher Valais ce que la plupart des politiciens de ce canton – ou notables de tout poil – ne sont pas: un catalyseur d’humeurs, un pyrotechnicien des âmes.   DER_DANIEL_RAUSIS_01.jpg

Ce spectacle de Valère, il le fignolait depuis plusieurs mois, des années peut-être, mais il ne m’en a jamais dit mot, jusqu’au jour où j’ai reçu le carton d’invitation. Pour en savoir davantage, et pour en parler dans mon blog, j’ai dû insister un brin. Voici le résumé qu’il m’a finalement envoyé – il est de la plume de son assistante Rita Freda:

«Cet été, à Sion, le spectacle de sons et de lumières organisé sur la colline de Valère met à l’honneur les pouvoirs de la fable. Invités à se retrouver sous la voûte étoilée, petits et grands auront plaisir à découvrir On a volé l’épée de la Régalie, à se laisser emporter dans un univers où le fait divers s’habille de merveilleux. Ecrite par Noëlle Revaz, accompagnée d’une musique signée Lee Maddeford, l’histoire se compose d’une succession de monologues entrecroisés de dialogues et de chansons.

L’intrigue se noue et se dénoue, ainsi que le titre l’annonce, autour de l’épée qui, selon une légende du pays, a été offerte par Charlemagne à saint Théodule, premier évêque du Valais. Bien que d’aspect banal, cette épée attire la convoitise d’un jeune homme qui la dérobe parce qu’il aime à posséder pour lui seul les objets d’art qu’il admire.

Dans On a volé l’épée de la Régalie, au fil de pensées intimes, d’échanges, de confidences et vraisemblablement de dépositions livrées dans le cadre d’une enquête policière s’expriment tour à tour non seulement le gentleman cambrioleur, sa mère ainsi que le gardien et la directrice du musée volé, mais aussi Charlemagne, Saint Théodule et l’épée… Cette épée émerveille et fascine. Auprès d’elle, certains se souviennent des contes de leur enfance, d’autres se laissent aller aux rêveries les plus intimes. Omnisciente, l’épée n’ignore rien du sort qui lui est destiné et n’hésite pas à révéler à ceux qui se trouvent en sa présence cette part d’eux qui leur est inconnue ou qu’ils tentent parfois d’oublier. Au fil d’une action où le présent, le passé et l’avenir se télescopent, petites gens et grandes figures historiques se croisent. Au détour d’un mot, d’une phrase, d’une réflexion, chacun lève le voile sur ses sentiments, ses aspirations, ses ambitions, ses petites ou grandes fêlures.

Dans On a volé l’épée de la Régalie, Noëlle Revaz esquisse avec humour et tendresse des portraits truculents ou attachants. Et insensiblement à travers eux, elle traite de diverses thématiques. Parmi celles-ci: le difficile apprentissage de l’indépendance, l’amour dévorant d’une mère pour son fils, la téméraire désobéissance d’un employé, la solitude éprouvée par certaines femmes célibataires, les incongruités de l’Histoire sur lesquelles se fondent les mythes.»

Rita Freda

Qui était saint Théodule?

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Si vous voulez en savoir davantage sur ce saint Théodule, dont la figure apparaît dans plusieurs églises du Valais, y compris dans la chapelle de Ferret, près d’Orsières (la commune des Rausis…), voici un texte très historique d’Alessandro Iannelli, paru il y a trois ans à l’enseigne de Romanduvin.ch :

«Dans l’imagerie traditionnelle, on le représente une grappe de raisin à la main au côté d’une cloche. Patron des vignerons, saint Théodule fut le premier prélat de l’évêché d’Octodure (devenu Martigny) qui s’étendait en 379 sur tout le bassin du Rhône en amont du Léman jusqu’à Saint-Gingolph. Sous les ordres d’Ambroise, évêque de Milan, il christianisa les païens du Valais pour le compte de l’Empire romain d’Occident.

Sa célébrité lui vient de visions qui lui révélèrent le lieu où gisait la légion thébaine à Agaune, probablement massacrée par les Alamans. Théodule leva les corps et les exhuma dans un sanctuaire qui en 515 devint l’abbaye de Saint-Maurice. Mais autour de la figure de l’évêque fleurissent légendes et dictons qui lui attribuent l’origine de la vigne du Vieux Pays.

La mémoire populaire conte que lors d’un de ses nombreux voyages en Italie, Théodule conclut un marché avec un diablotin. Celui-ci, en échange de l’âme du premier humain rencontré au retour avant le chant du coq, le transporta sur son dos du Valais à Rome. Ils passèrent par le col qui porte encore aujourd’hui son nom : le col de Théodule.

En échange de son fidèle service, le Pape offrit à l’évêque une cloche et des sarments. Sur le chemin du retour, Théodule arrivé à Visperterminen, dans la vallée de Viège, distribua des sarments aux gens. Ainsi apparut le Païen que l’on boit encore de nos jours. A Géronde, les sarments de l’évêque donnèrent la Dôle de Géronde, la Dôle de Sierre et la Dôle de Salquenen. Et finalement, la Malvoisie fut plantée entre Valère et Tourbillon. C’est ainsi que naquit le vignoble valaisan.

Et notre compère, toujours à dos de diablotin, arriva donc à Valère où un coq blanc se mit à chanter. Instruit par Théodule, le coq attendit le retour du saint pour réveiller les hommes. Le diablotin ainsi abusé disparut sans avoir aucune âme à emporter.

Si la légende est fiction, une part de vérité historique s’infiltre dans ce récit. En effet, la cloche semble avoir vraiment existé. Après avoir sonné sur le beffroi de la cathédrale de Sion, elle se fendit et devint une relique. Il se pourrait également que la vigne ait bien été importée d’Italie par les nombreuses expéditions que les ecclésiastiques d’alors menaient à Rome.

De l’évêque missionnaire, chef spirituel et matériel de ses ouailles, chaque village semble disposer d’un récit, avec toujours pour trame de fond la vigne. Ainsi à Bovernier, on raconte que saint Théodule, de retour de Rome par le Mont-Joux, fut accompagné par le diable déguisé en marchand italien. Fatigué, notre pèlerin décida de s’arrêter aux abords d’une source d’eau chaude. Tandis qu’il s’assoupissait, Satan lui vola son bâton, symbole de sa fonction d’évêque, et s’enfuit par le village. Mais une femme de Bovernier, lavant les cuves et tonneaux que son mari emporterait à Fully pour la prochaine vendange, poussa le cuvier sur le chemin en direction des bruits. Le diable trébucha et perdit son bâton prestement récupéré par la paysanne. En signe de gratitude, saint Théodule promit alors du vin en abondance au village. Et Satan, des guêpes qui s’occuperaient du raisin mûr. Ainsi, Bovernier hérita du Goron, et des guêpes…

Discours savant et discours populaire s’entremêlent, comme bien souvent avec les personnages historiques devenus légendaires. Ce saint Théodule, toujours prêt à presser avec générosité des raisins bien mûrs dans les tonneaux vides des vignerons reste encore sous bien des aspects une énigme pour les historiens. Mais nul doute que ce cher évêque veille avec la plus grande attention et le plus sincère des amours sur les vignobles du Valais. Et aucun diablotin n’y pourra jamais rien. 

Alessandro Iannelli

02/01/2008

Le lexique des cités

 

Voici un cadeau chelou (= «bizarre» en jargon jeune) qu’on peut s’offrir dix jours après Noël. Deux bons de 20 francs de Tantine Gladys feront l’affaire. Il s’agit d’un pavé rectangulaire et horizontal des Editions Fleuve Noir en vente dans les librairies intelligentes et qui ravira tout francophone passionné par l’évolution de sa langue maternelle. C’est-à-dire avec ses enrichissements et ses préjudices, avec ses verrues et ses nouveaux grains de beauté.
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Le Lexik des cités, paru fin de 2007, est un vade-mecum du vocabulaire mouvant, ébouriffé, génialement  inventif qu’on entend à Argenteuil, à Clichy dans les Hauts-de-Seine, dans presque toute la grande couronne parisienne - moins Neuilly quand même… Et dont on perçoit des retombées imitatives jusqu’à Meyrin, jusqu’à Renens.
Mais c’est un sabir qui se chante particulièrement au sud de Paris, dans le département de l’Essonne – où s’enregistre la plus forte croissance démographique de la France contemporaine.
Or c’est justement un collectif de philologues autodidactes black-blanc-beurs d’Evry, son chef-lieu, qui a collecté durant trois années ferventes et laborieuses les 241 mots (berbères, antillais, anglais, tsiganes même) qui sont répertoriés dans ce guide, joyeusement illustré par les graffeurs du même quartier.
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 Un «parler jeune» qui n’est pas fait que de verlan et de chébran, mais de bruitages, de clics, parfois de mots anciens miraculeusement dépoussiérés de leur désuétude. Nous saurons par exemple que l’adjectif grave, pris dans son acception nouvelle de «lourd» rejoint celle de son étymologie latine gravis
Les auteurs ont interrogé des voisins de palier, l’épicier maghrébin qui vend des endives et du whisky jusqu’à passé minuit, mais surtout ses enfants (leurs propres cousins peut-être), et toute une génération qui s’évertue depuis dix ans à réinventer la langue de Voltaire, à instiller une nouvelle vigueur à la chanson dite encore française, et aux scénarios de films qui battent tous les records d’entrées. (On songe entre autres à La Haine de Matthieu Kassovitz, avec Vincent Cassel, Hubert Koundé et Saïd Taghmaoui,  même si cette mémorable fresque cinématographique a déjà treize ans…)
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Le collectif d’Evry a travaillé tellement sérieusement qu’il s’est inspiré des méthodes lexicographiques du Petit Robert pour définir des mots qui sont plus vieux qu’ils ne le pensaient. Ou qui ont fait des détours par l’Angleterre. A moins qu’ils ne proviennent directement d’Afrique du Nord, de la subsaharienne, des Caraïbes.
Il a eu l’idée intéressante de gagner à leur cause l’immense Alain Rey, le Vaugelas des temps modernes, ce majestueux coprin chevelu qui dirige toutes les publications du Robert, qu’on écoute avec jubilation sur France-Inter, et qui déploie dans une longue introduction dialoguée de ce lexique toute sa foi dans l’apport du parler jeune. Pour autant qu’on sache l’inventorier, l’expliquer et le mettre en situation. Et c’est bien le cas ici.
Entre ces mots d’assonance étrange ou savoureuse (kainf, païléou, bébar, etc) qui ont mûri en banlieue apparaissent les personnages d’une commedia dell’arte nouvelle, chers aux ados : le chacal, le crevard, le schlague, la weshken
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Mon blog se réjouit d’y revenir régulièrement, avec des détails.